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— Si je ne t’avais pas enlevée, tu aurais donné l’alerte… (La stricte vérité, après tout.) Je sais que maîtresse Anan t’a expliqué ça.

Mat envisagea d’évoquer son « dérapage ». Oui, il avait dit que Tuon serait un jour sa femme, mais c’était du pur délire, et elle avait bien raison de le prendre pour un illuminé… Tout bien réfléchi, si Tuon voulait laisser tomber ce sujet, pourquoi la contrarier ?

— Maîtresse Anan te l’a déjà dit, mais je répète que personne ne te fera de mal. Nous ne cherchons pas à obtenir une rançon, seulement à partir d’ici avec la tête bien attachée sur les épaules. Dès que je saurai comment te renvoyer chez toi, je le ferai, c’est promis. En attendant, tu auras tout le confort disponible… Tu devras juste t’habituer à la présence de maîtresse Anan.

Des éclairs crépitèrent dans les yeux noirs de Tuon. Pourtant, elle se contrôla :

— Jouet, je verrai bientôt ce que valent tes promesses…

Aux pieds de sa maîtresse, Selucia feula comme une chatte trempée des oreilles à la queue. Alors qu’elle faisait mine de parler, Tuon décrivit des arabesques dans l’air avec sa main gauche. La servante de haut vol rougit et garda pour elle sa remarque.

Avec la crème de leurs serviteurs, les membres du Sang recouraient à un langage par gestes semblable à celui des Promises de la Lance. Mat aurait donné cher pour comprendre ce que venait de dire la Fille des Neuf Lunes.

— Tuon, fit-il, si je te pose une question, y répondras-tu ?

— Crétin…, murmura Setalle.

Sauf si le jeune flambeur avait mal compris…

Selucia serra les dents – les crocs, quasiment – et une lueur meurtrière passa dans les yeux noirs de Tuon. Mais si elle continuait à lui donner du « Jouet », Mat préférait être brûlé par la Lumière plutôt que d’appeler la jeune femme par un de ses titres.

— Quel âge as-tu ?

D’après ce qu’on disait, et malgré ce qu’il avait cru au début, Tuon était à peine plus jeune que lui. Dans le sac qui lui servait de robe, c’était difficile à croire…

Sans crier gare, la lueur meurtrière devint un jet de flammes assassin. Cette fois, Mat aurait pu être carbonisé sur place, parce que ce n’était pas du chiqué.

Tuon se leva, les épaules bien ramenées vers l’arrière. Même en se grandissant, elle ne devait pas atteindre les cinq pieds…

— Dans cinq mois, je fêterai mon quatorzième jour du vrai nom, dit Tuon d’un ton qui n’avait plus rien de glacial.

Au contraire, il semblait assez brûlant pour chauffer la roulotte plus efficacement que le poêle. Mat eut une soudaine poussée d’espoir, mais la Seanchanienne n’en avait pas terminé :

— Mais ici, vous gardez votre nom de naissance, je crois… Selon ta façon de compter, ce sera mon vingtième anniversaire. Es-tu satisfait, Jouet ? Tu craignais d’avoir enlevé une enfant ?

Tuon avait presque sifflé le dernier mot de sa phrase. À la manière d’un serpent…

Mat agita les mains pour dissiper vivement ce malentendu. Quand une femme lui sifflait après comme une bouilloire, un type intelligent se hâtait de trouver un moyen de la faire descendre en température. À force de serrer la tasse, Tuon faisait saillir les tendons, sur le dos de sa main, et il n’avait aucune envie d’exposer sa hanche à un autre plongeon. Avec du recul, il se demanda si Tuon avait vraiment tenté de le toucher, la première fois. Comme il avait payé pour le constater, elle était rapide et précise…

— Je voulais savoir, c’est tout… Histoire de faire la conversation… Sais-tu que je suis à peine ton aîné ?

Vingt ans… Plus question d’espérer qu’elle devrait encore attendre trois ou quatre ans pour se marier. Pourtant, tout obstacle entre lui et cette union aurait été bienvenu.

