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Malgré l’absence de fenêtres, des lampes à déflecteur éclairaient vivement l’intérieur du véhicule. Remplies d’huile de qualité, ces lampes ne dégageaient aucune odeur rance. Avec la puanteur montant de dehors, ça ne faisait pas une grande différence. À l’avenir, Mat devrait trouver un meilleur emplacement pour cette roulotte.

Muni d’une porte et d’une plaque de cuisson en fonte, un petit four en brique réchauffait agréablement l’atmosphère.

La roulotte étant plutôt exiguë, les cloisons disparaissaient sous les placards, les étagères et les multiples portemanteaux. La table suspendue pour l’instant remontée jusqu’au plafond, les occupantes avaient pas mal de place.

Trois femmes aussi différentes que possible… Assise sur une des deux couchettes fixées aux cloisons, maîtresse Anan, au port royal et aux tempes grisonnantes, brodait avec une intense concentration, comme si elle n’était en rien une gardienne. Un gros anneau d’or dans chaque oreille, elle portait son couteau de mariage accroché à un tour de cou en argent, le manche décoré de gemmes rouges et blanches niché au creux du décolleté de sa robe typique d’Ebou Dar relevée sur un côté pour dévoiler son jupon jaune. À la ceinture, elle arborait un autre couteau à la longue lame incurvée – une coutume nationale, rien de plus. Catégorique, Setalle avait refusé de se déguiser. Une saine décision, puisque personne ne la recherchait. Du coup, il y avait eu une tenue de moins à dénicher pour le groupe…

Jolie femme à la peau couleur crème, Selucia était assise en tailleur sur le plancher, entre les deux couchettes. Son crâne rasé dissimulé par un foulard sombre, elle ne cachait pas sa morosité, alors qu’en temps normal sa constante dignité aurait pu faire passer maîtresse Anan pour un parangon d’exubérance. Les yeux aussi bleus que ceux d’Egeanin, mais plus perçants, elle avait fait un drame quand il s’était agi de couper ce qui lui restait de cheveux. Comme de juste, elle abominait sa robe bleue, dont elle jugeait le décolleté indécent. Pourtant, cette tenue la dissimulait aussi bien qu’un masque. Face à des seins si magnifiques, très peu d’hommes auraient pu s’attarder assez longtemps sur son visage pour la reconnaître.

Mat n’aurait pas craché sur le spectacle, si Tuon n’avait pas été assise sur le seul tabouret disponible, un livre relié sur les genoux. Comment regarder quelqu’un d’autre que sa future épouse ? Par la Lumière, oui, celle qui serait sa femme !

Tuon était petite et presque aussi mince qu’un jeune garçon. Dans la large robe de laine marron achetée à une des artistes, elle avait l’air d’une fillette portant la tenue de sa sœur aînée. Pas le genre de femme qu’appréciait Mat, surtout quand on ajoutait le crâne rasé. Ces détails oubliés, elle était assez jolie, dans le genre réservé, avec son visage en forme de cœur, ses lèvres sensuelles et ses grands yeux semblables à des étangs sereins. Le calme absolu, justement, qui mettait Mat hors de lui. Dans la situation de Tuon, une Aes Sedai elle-même n’aurait pas pu être si placide.

Dans la tête de Mat, les maudits dés roulèrent de plus belle.

— Setalle m’a tenue informée, dit Tuon de sa voix traînante alors qu’il refermait la porte.

À force, le jeune homme avait appris à distinguer les accents seanchaniens. Comparée à Tuon, Egeanin semblait parler avec la bouche pleine de purée. Mais l’élocution de la jeune fille restait lente et inarticulée.

— Elle m’a raconté l’histoire que tu as inventée à mon sujet, Jouet.

Au palais Tarasin, Tuon s’entêtait à l’appeler ainsi. À l’époque, il s’en fichait. Enfin, presque…

— Je me nomme Mat, dit-il.

À l’instant même où il remarqua que Tuon tenait entre ses mains une tasse en céramique, il s’accroupit et réussit à éviter le projectile improvisé, qui explosa contre la porte et non sur son nez.

— Je suis une servante, Jouet ?

