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— Bien sûr que non ! mentit-il.

Face aux femmes, un homme bêtement attaché à la vérité n’avait aucune chance de faire le poids.

— Par la Lumière, femme ! Aile-de-Faucon est mort il y a mille ans. Que signifie ta question ?

Tuon ne répondit pas tout de suite. Un instant, il crut qu’elle allait répliquer par une nouvelle question.

— Une idiotie, Jouet. J’ignore pourquoi elle m’a traversé l’esprit.

Les épaules de Mat se détendirent un peu. Bien sûr, ça coulait de source. Face à un ta’veren, les gens disaient et faisaient des choses hors du commun. Des foutaises certifiées ! Cela dit, quand elle visait presque juste, une question de ce genre pouvait être dangereuse.

— Mon nom est Mat, insista-t-il. Mat Cauthon.

Autant parler à un rocher.

— Jouet, j’ignore ce que je déciderai, une fois de retour à Ebou Dar. Ce n’est pas encore arrêté, mais je pourrais faire de toi un da’covale. Pour devenir échanson, tu n’es pas assez beau, mais si je décide de faire une exception… Quoi qu’il en soit, tu m’as promis certaines choses, et je vais te rendre la pareille. Tant que tu tiendras parole, je ne m’évaderai pas, je ne te trahirai pas et je m’abstiendrai de semer la dissension entre tes compagnons. Ça couvre l’essentiel, non ?

Cette fois, maîtresse Anan regarda Tuon avec de grands yeux et Selucia lâcha un bruit de gorge. Mais la Fille des Neuf Lunes, dédaignant les deux femmes, attendit sereinement la réponse de Mat.

Lui aussi se racla la gorge. Sans intention particulière, cependant. Devant lui, Tuon restait aussi impassible qu’une statue d’obsidienne. Un tel calme frisait la folie, mais du coup, ses propos paraissaient presque sensés. Pour espérer qu’il y croirait, il fallait qu’elle soit folle à lier. L’ennui, c’était qu’elle semblait sincère. Ou meilleure menteuse que lui, ce qui n’avait aucun sens. De nouveau, Mat eut le sentiment qu’elle en savait plus long que lui. C’était absurde, bien entendu, mais…

De quoi devoir ravaler la très grosse boule qui venait de se former dans sa gorge.

— Bon, pour toi, ça règle le problème. Mais qu’en est-il de Selucia ?

Une astuce pour gagner du temps. Pour quoi faire ? Avec le vacarme des dés, il avait du mal à réfléchir.

— Jouet, Selucia m’obéit, lâcha Tuon, agacée.

La servante se redressa et foudroya Mat du regard. Enfin, ça tombait sous le sens ! Pour une domestique, elle avait des yeux bleus rudement perçants.

À court de mots, Mat cracha d’instinct dans sa main puis la tendit, comme s’il venait de signer une vente de chevaux.

— Tes coutumes sont… champêtres, fit Tuon.

Mais elle cracha dans sa propre paume et serra la main du jeune flambeur.

— Voilà, notre pacte est signé. Jouet, que veulent dire ces inscriptions, sur la hampe de ta lance ?

Mat poussa un petit cri poignant. Pas parce qu’elle avait reconnu l’ancienne langue, sur son ashandarei, mais parce que les dés s’étaient tus au moment où ils se serraient la main. Une pierre en aurait couiné de surprise ! Par la Lumière, que se passait-il ?

Quand on tapa discrètement à la porte, le pauvre Mat, dans tous ses états, se retourna, un couteau de lancer dans chaque main.

— Derrière moi ! ordonna-t-il aux femmes.

La porte s’ouvrit pour laisser passer la tête de Thom. À voir sa capuche mouillée, Mat déduisit qu’il pleuvait dehors. Entre Tuon et les dés, il n’avait pas entendu le bruit des gouttes sur le toit.

— J’espère que je ne vous dérange pas, dit Thom en lissant sa longue moustache blanche.

Mat sentit le rouge lui monter aux joues.

