Mat s’attendait à cette rencontre. Désormais, les Seanchaniens postaient une sul’dam et sa damane à chaque porte, et il pouvait même y avoir un ou deux autres duos dans le corps de garde. En d’autres termes, pas question de laisser une seule femme capable de canaliser passer entre les mailles de leur filet.
Sous la chemise de Mat, le médaillon en forme de tête de renard était glacé. Pas pour le prévenir que quelqu’un s’unissait à la Source dans les environs, mais parce qu’il faisait un froid de gueux, sa peau trop gelée pour réchauffer le métal. Impossible de s’arrêter pour attendre les autres… Par la Lumière ! Il jonglait avec des fusées, ce soir, et toutes les mèches étaient allumées.
Les gardes devaient être étonnés qu’une noble dame quitte Ebou Dar au milieu de la nuit et par un temps pareil. Avec une dizaine de domestiques et plusieurs chevaux de bât, qui plus est. Tous les éléments indiquant un long voyage, en quelque sorte.
Mais Egeanin était membre du Sang, elle portait un manteau orné d’un aigle aux ailes noir et blanc déployées et ses gants d’équitation rouges avaient des doigts anormalement longs afin de contenir ses ongles. Des soldats ordinaires n’avaient pas à mettre en question le comportement des nobles du Sang – même mineurs. Cela dit, ça n’annulait pas les formalités administratives. Si l’entrée et la sortie de la ville étaient libres, les Seanchaniens consignaient les mouvements des damane, et trois d’entre elles chevauchaient avec le groupe, la tête dissimulée dans la capuche de leur manteau gris. Bien entendu, un nombre égal de sul’dam les contrôlaient par l’intermédiaire d’un a’dam.
La sul’dam au visage rond inspecta distraitement la colonne. Sa damane, en revanche, scruta toutes les femmes, cherchant à déterminer lesquelles étaient capables de canaliser. Quand elle s’arrêta près de la dernière damane, sourcils froncés, Mat retint son souffle. Veinard ou non, il n’aurait pas parié qu’une Seanchanienne ne reconnaîtrait pas le visage sans âge d’une Aes Sedai, si elle y regardait de plus près. Bien sûr, des sœurs capturées étaient devenues des damane, mais comment expliquer que les trois compagnes d’Egeanin soient toutes dans ce cas ? Oui, quelle probabilité pour qu’une noble mineure détienne de tels trésors ?
La sul’dam eut un claquement de langue, comme pour s’adresser à un chien de compagnie, puis elle tira sur l’a’dam. Docile, la damane se remit en chemin. Le duo cherchait des marath’damane tentant d’échapper à leur sort, pas des damane.
Mat crut pourtant qu’il allait s’étouffer. Dans sa tête, le roulement des dés recommença, assez fort pour rivaliser avec le fracas lointain du tonnerre. Quelque chose allait mal tourner, c’était couru.
L’officier de garde, un Seanchanien costaud aux yeux inclinés typiques du Saldaea, mais à la peau couleur de miel très clair, se fendit d’une courbette puis invita Egeanin à boire une coupe de vin aux épices dans le poste, pendant qu’un clerc consignerait les informations relatives aux damane. Jusque-là, tous les postes de garde qu’avait connus Mat étaient des endroits sinistres. À voir la chaude lumière qui filtrait des meurtrières, celui-là semblait inhabituellement accueillant. Mais une plante carnivore devait sembler très attirante aux yeux d’une mouche, non ?
Une nouvelle fois, le jeune flambeur se félicita que de l’eau, dégoulinant de sa capuche, ruisselle ensuite sur son visage. Une bonne façon de masquer la sueur…
Sur le long paquet jeté en travers de sa selle, Mat tenait un de ses couteaux de lancer. Dans cette configuration, l’arme était invisible depuis le sol. Dans le « paquet », la poitrine d’une gamine se soulevait au rythme de sa respiration. Tendu, Mat redoutait depuis le début qu’elle se mette à crier au secours. Près de lui, Selucia le regardait depuis les ombres de sa capuche, sa tresse blonde heureusement hors de vue. Lorsque la sul’dam et sa damane passèrent, elle ne détourna même pas le regard. Un cri de sa part aurait incité la belette à fouiner dans le poulailler, exactement comme un appel de Tuon. Mais le couteau incitait les deux femmes au silence. Le croyaient-elles assez désespéré ou assez fou pour utiliser son arme ? Sans doute, mais ce n’était pas garanti. Comme trop de choses en cette nuit de folie… Tant d’avanies et de dérapages possibles…
Mat retint encore son souffle. Quelqu’un allait-il enfin remarquer que son « paquet » était richement brodé ? Ou se demander pourquoi il le laissait ainsi se gorger d’eau ? Quel idiot il avait été de saisir la première tapisserie à portée de main !
Comme si le temps ralentissait, Egeanin mit pied à terre, tendant d’abord ses rênes à Domon, qui les accepta avec un hochement de tête respectueux. Sa capuche légèrement abaissée laissait apercevoir la moitié rasée de son crâne et la naissance de la natte qui pendait dans son dos. De l’eau gouttant de sa courte barbe, il parvenait quand même à conserver le maintien arrogant d’un so’jhin, à savoir un serviteur héréditaire attaché aux membres du Sang et pas loin d’être leur égal. En tout cas, nettement supérieur à tout militaire ordinaire.
Par-dessus son épaule, Egeanin jeta à Mat un coup d’œil qui pouvait passer pour hautain, quand on ignorait que toute cette aventure la terrifiait.
La sul’dam et sa damane, leur inspection terminée, firent demi-tour et revinrent sur leurs pas.
Derrière Mat, affalé sur sa selle comme d’habitude, la bride d’un cheval de bât dans une main, Vanin se pencha et cracha sur le sol. Sans pouvoir dire pourquoi, Mat sentit que ce détail se gravait dans sa mémoire.
Alors que Vanin crachait, une sonnerie de trompettes retentit dans le lointain. Elle venait du sud de la ville, là où des hommes avaient prévu d’incendier les entrepôts des Seanchaniens, le long de la route de la Baie.
Entendant ce son, le chef de la garde hésita, mais plusieurs cloches, des centaines, aurait-on bientôt dit, s’ajoutèrent aux trompettes, ne laissant plus de doute sur la réalité de l’alarme. Dans le ciel, des éclairs jaillirent, plus nombreux qu’aucun orage n’aurait pu en produire, et s’abattirent sur la cité. Dans le tunnel, des lumières fluctuantes zébrèrent la pénombre.
Les cris retentirent à ce moment précis, avec pour fond sonore les explosions qui se multipliaient en ville.
Une fraction de seconde, Mat maudit les Régentes des Vents, qui intervenaient plus tôt qu’il était convenu. Puis il s’avisa que les dés ne roulaient plus dans sa tête. Pourquoi ?
De nouveau tenté de jurer à pleins poumons, il s’en abstint, parce qu’il n’avait pas de temps à perdre.
Après avoir incité fermement Egeanin à remonter en selle, puis à reprendre sa route, l’officier beugla des ordres aux soldats qui se déversaient du poste de garde. L’un d’eux fila en ville pour évaluer le danger, les autres se mettant en formation pour repousser toute menace venue de l’intérieur ou de l’extérieur.