Deux cents pas au maximum…, estima-t-il.
Une arbalète ou un bon vieil arc de Deux-Rivières faisaient mieux que ça.
— Nous ne sommes pas dans une taverne, souffla-t-il, et ces hommes ne se bagarrent pas. Ne les y incite pas parce que tu as eu peur qu’un paysan t’adresse la parole.
Les dents serrées, Egeanin lança à Mat un regard assez acéré pour lui transpercer le crâne. Pourtant, c’était la stricte vérité. Sa compagne redoutait de devoir parler en présence d’une personne capable d’identifier son accent. Pas du tout à tort, à vrai dire, mais pourquoi fallait-il que le moindre événement l’énerve ?
— Si tu ne regardes pas ailleurs, tu attireras l’attention. À Ebou Dar, les femmes sont connues pour être timorées…
Un énorme mensonge, mais comment Egeanin aurait-elle pu le savoir ?
Elle regarda en biais le jeune homme – peut-être parce que « timorées » ne faisait pas partie de son vocabulaire – mais cessa de regarder les archers en grimaçant. En revanche, elle continua à montrer qu’elle avait envie de mordre.
— Ce type est aussi noir qu’un Atha’an Miere, grommela Noal en regardant passer les soldats. On dirait un natif de Shara… Mais je jurerais qu’il a les yeux bleus. Où ai-je déjà vu ça ?
Désireux de se masser les tempes, le vieil homme faillit s’assommer avec sa canne à pêche. Puis il fit mine d’aller demander au fameux type d’où il venait.
Vif comme l’éclair, Mat le retint par la manche.
— On retourne à la ménagerie, Noal. Sur-le-champ ! D’ailleurs, on n’aurait jamais dû s’en éloigner.
— Je l’avais bien dit ! triompha Egeanin.
Mat grogna d’agacement, mais que pouvait-il faire, à part continuer de marcher ? Oui, il était plus que temps de partir. En espérant qu’il ne serait pas déjà trop tard.
2
Deux capitaines
À environ une lieue de la cité, en grosses capitales rouges visibles depuis la route, soit à cent pas de distance, une enseigne vantait la Grande Ménagerie Itinérante de Valan et son « spectacle extraordinaire ». Pour les illettrés, ça signalait en tout cas la présence de quelque chose de fabuleux. La plus grande ménagerie itinérante du monde, si on en croyait Luca.
Le bonhomme n’en était pas à une énormité près, mais sur ce point, il devait avoir raison. Solidement ancré dans le sol, le mur de toile de dix pieds de haut qui entourait la ménagerie aurait pu contenir un village de bonne taille.
Remplissant sa fonction, l’enseigne géante attirait le regard de tous les passants. Mais les fermiers et les marchands avaient du pain sur la planche et les colons, en route pour leur avenir, ne pensaient pas à de telles futilités. Du coup, nul ne se détournait de son chemin, et le passage délimité par des cordes censé canaliser la foule jusqu’à l’arche d’entrée, sous l’enseigne, restait désespérément vide – surtout à cette heure. Ces derniers temps, même à de meilleurs moments de la journée, ce n’était pas l’affluence.
Après la chute d’Ebou Dar, une fois les gens convaincus qu’il n’y aurait pas de mise à sac et qu’ils ne seraient pas obligés de fuir, la fréquentation n’avait pas faibli. Avec le Retour et l’afflux de navires chargés de colons, les citadins avaient décidé de garder leur argent en prévision d’éventuels coups durs.
Devant l’entrée, emmitouflés dans un manteau mité et miteux, deux costauds, l’un au nez crochu et à l’épaisse moustache, l’autre borgne, s’assuraient que des petits malins ne viendraient pas jeter un coup d’œil à l’intérieur sans payer. Mais les resquilleurs eux-mêmes se faisaient rares. Désœuvrés, les cerbères, assis dans la poussière, jouaient aux dés pour passer le temps.
Bizarrement, Petra Anhill, l’homme le plus fort du monde – à voir ses énormes bras croisés sur son torse démesuré, on n’en doutait pas une seconde –, regardait jouer les deux types qui, en plus de monter la garde, s’occupaient entre autres tâches des chevaux de la troupe.
