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L’Illianien eut un regard furibard qu’il braqua… sur le sol. Fataliste, Mat songea qu’il risquait de comprendre les Seanchaniens longtemps avant d’avoir compris les femmes. Ou les Illianiens…

— Des chevaux…, marmonna Luca avant même que Mat se soit arrêté devant lui.

D’humeur à foudroyer tout le monde du regard, il semblait avoir choisi Mat comme cible prioritaire. Un peu plus petit que le jeune flambeur, il dut se hisser sur la pointe des pieds pour le toiser.

— C’était ça qu’il voulait… Je lui ai montré la notification d’exemption de la loterie des équidés – signée par la Haute Dame Suroth ! – mais ça ne l’a pas impressionné. Ce rustre se fiche que j’aie sauvé une Seanchanienne de très haut rang.

La femme en question n’était pas « de très haut rang » et en guise de sauvetage, Luca lui avait permis de voyager avec la troupe comme si elle en faisait partie. Toujours les mêmes vantardises…

— L’ennui, c’est que j’ignore combien de temps cette exemption sera valable. Les Seanchaniens ont besoin de chevaux. Ce passe-droit peut m’être retiré à tout instant.

Rouge comme une pivoine, Luca braqua un index vengeur sur Mat.

— À cause de toi, on va me prendre mes chevaux. Comment déplacer ma ménagerie, sans eux ? Réponds, si tu en es capable. Dès que j’ai vu la folie, dans le port, j’ai voulu partir, mais tu m’as forcé la main. Par ta faute, je finirai décapité ! Si tu n’avais pas déboulé en pleine nuit avec tes plans idiots, je serais à quarante lieues d’ici, à l’heure actuelle. Ici où je ne gagne pas un sou, au cas où tu aurais oublié. Ces trois derniers jours, il n’y a pas eu assez de visiteurs pour payer la nourriture des animaux. Même pas une seule journée, ni la moitié ! Voilà un mois que j’aurais dû partir. Et même plus que ça !

Mat faillit éclater de rire pendant que Luca vitupérait. Des chevaux, ce n’était donc que ça… Quant aux quarante lieues en cinq jours, avec les roulottes et les chariots surchargés de la ménagerie, c’était du pur délire. N’était le désir de détrousser les habitants d’Ebou Dar et leurs « alliés », Luca serait parti un ou deux mois plus tôt. D’ailleurs, le convaincre de rester, six nuits auparavant, s’était révélé un jeu d’enfant.

Au lieu de rire grassement, Mat posa une main sur l’épaule de Luca. Vaniteux comme un paon et cupide, cet homme ne valait pas grand-chose, mais s’en faire un ennemi aurait été une erreur.

— Si tu étais parti ce soir-là, mon ami, tu crois que ça n’aurait pas éveillé les soupçons ? Les Seanchaniens t’auraient rattrapé après deux lieues – et encore – et tes roulottes auraient fini en petit bois. Tu devrais me remercier de t’avoir épargné ce sort.

Luca fulmina de plus belle. Certaines gens, vraiment, avaient du mal à voir plus loin que le bout de leur nez.

— Quoi qu’il en soit, cesse de t’inquiéter… Dès que Thom sera revenu de la ville, nous mettrons deux cents lieues entre les Seanchaniens et nous, si ça te chante.

Luca sauta si soudainement que Mat recula. Mais le propriétaire de la ménagerie se contenta de sautiller en rond en riant. Domon parut ne pas en croire ses yeux, et même Blaeric sourcilla. Parfois, Luca se comportait comme un crétin fini.

Sans crier gare, Egeanin s’écarta de Mat.

— Dès que Merrilin sera revenu ? J’avais ordonné que personne ne bouge d’ici !

Dans sa rage froide, la Seanchanienne foudroya du regard Mat et Luca.

— J’entends qu’on m’obéisse !

Cessant de faire l’andouille, Luca lui coula un regard en biais puis la gratifia d’une révérence si appuyée que son nez faillit tracer une ligne dans la poussière. Ce type croyait savoir y faire avec les femmes…

— Vous commandez, douce dame, et je m’empresse d’obéir. (Se relevant, il haussa les épaules.) Mais l’or, c’est maître Cauthon qui le détient, et c’est au métal précieux que je dois allégeance.