Déjà glacial à l’accoutumée, le ton de la Fille des Neuf Lunes était polaire. Et même sans élever la voix, elle parvenait à se montrer piquante comme du givre. Quant à son expression… À côté, celle d’un juge prononçant une sentence de mort aurait paru guillerette.

— Une servante voleuse ?

Quand Tuon se pencha pour saisir un pot de chambre blanc muni d’un couvercle, le livre glissa de ses genoux.

— Une servante déloyale ?

— Nous en aurons besoin…, souffla Selucia en subtilisant le pot de chambre à Tuon.

Dès qu’elle l’eut posé par terre, elle s’accroupit aux pieds de sa maîtresse, telle une tigresse prête à bondir. Sur Mat… Une posture risible, en temps normal. Mais là…

Maîtresse Anan tendit une main, récupéra une tasse sur une étagère et la fit passer à Tuon.

— Nous en avons en abondance…, souffla-t-elle.

Mat la foudroya du regard. En réponse, les yeux noisette de l’aubergiste brillèrent d’amusement. Comment ça, de l’amusement ? Elle était censée surveiller ces deux-là.

— Quelqu’un a besoin d’aide, là-dedans ? demanda Harnan en frappant à la porte.

Mat se demanda à qui le Bras Rouge posait la question.

— Non, nous contrôlons parfaitement la situation, répondit Setalle en ajoutant un point à sa broderie.

On aurait cru que rien d’autre ne comptait pour elle.

— Reprenez votre travail, Harnan. Ce n’est pas le moment de traîner.

Si elle n’était pas originaire d’Ebou Dar, Setalle en avait assimilé les coutumes. Après quelques secondes, des bottes martelèrent les marches, dehors. À l’évidence, Harnan avait séjourné trop longtemps à Ebou Dar, lui aussi…

Tuon fit tourner la tasse entre ses mains comme pour étudier ses motifs floraux. Puis ses lèvres dessinèrent un sourire si fugitif que Mat, une fraction de seconde, crut l’avoir imaginé. Quand elle souriait, Tuon devenait beaucoup plus que simplement jolie. Là, elle voulait surtout signifier qu’elle savait des choses qu’il ignorait. Encore un peu de ce petit jeu, et il aurait une poussée d’urticaire.

— Je ne serais pas connue comme une servante, Jouet.

— Mon nom est Mat, pas cet autre mot…

Se redressant, le jeune homme éprouva prudemment sa hanche et constata qu’elle ne lui faisait pas plus mal qu’avant son plongeon défensif.

Un sourcil arqué, Tuon prit la tasse dans une seule main.

— Je ne peux pas dire aux artistes et aux employés de la ménagerie que j’ai enlevé la Fille des Neuf Lunes, fit Mat, de plus en plus agacé.

— La Haute Dame Tuon, fermier ! intervint Selucia. Elle est sous le voile.

Le voile ? Au palais, Tuon en portait un, mais pas depuis…

La délicate porcelaine noire agita gracieusement une main.

— C’est sans importance, Selucia. Il est encore ignorant, et nous devrons l’éduquer. Mais tu dois changer ton histoire, Jouet. Je refuse d’être une servante.

— Il est trop tard pour modifier quoi que ce soit, fit Mat sans quitter la fichue tasse des yeux.

Avec leurs ongles très longs, les mains de Tuon semblaient fragiles, mais il savait d’expérience que c’était une impression trompeuse.

— Personne ne te demande d’être une servante, de toute façon…

Luca et sa femme savaient la vérité, mais pour les autres, il avait fallu fournir une explication plausible au confinement de Tuon et Selucia. Inventer un duo de servantes, des voleuses sur le point d’être congédiées et prêtes à trahir leur maîtresse auprès de son mari, avait semblé parfait. À Mat, en tout cas. Pour les gens de la ménagerie, ça ajoutait au romantisme de la situation. Pendant qu’il exposait sa fable à Luca, Egeanin avait failli s’étrangler avec sa propre langue. Peut-être parce qu’elle devinait la réaction de Tuon.

Mat faillit espérer que les dés voudraient bien faire silence. Qui pouvait réfléchir sainement avec un tel vacarme dans la tête ?