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— Tylin est morte la nuit où les Régentes se sont échappées, et les Seanchaniens accusent les Aes Sedai ?

Comment croire que Tylin n’était plus ?

Bien entendu que tu n’es pas un chat. Un délicieux petit caneton, voilà ce que tu es !

— Thom, ça n’a pas de sens…

Le trouvère plissa pensivement le front.

— Il se peut que ce soit en partie politique, mais je pense qu’ils le croient pour de bon. Selon mon lieutenant, les Régentes des Vents étaient trop occupées à fuir pour s’arrêter ou faire un détour. Le chemin le plus court entre le chenil des damane et la sortie du palais passe très loin des appartements de Tylin.

Mat aurait juré que ça ne tenait pas la route. Mais quoi qu’il en soit, il ne pouvait plus rien y changer.

— Les marath’damane avaient des raisons d’assassiner Tylin, intervint Selucia. À cause de l’exemple qu’elle donnait en collaborant… En revanche, qu’est-ce qui aurait motivé les damane dont vous parlez ? Rien ! La main de la justice a besoin de preuves et de mobiles, même pour les damane et les da’covale.

Selucia parlait comme si elle lisait un texte, et elle regardait Tuon du coin de l’œil.

Mat tourna la tête vers la Fille des Neuf Lunes. Si elle avait dicté par gestes sa tirade à Selucia, c’était terminé. Impassible, elle soutint le regard du jeune homme.

— Tu l’aimais donc tant, cette Tylin ? dit-elle d’un ton circonspect.

— Oui. Non. Que la Lumière me brûle ! Oui, je l’aimais bien !

Mat se détourna et se passa une main sur le crâne, faisant tomber son bonnet. Il n’avait jamais été si soulagé de fuir une femme, mais ça…

— C’est moi qui l’ai laissée ligotée, bâillonnée et sans défense. Une proie facile pour le gholam qui me traquait. Ne secoue pas la tête, Thom, tu sais que j’ai raison.

— C’est quoi, un gholam ? demanda Tuon.

— Une créature des ténèbres, ma dame, répondit Thom.

Il se rembrunit, très inquiet. Ça ne lui ressemblait pas, mais pour prendre un gholam à la légère, il fallait être un idiot fini.

— Ce monstre ressemble à un homme, sauf qu’il peut se faufiler par un trou de souris ou se glisser sous une porte. Et il est assez fort pour… (Le trouvère soupira à travers sa moustache.) Bon, assez parlé de ça. Mat, cent gardes n’auraient pas pu empêcher ce drame…

Certes, mais il n’y aurait rien eu à empêcher si Tylin n’avait pas fricoté avec Mat Cauthon.

— Un gholam…, souffla Tuon.

Sans crier gare, elle frappa Mat sur le crâne. Une main volant vers sa tête, le jeune homme la regarda, incrédule.

— Jouet, je me félicite que tu sois loyal à Tylin, dit Tuon d’un ton grave. Mais je déteste ce genre de superstition. Pas question d’y souscrire, car ça ne serait pas en l’honneur de Tylin.

La mort de la reine, constata Mat, semblait concerner aussi peu Tuon que le suicide éventuel de Suroth. Quel genre de femme allait-il épouser ?

Quand on frappa de nouveau à la porte, il ne prit pas la peine de se lever. Vidé de ses forces en profondeur, il n’était plus qu’un écorché vif en surface.

Son vieux manteau troué dégoulinant de pluie, Blaeric entra sans attendre d’y être invité. À part Mat, il ignora les autres personnes présentes dans la roulotte – à l’exception notable de Selucia, dont il prit le temps de lorgner la poitrine.

— Cauthon, Joline veut te voir, dit-il sans quitter la belle blonde des yeux.

Tout ce qui manquait à Mat pour couronner cette journée !

— Qui est Joline ? s’enquit Tuon.

Mat ne daigna pas répondre.

— Dis-lui que je viendrai quand nous serons en chemin.

Pour l’instant, écouter les jérémiades des Aes Sedai était au-dessus de ses forces.

— Elle veut te voir tout de suite, Cauthon.

