Выбрать главу

— Avec Domon, vous devriez aller faire vos bagages. Vous ne voudriez pas oublier quelque chose…

Les possessions de la Seanchanienne étaient déjà entreposées dans la roulotte qu’elle partageait avec Mat et Domon – une configuration inconfortable s’il en était. Espérant qu’Egeanin mordrait à l’hameçon, le jeune flambeur accéléra le pas. Sa destination, venait-il de voir, n’était plus très éloignée.

Nichée entre deux roulottes, l’une jaune vif et l’autre vert émeraude, la tente d’un bleu brillant était tout juste assez grande pour contenir trois paillasses. Pourtant, fournir un abri à tous ceux qu’il avait exfiltrés d’Ebou Dar avait coûté une fortune à Mat. Pour convaincre les occupants de libérer les lieux, mais aussi pour acheter le silence des voisins.

En matière de confort, il avait fallu faire avec les équipements que les propriétaires voulaient bien louer – au prix d’une très bonne auberge…

Le teint sombre, les cheveux courts, Juilin était assis devant la tente avec Olver. Moins rachitique qu’avant, le gamin restait filiforme et il faisait petit pour ses dix ans – l’âge qu’il revendiquait. Tous deux en chemise malgré le vent, Juilin et Olver disputaient une partie de Serpents et Renards sur le plateau de jeu que le défunt père du gamin lui avait dessiné sur un carré de toile rouge. Après avoir jeté les dés, Olver compta avec soin ses points puis réfléchit à ce qu’il allait faire sur l’entrelacs de flèches et de lignes noires.

Le pisteur de voleurs originaire de Tear était beaucoup moins concentré sur le jeu. Dès qu’il aperçut Mat, il se redressa d’un bond.

À cet instant, Noal déboula de derrière la tente, haletant comme s’il avait couru. Juilin le regarda, surpris, et Mat plissa le front. Il avait dit au vieux type de venir directement ici. Où était-il allé traîner ? En tout cas, il ne semblait ni coupable ni embarrassé – simplement avide d’entendre ce que le jeune flambeur avait à dire.

— Tu es au courant, pour les Seanchaniens ? demanda Juilin à Mat.

Sous la tente, une ombre bougea, puis les rabats s’écartèrent pour laisser passer un bras de femme. Assise sur une des paillasses, enveloppée dans un vieux manteau gris, Thera se pencha pour poser une main sur le bras de Juilin – et river un regard méfiant sur Mat.

Thera était jolie, si on aimait sa bouche qui semblait en permanence faire la moue. Juilin devait être dans ce cas, à en juger par la façon dont il sourit à sa compagne puis lui tapota la main.

Amathera Aelfdene Casmir Lounault, Panarch du Tarabon, était l’équivalent d’une reine. Enfin, avait été… Juilin le savait, Thom aussi, mais ils n’avaient pas cru bon d’en informer Mat avant qu’ils aient rejoint la ménagerie. Au fond, considérant tout le reste, ça n’était pas si grave que ça.

Répondant plus vite à son diminutif qu’à son vrai prénom, la jeune femme n’exigeait rien, à part que Juilin lui accorde un maximum d’attention. Ici, il y avait peu de risques que quelqu’un l’identifie. Quoi qu’il en soit, Mat espérait qu’elle n’éprouvait pas seulement de la reconnaissance pour son sauveur, parce que Juilin, lui, était fou d’elle. Qui aurait osé affirmer qu’une Panarch renversée ne pouvait pas aimer un pisteur de voleurs ? En ce monde, on voyait des choses plus étranges…

Certes, mais Mat, au débotté, aurait eu du mal à en citer une.

— Les Seanchaniens voulaient juste voir l’exemption de Luca, pour les chevaux.

Soulagé, Juilin acquiesça.

— Une chance qu’ils n’aient pas compté les canassons…

L’exemption précisait très exactement le nombre d’équidés auquel avait droit Luca. Généreux quand il s’agissait de récompenses, les Seanchaniens, en manque de chevaux de monte et de trait, n’étaient pas disposés à accorder une licence de vendeur à un saltimbanque.

— Au mieux, ils auraient réquisitionné les animaux excédentaires, fit Juilin. Au pire…

Il haussa les épaules et soupira. Encore un joyeux luron…

Avec un petit cri, Thera resserra sur son torse les pans de son manteau puis recula dans les ombres de la tente. Juilin regarda derrière Mat, les yeux soudain durs – dans ces moments-là, il n’avait rien à envier aux Champions. Comme si elle ne comprenait pas ce qui se passait, Egeanin foudroya la tente du regard. Debout à ses côtés, les bras croisés, Domon semblait plongé dans ses pensées.