Aiguille en main, Setalle se pétrifia, les sourcils en accents circonflexes. Assise au bord de l’autre couchette, Selucia, très intéressée, regarda Mat remettre en place les couteaux dans ses manches. Elle aimait donc les hommes dangereux ? Eh bien, il ne l’aurait pas deviné. Avec ce genre de femme, mieux valait passer son chemin, si on ne voulait pas être forcé de devenir dangereux…

Mat préféra ne pas regarder Tuon, qui devait l’observer avec la moue ironique qu’elle réservait ces derniers temps à Luca. Bon, il ne voulait pas se marier, c’était dit, mais de là à aimer que sa future femme le tienne pour un crétin…

— Qu’as-tu découvert, Thom ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Quelque chose était arrivé, sinon, les dés n’auraient pas cessé de rouler. Sauf que… L’idée qui traversa l’esprit de Mat faillit faire se dresser sur son crâne jusqu’au dernier de ses cheveux. Devant Tuon, c’était la deuxième fois que ça se produisait. La troisième, si on comptait le soir de l’évasion. Trois occurrences, toutes liées à cette femme.

En claudiquant, le trouvère aux cheveux blancs avança, puis il abaissa sa capuche et ferma la porte. S’il boitait, c’était à cause d’une vieille blessure, pas de ce qui était arrivé en ville. Grand, mince, ses yeux bleus et sa moustache soulignant ses traits parcheminés, il semblait du genre à ne passer inaperçu nulle part. En réalité, il savait se cacher en pleine vue et sa tenue – une veste bronze et un manteau de laine marron – était parfaite pour un type susceptible de dépenser un peu d’argent, mais sans excès.

— Dans les rues, des rumeurs circulent à son sujet… (Il désigna Tuon.) Mais rien sur sa disparition… J’ai payé un coup à des officiers seanchaniens, qui semblaient la croire en tournée d’inspection ou calfeutrée au palais Tarasin. Mat, ils ne savent rien !

— Tu t’attendais à une annonce publique, Jouet ? s’étonna Tuon. À l’heure actuelle, Suroth doit songer à se suicider pour laver sa honte. En plus de ça, tu crois qu’elle a envie de répandre partout une nouvelle de si mauvais augure pour le Retour ?

Ainsi, Egeanin avait raison ? Malgré tout, ça semblait impossible. Et très secondaire, par rapport aux dés. Que s’était-il passé ? Il avait serré la main de Tuon, rien de plus. Pour conclure un marché. Qu’il entendait bien honorer, mais qu’avaient voulu lui dire les dés ? Qu’elle respecterait aussi ses engagements ? Ou le contraire ? Pour ce qu’il en savait, les nobles seanchaniennes avaient peut-être l’habitude d’épouser un échanson.

— Ce n’est pas tout, Mat, dit Thom avec un regard pensif pour Tuon.

Mat s’avisa qu’elle semblait se ficher de l’éventuel suicide de Suroth. Était-elle aussi coriace que Domon le pensait ? Un message que les dés avaient voulu lui transmettre ? Car c’était ça qui comptait.

Puis Thom enchaîna et Mat oublia tout le reste, y compris les dés.

— Tylin est morte. La nouvelle est encore secrète, mais un jeune lieutenant de la garde, la langue déliée par l’alcool, m’a confié que les funérailles et le couronnement de Beslan auront lieu le même jour.

— Comment est-elle morte ? demanda Mat.

La reine était plus vieille que lui, mais pas tant que ça. Le couronnement de Beslan… Lui qui haïssait les Seanchaniens, comment gérerait-il la situation ? L’incendie des entrepôts, sur la route de la Baie, c’était son plan. Si Mat ne l’avait pas convaincu que ça se solderait par un massacre – et pas de Seanchaniens ! – il aurait pris la tête d’un soulèvement.

Thom hésita, puis se jeta à l’eau :

— On l’a trouvée dans sa chambre, le matin de notre fuite. Pieds et poings liés et la tête… arrachée.

Quand il se retrouva assis sur le plancher, Mat comprit que ses jambes s’étaient dérobées sous lui. Il entendait encore la voix de sa maîtresse :

Je te souhaite bonne chance, ainsi qu’à tes protégées, mais ça semble surtout un bon moyen pour que ta tête finisse sur une pique. Et elle est trop jolie pour qu’on la coupe et la recouvre de goudron.

— Les Régentes des Vents ? souffla Mat.

Il n’eut pas besoin d’en dire plus.

— D’après mon lieutenant, les Seanchaniens penchent plutôt pour les Aes Sedai. Parce que Tylin a prêté les serments de leur Empire. C’est ce qu’ils annonceront le jour des funérailles.