Avec un soupir, Mat se leva et ramassa son bonnet. S’il avait renâclé, Blaeric aurait été capable de le traîner dehors. Dans ce cas, furieux comme il l’était, le Champion se serait sans doute pris un coup de couteau. De fil en aiguille, Mat aurait fini avec la nuque brisée, parce que les Champions n’appréciaient guère qu’on leur taquine les côtes avec de l’acier. Malgré sa mémoire défaillante, il était presque sûr d’être mort une fois – et pas dans un de ses antiques souvenirs – et de ne pas avoir droit à une deuxième résurrection. Sachant ça, pas question de prendre un risque s’il pouvait s’en abstenir…

— Qui est Joline, Jouet ?

Tuon, jalouse ? Non, il la connaissait trop bien pour croire ça.

— Une fichue Aes Sedai, maugréa-t-il.

La petite satisfaction du jour… Choquée, Tuon en resta bouche bée. Avant qu’elle puisse se ressaisir, Mat sortit et ferma la porte derrière lui. Une maigre satisfaction, oui. Comme de voir un papillon sur un tas d’ordures.

Tylin morte… Les Régentes des Vents, quoi qu’en dise Thom, risquaient d’être accusées de ce crime. Et c’était sans compter Tuon et les maudits dés. Un tout petit papillon sur une immense décharge…

Le ciel chargé de nuages noirs, il pleuvait à verse. Un déluge, comme on aurait dit chez lui. Malgré le bonnet, l’eau s’attaqua à ses cheveux puis s’infiltra à travers sa veste. Les pans de son manteau négligemment resserrés, Blaeric semblait à peine s’apercevoir de ce désagrément. Faute d’une autre solution, Mat rentra les épaules et pataugea dans les flaques. S’il faisait un détour par sa roulotte pour prendre un manteau, il serait de toute façon trempé jusqu’aux os. De plus, le mauvais temps convenait à son humeur morose.

À verse ou non, et si surprenant que ce fût, les gens de la ménagerie avaient abattu un travail énorme pendant sa courte visite à Tuon. Le mur de toile avait disparu et la moitié des chariots d’intendance qui entouraient la roulotte n’étaient plus en vue. Idem pour les chevaux attachés non loin de là. Tiré par un attelage aussi indifférent à la pluie qu’au lion à crinière noire qui dormait à l’intérieur, un chariot-cage cahotait déjà en direction de la route. Des roulottes le suivaient – selon quel ordre de départ, Mat aurait été bien en peine de le dire.

La plupart des tentes étaient démontées. Par endroits, il manquait trois roulottes sur quatre et un chariot sur deux. Ailleurs, les véhicules restaient groupés, dans l’attente de consignes. Malgré les apparences, la ménagerie ne se dispersait pas dans le désordre, car Valan Luca, en cape rouge criarde, orchestrait les opérations. De temps en temps, il tapait sur l’épaule d’un homme ou murmurait à l’oreille d’une femme quelques mots qui la faisaient éclater de rire. En cas de débandade, le patron de la ménagerie aurait été en train de poursuivre les « déserteurs ». La cohésion de sa troupe, il la maintenait en usant avant tout de persuasion, ne laissant jamais un artiste partir sans déclamer un long discours pour tenter de l’en dissuader.

Même s’il n’avait jamais envisagé que Luca puisse filer sans avoir mis la main sur l’or, Mat aurait dû se réjouir de voir le bonhomme. Pour l’heure, à la fois furieux et comme engourdi, rien n’aurait pu le réconforter.

La roulotte vers laquelle Blaeric se dirigeait était presque aussi grande que celle de Luca, mais blanchie à la chaux plutôt que peinte et laquée. Au fil du temps, aux endroits où le bois n’était pas de nouveau nu, le blanc avait viré au gris. Ce véhicule appartenait à un quatuor de bouffons, des types moroses qui se maquillaient grotesquement, s’arrosaient les uns les autres et se frappaient avec des vessies de porc gonflées. Hors représentation, ils s’imbibaient de vin jusqu’à ce qu’il ne leur reste plus un sou. Avec ce que Mat leur avait versé pour la location, ils auraient de quoi se pinter pendant des mois. Et pour convaincre d’autres artistes de les héberger, le jeune flambeur avait dépensé une autre petite fortune…