— Démontez votre tente, Juilin Sandar, ordonna Egeanin. La ménagerie s’en ira dès que Merrilin sera revenu… Assurez-vous que votre… compagne ne nous pose pas de problèmes.

Sur ces mots, la Seanchanienne coula à Mat un regard quasi assassin. Comme s’il y était pour quelque chose.

Après avoir perdu le pouvoir, Thera avait servi auprès de la Haute Dame Suroth – da’covale jusqu’à ce que Juilin la vole à sa maîtresse. Pour Egeanin, cet acte était presque aussi répréhensible que libérer une damane.

— Je pourrai chevaucher Bourrasque ? demanda Olver en se levant d’un bond. Dis, Mat, j’aurai le droit ? Dis, Leilwin ?

Egeanin sourit au petit garçon. La première fois que Mat la voyait faire ça…

— Pas tout de suite, répondit-il.

Pour ça, il faudrait qu’ils soient loin d’Ebou Dar et de toute personne susceptible de se souvenir du cheval gris qui remportait des courses avec un garçonnet sur sa selle.

— Dans quelques jours, peut-être… Juilin, tu peux aller prévenir les autres. Blaeric est déjà au courant, donc, inutile de passer voir les sœurs.

Juilin prit quelques secondes pour aller rassurer Thera, qui semblait avoir souvent besoin de réconfort. Quand il sortit de la tente, tenant une veste noire tearienne élimée, il ordonna à Olver de ranger le jeu puis d’aider Thera à faire les bagages. Son chapeau conique rouge sur la tête, il s’éloigna en finissant d’enfiler sa veste. Sans jamais daigner accorder un regard à Egeanin. Pour un pisteur de voleurs, il n’y avait pas pire injure que d’être tenu pour un… voleur. De toute façon, la Seanchanienne ne lui avait jamais plu…

Mat voulut demander à Noal où il était passé, mais le vieux type emboîta le pas à Juilin en marmonnant qu’ils ne seraient pas trop de deux pour avertir tout le monde. En un sens, il n’avait pas tort. À un bout de la ménagerie, Vanin et les quatre Bras Rouges survivants partageaient une tente alors que Noal, à l’autre extrémité, cohabitait avec Thom et les deux serviteurs, Lopin et Nerim.

La question du jeune flambeur pouvait attendre. Sans doute Noal avait-il fait un détour pour mettre ses précieux poissons en sécurité. Au fond, ce détail n’avait aucune importance.

Des cris retentirent aux quatre coins de la ménagerie. Certains artistes demandaient aux palefreniers de leur amener leur attelage et d’autres voulaient savoir la raison de ce remue-ménage.

Adria, une mince jeune femme qui serrait les pans de sa robe verte sur son torse, déboula soudain, pieds nus, et s’engouffra dans la roulotte jaune vif qu’elle partageait avec les quatre autres contorsionnistes. Dans le véhicule vert, quelqu’un cria que des gens essayaient de dormir, ici !

Quelques enfants d’artistes, certains présentant déjà leur propre numéro, passèrent au pas de course. Quand il les vit, Olver cessa un instant de ranger le jeu. S’il ne s’était pas agi de son trésor, il aurait bien emboîté le pas aux gamins.

Avant que la ménagerie soit prête au départ, il faudrait encore du temps. Mais Mat ne grogna pas à cause de ça. Dans sa tête, les dés recommençaient à rouler…

3

Un éventail de couleurs

Mat ignorait s’il devait pleurer ou lâcher une bordée de jurons. Après le départ des vingt soldats seanchaniens et à quelques heures de laisser Ebou Dar à ses ennuis, les dés n’avaient aucune raison de faire du boucan dans sa tête. Mais de raison, il n’en voyait jamais, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Ce qu’annonçaient les dés pouvait se passer dans des jours ou des heures – voire une seule – et il n’y avait aucun moyen d’être plus précis. Une certitude demeurait : quand ils se manifestaient, un événement important – de préférence terrible – devait se produire, et il n’y avait aucun moyen de l’empêcher. Encore que, comme cette nuit-là, aux portes de la ville, les dés cessaient parfois de rouler sans que le jeune flambeur comprenne pourquoi.