Выбрать главу

Un peu partout, des scènes décorées de guirlandes ternies et sales permettaient aux divers artistes de se produire.

Large d’une trentaine de pas, sa terre tassée par des multitudes de semelles, la rue principale en croisait bien d’autres au fil de la promenade. Vite chassée par le vent, de la fumée montait des cheminées en étain des roulottes et de certaines tentes. À cette heure, la plupart des artistes prenaient leur petit déjeuner ou traînaient encore au lit. Ils se levaient tard – une règle de vie que Mat approuvait – et qui, par un temps pareil, aurait voulu être assis autour d’un feu de cuisson ?

Du coup, le jeune flambeur ne vit personne, à part Aludra. Les manches de sa robe vert foncé remontées, elle pilait quelque chose dans un mortier posé sur un plan de travail rabattable fixé au flanc de sa roulotte bleu vif.

Concentrée sur son ouvrage, la mince Tarabonaise ne remarqua pas Mat et sa compagne. Le jeune homme, en revanche, ne put s’empêcher de la regarder. Avec ses cheveux noirs tressés piqués de perles, Aludra était sans conteste la plus exotique « merveille » de Valan Luca. Il la présentait comme une Illuminatrice, et pour une fois, c’était vrai, contrairement aux fantaisies qu’il déclamait sur ses autres artistes. Quant à savoir s’il y croyait lui-même…

Mat se demanda ce qu’Aludra était en train de piler. Une substance susceptible d’exploser ? S’il parvenait à résoudre une énigme, elle avait promis de lui révéler tous les secrets des feux d’artifice. Pour l’instant, il calait, mais ça changerait un jour ou l’autre.

— Nous sommes censés nous adorer, dit Egeanin en lui enfonçant un index dans les côtes. Qui le croira si tu regardes cette femme avec des yeux de loup affamé ?

Mat s’autorisa un sourire lascif.

— Je regarde toujours les jolies femmes… Tu n’avais pas remarqué ?

Grognant d’agacement, Egeanin ajusta son foulard avec une vigueur un peu excessive. Mat en but du petit-lait. De temps en temps, le puritanisme de cette femme était du pain bénit.

Même si elle luttait pour sa peau, Egeanin restait une Seanchanienne, et elle en savait déjà beaucoup trop long sur lui. Pas question qu’il lui confie tous ses secrets. En particulier ceux qu’il ne connaissait pas encore…

La roulotte de Luca trônait au milieu de la ménagerie, aussi loin que possible des cages des animaux et des lignes de piquets des chevaux. Donc, hors de portée de narines de la puanteur. Même au milieu des autres, le véhicule laqué rouge et bleu constellé d’étoiles et de comètes était extravagant. En lignes d’argent, les représentations des phases de la lune piquaient les yeux. Jusqu’à la cheminée, peinte en bandes rouges et bleues alternées… Un Zingaro en aurait été embarrassé !

D’un côté du véhicule, deux rangées de soldats seanchaniens attendaient à côté de leurs chevaux, lances inclinées selon le même angle. Un des hommes tenait les rênes d’une monture excédentaire – un hongre puissant aux attaches solides. Comparées à la roulotte de Luca, les armures bleu et vert des Seanchaniens seraient passées pour des modèles de sobriété.

Mat ne fut pas surpris de voir que quelqu’un d’autre s’intéressait aux Seanchaniens. Un bonnet noir enfoncé sur le crâne, Bayle Domon, assis sur les talons, s’adossait à une roue de la roulotte verte de Petra et Clarine. Dessous, les petits chiens de la dresseuse dormaient collés les uns contre les autres.