La vision du coffre plein de pièces d’or que Mat cachait dans sa roulotte avait suffi à « forcer la main » du saltimbanque. Le statut de ta’veren de Mat avait peut-être aidé, mais pour une belle somme, Valan Luca aurait participé à l’enlèvement du Ténébreux.

Prête à continuer sa tirade, Egeanin prit une grande inspiration. Hélas, l’objet de son ire se détourna, gravit le marchepied de sa roulotte, y entra et brailla :

— Latelle ! Latelle ! Tout le monde doit se mettre en mouvement, et sans tarder. On file enfin d’ici ! Dès que Merrilin sera là, nous lèverons le camp.

Quelques instants plus tard, le patron de la ménagerie réapparut et descendit les marches, sa femme sur les talons. Drapée dans un manteau de velours constellé de paillettes, Latelle, d’un naturel peu amène, plissa le nez en voyant Mat – à croire qu’il sentait mauvais – et jeta à Egeanin le genre de regard qui terrorisait ses ours savants. Même en sachant que c’était une fable, Latelle détestait l’idée qu’une femme puisse fuir son mari. Par bonheur, elle adorait Luca – la Lumière seule savait pourquoi – et partageait son amour immodéré de l’or.

Partant chacun d’un côté, ils allèrent tambouriner à la porte d’une roulotte.

Sans intérêt pour la suite, Mat s’engouffra dans une « ruelle » qui serpentait elle aussi au milieu de tentes et de roulottes hermétiquement closes. Ici, on ne trouvait aucune scène, mais une corde à linge pendait entre certains véhicules et des jouets de bois gisaient dans la poussière. Dans ce coin, on se contentait de vivre en tenant à l’écart les intrus.

La marche ayant soulagé sa hanche, le jeune flambeur partit d’un bon pas. Pourtant, Domon et Egeanin ne tardèrent pas à le rattraper. Blaeric n’était plus en vue – sans doute parti dire aux sœurs qu’elles ne risquaient rien et qu’il faudrait bientôt se mettre en chemin. Se faisant passer pour des servantes mortes d’angoisse à l’idée que le mari de leur maîtresse déboule, les Aes Sedai en avaient assez d’être confinées dans leur roulotte – d’autant plus qu’elles la partageaient avec les sul’dam. Une judicieuse initiative de Mat. Ainsi, les sœurs surveillaient les sul’dam – qui empêchaient les sœurs de lui casser les pieds.

Mat se félicita que Blaeric soit allé prévenir les Aes Sedai, lui épargnant la corvée de s’en charger. Depuis leur évasion d’Ebou Dar, ces fichues sœurs le « convoquaient » quatre ou cinq fois par jour. Il se dérobait aussi souvent que possible, mais quand il ne pouvait pas, c’était toujours un moment très désagréable.

Cette fois, Egeanin ne l’enlaça pas. Marchant près de lui, elle regardait droit devant elle et ne semblait pas tentée de tripoter sa perruque. Derrière, Domon avançait avec la lourdeur d’un plantigrade en marmonnant des aménités avec son lourd accent illianien. Pas assez enfoncé, son bonnet révélait que sa barbe noire s’interrompait net un peu derrière ses oreilles, cédant la place à des poils très courts. Une configuration qui lui donnait l’air… pas bien fini, en somme.

— Sur un navire, deux capitaines, c’est une recette infaillible pour aboutir à un désastre, fit Egeanin avec un calme forcé.

Son sourire compréhensif semblait lui coûter des efforts surhumains…

— Nous ne sommes pas sur un navire, riposta Mat.

— Cauthon, le principe est similaire ! Tu n’es qu’un fermier. Dans une situation tendue, je sais que tu t’en sors bien…

Egeanin glissa un regard noir à Domon, coupable de l’avoir mise en relation avec Mat, qu’elle avait d’abord pris pour un banal mercenaire.

— Mais dans cette affaire, il faut de l’expérience et un excellent jugement. Nous naviguons en eau trouble, et tu n’as aucune expérience du commandement…

— Détrompe-toi, très chère…

Réciter la liste des batailles qu’il avait dirigées dans ses souvenirs aurait pris des heures… Hélas, seul un historien aurait reconnu ces noms – et encore, pas dans leur totalité. De toute façon, personne ne l’aurait cru. Face à de telles rodomontades, il se serait montré sceptique aussi.