Tête inclinée, Tuon dévisagea le jeune flambeur, puis elle jeta la tasse sur la couchette, près de maîtresse Anan. Après avoir tiré sur sa grossière robe de laine comme si elle avait été en soie, la fausse gamine se rassit – sans cesser de scruter Mat.

— Où est ta longue chevalière ? demanda-t-elle.

D’instinct, Mat passa son pouce sur le doigt de sa main gauche qui arborait d’habitude la bague.

— Je ne la mets pas tout le temps…

Surtout quand tout le monde, au palais Tarasin, savait qu’il la portait. Avec ses vêtements miteux, ça aurait vite attiré l’attention. Cela dit, cette bague n’était pas son sceau mais la création d’un bijoutier. Alors, pourquoi se sentait-il très léger quand il ne la mettait pas ? Et comment Tuon avait-elle remarqué qu’il l’avait, au palais ?

Après tout, qu’est-ce que ça fichait ? À force de rouler, les dés le transformaient en un gamin impressionnable. Ou était-ce la seule influence de Tuon ? Une idée déplaisante…

Mat fit mine d’aller s’asseoir sur la couchette vide, mais Selucia, avec une vivacité et une souplesse dignes des meilleures acrobates, se jeta dessus et s’y étendit, la nuque reposant sur une main. Son foulard se déplaçant un peu, elle le remit en place sans quitter Mat des yeux. La fierté et la froideur d’une reine…

Voyant le jeune flambeur lorgner l’autre couchette, maîtresse Anan posa sa broderie le temps de lisser sa jupe soigneusement – une façon de montrer qu’elle n’avait pas l’intention de se pousser. Que la Lumière la brûle ! Cette maudite femme se comportait comme si elle était chargée de protéger Tuon, pas de la surveiller. Mais ce type de collusion était commun, face à un homme. Après avoir réussi à neutraliser Egeanin jusque-là, Mat n’allait pas se laisser bousculer par Setalle Anan, ni par une servante aux seins opulents, et encore moins par une Haute Dame, fût-elle la Fille des Neuf Lunes. Cela dit, impossible de déloger une de ces chipies pour s’asseoir à sa place.

Faute de mieux, il s’appuya à une commode, au pied de la couchette de maîtresse Anan. Puis il songea à ce qu’il allait dire. En général, devant des femmes, il n’était jamais à court de reparties, mais avec le boucan des dés…

Les trois femmes le regardèrent avec une évidente désapprobation. Un instant, il crut que l’une d’elles allait lui ordonner de se tenir droit. Acculé, il décida de sourire. En principe, ces dames adoraient ça.

Tuon exhala un soupir très éloigné d’une pâmoison.

— Te souviens-tu du visage d’Aile-de-Faucon ? demanda Tuon.

Maîtresse Anan en cilla de surprise et Selucia s’assit sur la couchette, le front plissé. À l’intention de Mat. Mais pourquoi ?

Calme et composée comme une Sage-Dame le jour de la fête du Soleil, Tuon continua à dévisager « Jouet ».

Le sourire de Mat se figea. Par la Lumière ! Que savait cette femme ? Et comment pouvait-elle savoir quelque chose ?

Il gisait sous un soleil brûlant, les mains sur le ventre pour empêcher ce qui lui restait de vie d’abandonner son corps. Mais y avait-il une raison de s’accrocher ainsi ? Après le désastre de ce jour, le royaume d’Aldeshar était perdu.

Une ombre occulta un instant le soleil. Puis un géant en armure, son heaume sous le bras, se pencha sur lui, ses yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites au-dessus de son nez de rapace.

— Tu t’es bien battu aujourd’hui, général Culain, et les jours précédents aussi. Veux-tu vivre en paix à mes côtés ?

En exhalant le dernier soupir, il rit à la face d’Artur Aile-de-Faucon.

Mat détestait se rappeler une agonie. Une bonne dizaine d’autres rencontres de ce genre lui revinrent à l’esprit – d’antiques souvenirs qui lui appartenaient, désormais. Artur Paendrag avait toujours été un type pas facile à vivre, même avant le début des guerres.

Prenant une grande inspiration, Mat choisit soigneusement ses mots. Ce n’était pas le moment d’utiliser l’ancienne langue.