Domon faisait mine de sculpter un morceau de bois, alors qu’il se contentait de le débiter en copeaux pour se donner une contenance. Mat aurait voulu que l’Illianien se laisse pousser la moustache pour cacher sa lèvre supérieure, ou qu’il rase le reste de sa barbe. Quelqu’un risquait de faire le lien entre Egeanin et un Illianien. Blaeric Negina, un grand type originaire du Shienar qui tenait compagnie à Domon, n’avait pas hésité à sacrifier son toupet national pour passer inaperçu. Cela dit, il passait la main sur son crâne aussi souvent qu’Egeanin tripotait sa perruque. Porter un bonnet ou un chapeau aurait été une idée judicieuse…

En veste noire élimée et bottes fatiguées, les deux hommes pouvaient passer pour des membres de la troupe – des hommes de peine, par exemple – sauf aux yeux du vrai personnel de la ménagerie. Pour l’heure, ils épiaient les Seanchaniens l’air de rien – avec un grand succès, en ce qui concernait Blaeric, mais quoi de plus normal pour un Champion ? Paraissant concentré sur Domon, il jetait de temps en temps un regard distrait aux soldats, alors qu’en réalité il ne les quittait pas des yeux. Quand il ne fixait pas son bout de bois, comme pour lui ordonner de devenir une jolie figurine, Domon scrutait les Seanchaniens, et ce n’était pas bon. En d’autres termes, il mettait trop de conviction dans son rôle de so’jhin.

Alors que Mat cherchait une idée pour approcher de la roulotte et entendre ce qu’on y disait, mais sans se faire remarquer des soldats, la porte s’ouvrit, à l’arrière du véhicule, et un officier blond descendit les quelques marches tout en vissant sur sa tête un heaume orné d’une plume bleue.

En veste écarlate brodée de soleils étincelants, Luca apparut derrière le Seanchanien puis le salua avec toute la grâce et la servilité d’un courtisan. Le patron de la ménagerie possédait au moins vingt vestes, toutes rouges et incroyablement criardes. Une chance que sa roulotte soit très grande, sinon, il n’aurait pas eu de place pour sa garde-robe.

Ignorant le bouffon, l’officier enfourcha son hongre, rectifia la position de son épée et cria des ordres. Avec un bel ensemble, ses hommes se hissèrent en selle, se mirent en colonne par deux et se dirigèrent vers la sortie.

Toujours humblement incliné, au cas où quelqu’un se retournerait, Luca les regarda s’éloigner avec un sourire idiot.

Imitant sa stratégie, Mat s’écarta du chemin des soldats et ouvrit de grands yeux, comme s’il était pétri d’admiration. Regard rivé devant eux, l’officier et ses hommes ne lui accordèrent pas l’ombre d’un coup d’œil. Normal… Personne ne s’intéressait à un péquenaud ébahi, et nul ne s’en souvenait.

Miracle des miracles, une main sur le nœud de son foulard, Egeanin contempla ses pieds jusqu’à ce que le dernier cavalier soit passé. Puis elle leva les yeux et fit la moue.

— On dirait que je connais ce gamin… Je l’ai amené à Falme sur mon navire… Son domestique est mort au milieu de la traversée, et il a cru pouvoir réquisitionner un de mes marins. J’ai dû le remettre à sa place. À le voir s’indigner, on aurait cru qu’il était du Sang.

— Par le fichu sang et les fichues cendres ! marmonna Mat.

Combien d’autres personnes Egeanin avait-elle maltraitées ainsi, les incitant à graver ses traits dans leur mémoire ? Des centaines, la connaissant… Et il la laissait évoluer en liberté avec une perruque et un vague déguisement ? Des centaines ? Des milliers, oui ! Cette femme aurait tapé sur les nerfs d’une brique !

Bon, pour cette fois, l’officier était parti… Mat relâcha lentement son souffle. La chance était toujours avec lui, à l’évidence. La seule chose qui l’empêchait de chouiner comme un bébé, se disait-il parfois. À présent, il fallait aller voir Luca et apprendre ce que ces soldats voulaient.

Domon et Blaeric rejoignirent aussi le patron de la ménagerie. Les yeux rivés sur le bras de Mat, autour des épaules d’Egeanin, l’Illianien se rembrunit. À l’en croire, il approuvait la mascarade en cours, mais il aurait voulu, à l’évidence, que les deux « amoureux » évitent même de se prendre la main.

Mat retira son bras. Dans cette histoire, tout était clair depuis le début, et Domon le savait. Egeanin fit elle aussi mine de lâcher son « soupirant ». Après un coup d’œil à Domon, figé comme une statue, elle laissa son bras autour de la taille de Mat.