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Quatre vieux chevaux miteux étaient déjà attelés à la roulotte. Fen Mizar, l’autre Champion de Joline, occupait le siège du cocher. Rênes en main, il jeta à Mat le regard qu’un loup aurait pu poser sur un corniaud arrogant.

Depuis le début, les Champions désapprouvaient le plan du jeune homme. À les entendre, conduire les sœurs en sécurité, après l’évasion, aurait été un jeu d’enfant pour eux. Facile à dire, sauf que les Seanchaniens traquaient sans relâche les femmes capables de canaliser. Depuis la prise d’Ebou Dar, la ménagerie, par exemple, avait été fouillée quatre fois. En d’autres termes, le moindre faux pas aurait été mortel.

D’après Egeanin et Domon, les Chercheurs auraient pu faire raconter sa longue existence à un rocher. Par bonheur, les sœurs ne partageaient pas les certitudes des Champions de Joline. Lorsqu’elles ne savaient trop que faire, les Aes Sedai ne répugnaient pas à tergiverser un peu.

Quand Mat eut atteint le marchepied de la roulotte, Blaeric lui plaqua une main sur le torse pour l’arrêter. Visage de marbre, comme de juste, il lâcha :

— Fen et moi te sommes reconnaissants d’avoir fait sortir Joline d’Ebou Dar. Mais ça ne peut pas continuer ainsi, Cauthon. Là-dedans, les sœurs doivent vivre avec ces autres femmes, et ça se passe mal. Si on ne trouve pas un second véhicule, ça tournera au vinaigre.

— C’est pour ça que Joline veut me voir ? dit Mat en tirant sur son col.

En pure perte, puisqu’il était déjà trempé dans le dos et guère mieux loti sur le torse. Si Joline entendait se plaindre encore de ses conditions de vie…

— Elle t’expliquera pourquoi, Cauthon… Mais n’oublie pas ce que je viens de dire.

En marmonnant, Mat gravit les marches et entra sans daigner frapper.

La roulotte ressemblait à celle de Tuon, n’était qu’elle comptait quatre couchettes superposées par paires. Pour six femmes, c’était plus que juste, et il devait y avoir de sacrées prises de bec. Du coup, l’ambiance était explosive, et on le sentait dès la première seconde.

Les couchettes du dessus repliées contre la cloison, deux groupes de trois femmes occupaient celles du bas. Face à face, ces furies s’ignoraient ou se défiaient du regard. N’ayant jamais servi comme damane, Joline se comportait comme si les trois sul’dam n’existaient pas. Penchée sur un petit livre à la reliure de bois, elle était l’image même de l’Aes Sedai arrogante et dominatrice, et sa robe bleue fatiguée, achetée à une dompteuse de lions, ne parvenait pas à la ramener à plus de modestie.

Les deux autres sœurs, en revanche, savaient d’expérience ce qu’endurait une damane. Une main pas loin du manche de son couteau, Edesina foudroyait du regard les sul’dam. Les poings refermés sur sa jupe de laine noire, Teslyn s’efforçait de ne jamais poser les yeux sur elles.

Mat ignorait comment Egeanin avait pu forcer des sul’dam à favoriser l’évasion de damane. Dorénavant poursuivies par la justice comme la capitaine du vert, les trois Seanchaniennes continuaient à regarder de travers les femmes capables de canaliser.

Grande et aussi noire de peau que Tuon, Bethamin portait une robe typique d’Ebou Dar au décolleté profond et au jupon rouge apparent d’un côté. Telle une mère sévère, elle semblait guetter la première incartade de ses « enfants ». Pudiquement couverte par une robe de laine, la blonde Seta surveillait d’un air morne ce qu’elle semblait prendre pour des chiens méchants qu’il faudrait tôt ou tard mettre en cage. Encline à parler d’abondance de mains et de pieds coupés, Renna lisait aussi, mais en levant sans cesse les yeux pour étudier les Aes Sedai avec un sourire carnassier.

