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Chose rare, l’accent de la Seanchanienne avait quelque chose de musical. Cela dit, son sourire ne se reflétait pas dans ses yeux.

— Il n’est jamais bon de renoncer à la discipline, renchérit Seta.

Elle se leva, comme si elle voulait aller chercher les a’dam.

— Je crois que nous en avons terminé avec les laisses, dit Bethamin, indifférente aux regards outrés des deux autres sul’dam. Mais il y a d’autres moyens de mater les récalcitrantes. Seigneur, puis-je vous suggérer de revenir dans une heure ? Devenues bien incapables de s’asseoir, et pour un bon moment, elles vous diront tout ce que vous voulez entendre.

Une tirade d’une parfaite sincérité. Indignée, Joline foudroya les Seanchaniennes du regard. Le sang plus chaud, Edesina se leva, la main sur son couteau. À son tour, Teslyn s’adossa à la cloison, les mains serrant nerveusement sa taille.

— Ce ne sera pas nécessaire, dit Mat après un moment de réflexion.

Un moment, oui… Même si voir Joline « matée » lui aurait ravi l’âme, Edesina aurait sans doute dégainé son couteau, déclenchant une bataille rangée. Parfois, lâcher le chat au milieu des poules n’était pas de bonne politique…

— De quel danger majeur parles-tu, Joline ? Allons, réponds ! Quel danger est pire que les Seanchaniens ?

Constatant que son regard furieux ne faisait aucun effet à Bethamin, la sœur verte le riva sur Mat. D’une femme normale, le jeune flambeur aurait dit qu’elle boudait. De fait, Joline détestait devoir s’expliquer.

— Puisque tu veux le savoir, quelqu’un canalise le Pouvoir.

Teslyn et Edesina acquiescèrent. La première à contrecœur et la seconde plus franchement.

— Ici ? s’inquiéta Mat.

Sa main droite vola vers le médaillon, sous sa chemise, mais il n’indiquait rien.

— Non, très loin, au nord.

— Assez loin pour que nous soyons en principe incapables de le sentir, précisa Edesina d’une voix tremblante. La quantité de saidar doit être… incroyable.

Sous le regard glacial de Joline, la sœur jaune se tut.

— À cette distance, Mat Cauthon, nous ne sentirions rien si toutes les sœurs de la Tour Blanche canalisaient en même temps. Il doit s’agir des Rejetés, et quoi qu’ils fassent, nous ne voulons pas approcher plus que nécessaire…

Mat prit le temps de la réflexion.

— Puisque c’est très loin, nous nous en tiendrons au plan.

Joline insista, mais il ne se donna pas la peine d’écouter.

Chaque fois qu’il pensait à Rand ou à Perrin, des couleurs tourbillonnaient dans sa tête. Une conséquence de leur état de ta’veren, supposait-il. Là, alors qu’il ne pensait pas à ses amis, le phénomène s’était produit : un éventail de mille arcs-en-ciel. Et cette fois, ce tourbillon avait presque formé une image. Celle d’un homme et d’une femme assis sur le sol, l’un en face de l’autre. Une vision fugitive, mais suffisante pour qu’il sache la vérité aussi sûrement qu’il connaissait son nom. Ce n’étaient pas les Rejetés, mais Rand.

Une question s’imposa à l’esprit du jeune homme. Quand les dés avaient cessé de rouler, qu’était donc en train de faire Rand ?

4

L’histoire d’une poupée

Assis à sa table de travail, Furyk Karede regardait sans les voir les documents et les cartes éparpillés devant lui. Même s’il n’en avait plus besoin, ses deux lampes à huile brûlaient encore. À l’horizon, le soleil devait déjà pointer. Pourtant, depuis qu’il avait émergé d’un sommeil agité, le général d’étendard, après les dévotions à l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement ! –, s’était contenté d’enfiler sa robe de chambre vert foncé, la couleur impériale que certains s’entêtaient à confondre avec du noir. Depuis, il était resté assis sans bouger. Dire qu’il n’avait même pas pris le temps de se raser !

