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Quand ils envahissaient sa tête, Mat avait envie de se rouler par terre comme une chèvre galeuse. Pourtant, à ces moments-là, il espérait les entendre continuer jusqu’à la fin des temps. Mais tôt ou tard, le silence revenait.

— Tu vas bien, Mat ? demanda Olver. Ces Seanchaniens ne nous auront pas !

Sous la conviction forcée, Mat sentit un doute pernicieux… Soudain, il s’avisa qu’il regardait dans le vide. Tout en tripotant sa perruque, Egeanin, furieuse qu’il l’ignore, le foudroyait du regard. Domon, lui, semblait pensif. S’il n’était pas en train de s’interroger sur le comportement ambigu d’Egeanin, le jeune flambeur voulait bien manger son chapeau.

Malgré la terreur que lui inspirait Egeanin, Thera elle-même se penchait vers le rabat pour regarder Mat avec de grands yeux.

Mais comment expliquer aux autres son hébétude ? Pour croire aux avertissements de dés invisibles, un homme devait avoir du fromage blanc à la place du cerveau, non ? Ou être marqué par le Pouvoir. Ou le Ténébreux… Rien dont il eût envie qu’on le soupçonne, pour être franc. D’autant plus que le « flop » du soir de la fuite – des roulements et puis rien – pouvait se répéter à l’infini. Bref, il n’avait aucune intention de révéler son secret. D’ailleurs, quel bien ça aurait pu faire ?

— Ils ne nous auront jamais, Olver ! Pas toi et moi !

Mat ébouriffa la tignasse du gamin, qui sourit aux anges, sa confiance retrouvée en un éclair.

— Mais pour ça, nous devrons garder l’esprit vif et les yeux grands ouverts. N’oublie jamais : si tu restes vigilant, tu te sortiras des pires difficultés. Si tu te relâches, tu trébucheras sur tes propres bottes.

Olver acquiesça gravement. En réalité, la leçon s’adressait aux autres. Ou à Mat lui-même. Mais comment auraient-ils pu être plus vigilants, tous ? À part Olver, qui prenait tout ça pour une grande aventure, ils étaient en permanence sur le qui-vive depuis leur départ d’Ebou Dar.

— Va aider Thera, comme te l’a dit Juilin, souffla Mat au gamin.

Un coup de vent le faisant frissonner, il ajouta :

— Et enfile ta veste, on se gèle !

Olver fila sous la tente. Quelques instants plus tard, des froissements et d’autres sons annoncèrent qu’il s’était mis au travail – avec ou sans veste. Thera, elle, n’avait pas bougé et regardait toujours le jeune flambeur.

S’il n’avait pas été là pour veiller sur Olver, les autres l’auraient laissé crever de froid…

Poings sur les hanches, Egeanin approcha, l’air morose :

— Nous allons mettre les choses au point, Cauthon ! Tu ne saboteras pas notre voyage en contredisant sans cesse mes ordres.

— Il n’y a rien à mettre au point. Je n’ai jamais été à ton service – fin des débats.

Les traits d’Egeanin se durcirent encore. Un exploit montrant à quel point elle n’était pas d’accord. Cette femme se révélait tenace comme un bouledogue, mais il devait y avoir un moyen de la forcer à lâcher le mollet de sa proie.

Quand les dés roulaient dans sa tête, Mat détestait être seul. Sauf quand il se querellait avec Egeanin…

— Je vais aller voir Tuon, s’entendit-il dire.

Des mots sortis de sa bouche avant même d’être clairs dans sa tête. Mais ils y prenaient forme depuis un bon moment, l’air de rien…

En entendant ce nom, « Tuon », Egeanin blêmit et Thera poussa un petit cri avant de refermer le rabat de la tente. Pendant sa captivité, l’ancienne Panarch avait intégré pas mal de coutumes seanchaniennes et un grand nombre de tabous.

Egeanin était taillée dans un autre bois, cela dit.