Plus petit que Mat, mais au moins deux fois plus large, Petra menaçait en permanence de faire craquer les coutures de la veste bleue rembourrée que sa femme l’obligeait à porter en hiver. Alors qu’il semblait fasciné par le jeu, ce type n’aurait pas risqué un sou aux dés ou aux cartes. Avec Carine, sa chère et tendre, dresseuse de chiens de son état, ils économisaient âprement dans l’espoir de se payer un jour une auberge.
Détail plus surprenant encore, debout près de son mari, Clarine aussi semblait passionnée par la partie de dés.
Quand il aperçut Mat et Egeanin, bras dessus bras dessous, Petra jeta un coup d’œil à l’entrée par-dessus son épaule. Aussitôt, le jeune flambeur se tendit. Les coups d’œil par-dessus l’épaule, ce n’était jamais bon… Mais Clarine, elle, eut un grand sourire. Comme la plupart des femmes de la ménagerie, elle prenait Mat et la Seanchanienne pour un couple.
Le type au nez crochu, un Tearien nommé Col, eut un sourire égrillard et se pencha pour ramasser les mises – quelques pièces de cuivre, bref trois fois rien.
À part Domon, personne n’aurait pu trouver belle l’austère Egeanin. Mais pour certains idiots, le rang l’emportait sur le charme. L’argent aussi, et une noble dame devait sûrement en avoir. Parmi les mâles, quelques-uns pensaient qu’une dame capable d’abandonner son mari pour un type comme Mat pouvait tomber sous le charme d’un troisième larron, et le faire profiter de sa fortune.
Pour expliquer leur besoin d’éviter les Seanchaniens, Mat et ses compagnons avaient inventé une fumeuse histoire de mari jaloux et de fugue amoureuse. Les sornettes de ce genre, popularisées par les trouvères et les romans à trois ronds, passaient sans difficulté auprès des esprits faibles – comme celui de Col, par exemple. Cela dit, il n’insista pas outre mesure. Egeanin, ou plutôt Leilwin, pour ces gens, avait déjà menacé avec son couteau un bellâtre qui jonglait avec des épées. Tout ça parce qu’il l’avait invitée à boire une coupe de vin dans sa roulotte. Sans insister lourdement, sinon, nul n’en doutait, il aurait reçu dix pouces d’acier dans le ventre.
Dès que Mat fut à son niveau, Petra souffla :
— À l’intérieur, des soldats seanchaniens parlent avec Luca. Une vingtaine d’hommes… En réalité, ils laissent parler leur officier, mais ça revient au même.
Sans trahir de peur, Petra plissait le front et il posa une main protectrice sur l’épaule de sa femme. Son sourire disparu, Clarine mit une main sur celle de son mari. Sans contester le jugement de Luca, ces deux-là savaient quels risques il leur faisait courir. Enfin, ils croyaient le savoir. Ce qu’ils imaginaient était assez moche comme ça…
— Que veulent-ils ? demanda Egeanin en s’écartant de Mat.
Elle ne semblait pas se soucier de son avis sur la question – comme tous les autres, d’ailleurs.
— Garde ça pour moi, dit Noal en tendant au cerbère borgne sa canne et son panier.
Alors que le type le regardait avec de grands yeux, le vieil homme passa une main sous sa veste, où il cachait deux coutelas.
— Petra, pouvons-nous atteindre nos chevaux ?
Le mari de Clarine le regarda, plus que dubitatif. Mat n’était donc pas le seul à se demander si Noal avait toute sa raison ?
— Ils ne paraissent pas vouloir fouiller partout, précisa Clarine en gratifiant Egeanin d’une esquisse de révérence.
Toute la troupe était censée traiter Mat et les autres comme des collègues, mais avec la Seanchanienne, ça coinçait souvent.
— L’officier est dans la roulotte de Luca depuis une bonne demi-heure. Tout ce temps, les soldats sont restés près de leurs chevaux.