La pluie ayant cessé, il envisagea de demander à Ajimbura, son serviteur, d’ouvrir les fenêtres pour aérer la chambre qu’il occupait à La Vagabonde. De quoi lui rafraîchir les idées, peut-être… Mais ces cinq derniers jours, les accalmies, toujours de courte durée, étaient suivies par des déluges. Son lit étant entre deux fenêtres, il avait fallu pendre le matelas et les draps aux cuisines pour qu’ils sèchent.

Un petit cri aigu suivi d’un grognement satisfait – sorti de la gorge d’Ajimbura, celui-là – incita Karede à se retourner. Fièrement, comme s’il s’était agi d’un exploit, le petit serviteur brandit son couteau où était piquée la carcasse d’un rat qui devait peser la moitié du poids d’un chat. Ce n’était pas le premier qu’Ajimbura embrochait, depuis leur arrivée. Des désagréments, selon Karede, qui ne se seraient pas produits si Setalle Anan avait toujours été propriétaire de l’auberge. Encore que… Même si le printemps était encore loin, les rongeurs devenaient de plus en plus nombreux à Ebou Dar…

Avec son sourire triomphant et féroce, Ajimbura ressemblait lui-même à un rat. Intégrées depuis trois siècles à l’Empire, les tribus des collines du Kaensada restaient à demi civilisées et très peu domestiquées. Zébrés de blanc, les cheveux roux d’Ajimbura formaient une longue tresse qui ferait un trophée de choix s’il retournait un jour chez lui pour crever durant une des interminables guerres que se livraient les clans et les tribus. Entêté, il s’obstinait à boire dans une coupe à monture d’argent qui, après un examen rapide, se révélait être une calotte crânienne.

— Si tu veux le manger, dit Karede, ce dont je ne doute pas, va le vider dans la cour de l’écurie, à l’abri des regards.

Ajimbura dévorait tout ce qui lui tombait sous les dents. À part les lézards, interdits dans sa tribu pour des raisons qu’il n’avait jamais explicitées.

— Bien sûr, haut maître, répondit le serviteur avec le vague mouvement d’épaules qui passait pour une révérence parmi les siens. Je connais les coutumes des citadins, et je n’attirerai pas la honte sur vous.

Après vingt ans au service de Karede, sans cette mise en garde, le bougre aurait écorché sa prise dans la chambre avant de la rôtir dans la cheminée.

Après avoir fourré la carcasse dans un petit sac de toile, Ajimbura la rangea dans un coin pour plus tard. Puis il essuya sa lame, la rengaina et s’assit sur les talons dans l’attente des ordres de son maître. S’il le fallait, il pouvait rester un jour entier ainsi, patient comme un da’covale.

Depuis tant d’années, Karede n’avait toujours pas compris pourquoi Ajimbura avait quitté son fort natal pour suivre un Garde de la Mort. Une vie bien plus étriquée que celle qu’avait connue le petit homme, en vérité. De plus, avant de le prendre à son service, Karede avait par trois fois failli le tuer.

Oubliant le domestique, il baissa les yeux sur les documents, devant lui. Pour l’heure, il n’avait aucune envie de prendre sa plume… Promu général d’étendard pour avoir gagné des escarmouches contre les Asha’man – en un temps où les victoires se faisaient rares –, il était considéré comme un expert, et certains, dans la hiérarchie, l’estimaient qualifié pour affronter les marath’damane. Mais il y avait des siècles que personne n’avait eu à le faire. Cela dit, depuis que les Aes Sedai – ou prétendument telles – avaient trahi l’existence de leur arme inconnue, à quelques lieues de l’endroit où il était, tout le monde était prié de se creuser la cervelle pour trouver un moyen de miner leur pouvoir.

Ce n’était pas la seule requête figurant parmi les documents. En plus du lot habituel d’ordres de réquisition et de rapports attendant sa signature, quatre seigneurs et trois dames lui demandaient ses lumières sur les forces adverses déployées en Illian. Dans le même ordre d’idées, six dames et cinq seigneurs l’interrogeaient sur les Aiels et leurs spécificités. Mais ces sujets seraient traités ailleurs, si ce n’était pas déjà fait. Ses observations, elles, serviraient uniquement dans le cadre d’un conflit interne. Dans le Retour, qui contrôlait quoi ? Une question cruciale qui restait en suspens…