— Pourquoi ? demanda-t-elle avant d’enchaîner, rageuse : Ne l’appelle pas ainsi ! Tu dois lui témoigner du respect.

Un autre bois pour les mêmes interdits…

Mat sourit mais son interlocutrice sembla ne pas voir ce qu’il y avait de drôle là-dedans. Du respect ? Quand on avait enfoncé un bâillon dans la bouche d’une personne avant de la cacher dans une tapisserie ? Donner du « Haute Dame » à Tuon ne changerait rien aux faits.

Assez logiquement, Egeanin parlait plus volontiers de la libération des damane que du rapt de Tuon. Si elle avait pu prétendre que cet événement n’avait jamais eu lieu, elle ne s’en serait pas privée – et d’ailleurs, elle essayait. À ses yeux, n’importe quel autre crime était cent fois moins grave que celui-là.

— Pourquoi ? répéta Mat. Parce que je veux lui parler.

Et pourquoi pas ? Il le faudrait, tôt ou tard.

Dans la ruelle, des hommes à la chemise dépassant du pantalon et des femmes encore en bonnet de nuit allaient et venaient. Certains tenaient un cheval par la bride et d’autres… s’agitaient pour être dans le ton, à première vue. Un peu plus grand qu’Olver, un garçon filiforme faisait des sauts périlleux dès que la foule lui laissait un peu de place. Pour s’entraîner ou pour s’amuser ?

Les dormeurs de la roulotte verte ne s’étaient toujours pas montrés. Rien de grave, puisque la ménagerie ne se mettrait pas en route avant des heures.

— Tu peux venir avec moi, proposa Mat d’un ton innocent.

Une idée qu’il aurait dû avoir plus tôt.

Cette proposition incita Egeanin à devenir plus raide qu’un poteau. Déjà blême, elle réussit l’exploit de paraître aussi blafarde qu’un cadavre.

— Témoigne-lui tout le respect qu’elle mérite ! lâcha-t-elle en tirant sur le nœud de son foulard pour rectifier la position de sa perruque. Viens, Bayle. Je veux être sûre que mes bagages seront bien faits.

Alors que la Seanchanienne se détournait et s’éloignait, Domon hésita et Mat le regarda, méfiant. Il avait un vague souvenir d’un passage, une fuite éperdue, peut-être, sur le bateau fluvial du capitaine – plus que vague, même. Avec Domon, Thom se montrait très amical, un bon point pour l’Illianien. Mais ce type, dévoué corps et âme à Egeanin, allait jusqu’à partager sa détestation de Juilin, et Mat ne lui faisait pas plus confiance qu’à elle. En d’autres termes, pas du tout… Egeanin et Domon avaient leurs propres objectifs, et la survie de Mat Cauthon n’en faisait pas partie. Selon toute probabilité, l’ancien capitaine se méfiait aussi de lui, mais pour l’instant, ils devaient tous les deux faire avec.

— Que la Bonne Fortune me patafiole ! s’écria Domon en grattant les cheveux qui repoussaient au-dessus de son oreille gauche. Quoi que tu mijotes, Mat, tu risques de tomber sur un os. Selon moi, elle est plus coriace que tu l’imagines.

— Egeanin ? fit Mat, surpris.

Confus d’avoir prononcé ce nom, il regarda autour de lui, mais personne n’avait remarqué. En passant à côté d’eux, les artistes regardaient les deux hommes, mais sans insistance. Luca n’était pas seul à vouloir quitter une ville où la clientèle se raréfiait et dont le port était en feu six nuits plus tôt. Sans l’intervention de leur patron, ces gens auraient filé ce soir-là, laissant Mat en plan. Mais l’or avait convaincu Luca…

— Je sais qu’elle est plus dure qu’une paire de vieilles bottes, Domon, mais je m’en fiche. Nous ne sommes pas sur un navire, et je ne la laisserai pas tout saboter.