Avant même qu’une de ces femmes ait ouvert la bouche, Mat crut entendre retentir des jurons. Quand des dames étaient au bord du conflit armé – surtout lorsqu’il y avait des Aes Sedai dans le lot – un homme avisé passait son chemin. Mais à chaque visite, il avait droit au même numéro…

— J’espère que c’est important, Joline…

Déboutonnant sa veste, Mat en secoua les pans pour chasser l’eau. Mais le vêtement aurait eu besoin d’un essorage.

— Je viens d’apprendre que le gholam a tué Tylin, la nuit de notre fuite. Alors, tes plaintes incessantes…

Après y avoir glissé un marque-page brodé, Joline referma son livre et croisa les mains dessus. Les Aes Sedai ne se pressaient jamais, même si elles exigeaient que les autres le fassent. Sans Mat, Joline aurait sans doute porté un a’dam, mais les sœurs n’étaient pas renommées pour leur reconnaissance…

— Selon Blaeric, la ménagerie est sur le départ, dit Joline. Tu dois arrêter ça, Mat Cauthon. Luca n’écoutera personne d’autre que toi…

Une moue ponctua cette constatation. Les Aes Sedai détestaient qu’on ne tienne pas compte de leur avis, et les sœurs vertes n’hésitaient jamais à afficher leur mécontentement.

— Pour l’instant, il faut renoncer à rallier Lugard. Nous devons prendre le bac, traverser le port et partir pour l’Illian.

La pire suggestion que Mat ait entendue de la bouche de Joline. Pourtant, dans l’esprit de la sœur, ce n’était rien de moins qu’un ordre. Sur ce point, Joline se révélait pire qu’Egeanin. Avec la moitié de la ménagerie déjà en route, ou sur le départ, il faudrait la journée entière pour rediriger tout le monde jusqu’à l’embarcadère du bac. De plus, ça impliquerait de traverser la ville. Enfin, filer vers Lugard revenait à s’éloigner des Seanchaniens, alors qu’ils avaient des soldats postés partout jusqu’à la frontière de l’Illian, et peut-être au-delà. Si Egeanin lâchait le moins d’informations possible, Thom savait glaner les pépites de ce type.

Mat n’eut pas besoin d’exprimer son désaccord, car quelqu’un d’autre s’en chargea :

— Non, dit Teslyn, son lourd accent illianien audible sur ce seul mot.

Se penchant en avant, pour regarder au-delà d’Edesina, elle tourna vers Mat son regard dur. Parfois, on eût dit que cette femme mangeait des pierres à tous les repas. Mais dans ses yeux, les semaines passées dans la peau d’une damane avaient laissé une ombre inhabituelle.

— Joline, je te l’ai déjà dit, nous ne devons pas prendre ce risque. Nous ne devons pas !

— Par la Lumière ! s’écria Joline en jetant son livre sur le plancher. Reprends-toi, Teslyn ! Avoir été prisonnière quelque temps n’est pas une raison pour se laisser aller.

— Se laisser aller ? Se laisser aller ? Porte ce collier un moment, et nous en reparlerons. (Les mains de la sœur volèrent d’instinct jusqu’à son cou.) Edesina, aide-moi à la convaincre. Si on la laisse faire, le cauchemar recommencera.

Mince et jolie femme aux longs cheveux noirs, Edesina s’adossa à la cloison. Quand la sœur rouge et la sœur verte se disputaient – ce qui arrivait souvent – elle se murait volontiers dans le silence. De toute façon, Joline ne lui accorda pas un regard.

— Tu demandes à une renégate de t’aider, Teslyn ? Nous aurions dû l’abandonner entre les mains des Seanchaniens. Écoute-moi ! Tu sens ce qui se passe, comme moi… Veux-tu vraiment t’exposer à un danger majeur pour esquiver un risque bien moindre ?

— Bien moindre ? Tu ne connais rien à…

Renna souleva son livre puis le laissa tomber sur le sol.

— Si mon seigneur veut bien nous laisser un moment, dit-elle, nous avons toujours nos a’dam – de quoi réapprendre les bonnes manières à ces gamines.