Quoi qu’il en soit, la guerre n’était pas la préoccupation première des Gardes de la Mort. Lors de chaque bataille majeure, ils étaient présents en première ligne, bien entendu, fidèles à l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement ! – et prêts à pourfendre ses ennemis, qu’elle soit là ou pas. Mais leur mission première consistait à protéger les membres de la famille impériale. Au prix de leur vie, s’il le fallait, et sans regimber.
Neuf nuits plus tôt, comme happée par la tempête, la Haute Dame Tuon avait disparu. Sachant qu’elle n’était plus sous le voile, Karede ne pouvait pas l’appeler la Fille des Neuf Lunes…
Accablé de honte, le général d’étendard n’avait pas songé à se suicider. Se supprimer, c’était une échappatoire aisée pour les membres du Sang. Les Gardes de la Mort, eux, combattaient jusqu’à leur dernier souffle. La garde rapprochée de Tuon était commandée par Musenge, mais Karede, le plus haut gradé seanchanien de ce côté de l’océan d’Aryth, se devait de retrouver la captive et de la ramener en sécurité. Sous n’importe quel prétexte, les soldats fouillaient le moindre trou à rats de la cité et aucun vaisseau plus gros qu’une barque ne pouvait appareiller sans avoir subi une inspection. Le plus souvent menée, hélas, par des hommes qui ne savaient pas ce qu’ils cherchaient, ignorant que le sort du Retour reposait peut-être sur eux.
Karede devait assumer cette mission. La famille impériale, il le savait, se délectait d’intrigues et de complots encore plus compliqués que ceux des autres membres du Sang et la Haute Dame Tuon était une adepte de ces jeux mortels, où elle se révélait à la fois habile et impitoyable.
Seuls quelques initiés savaient qu’elle avait déjà disparu deux fois par le passé. Tenue pour morte, elle avait eu droit – sur sa propre demande – à des préparatifs de funérailles somptueux. Quoi que signifiât sa troisième disparition, le général d’étendard devait la retrouver puis la protéger.
Jusque-là, Karede ignorait même par où commencer… Avalée par la tempête ? Ou par la Dame des Ténèbres ? Des tentatives d’enlèvement ou de meurtre la visaient depuis le jour de sa naissance. S’il découvrait sa dépouille, Karede devrait trouver le commanditaire du crime et avoir sa peau à n’importe quel prix. Ça aussi, c’était son devoir…
Sans daigner frapper, un type mince entra dans la chambre. À sa veste élimée, on aurait pu le prendre pour un des garçons d’écurie de l’auberge. Mais aucun natif d’Ebou Dar n’avait ses cheveux blonds ni ses yeux bleus perçants qui semblaient graver dans sa mémoire tous les détails de la pièce.
Quand il glissa une main sous sa veste, Karede passa en revue les deux manières de tuer ce type qu’il connaissait. Mais son visiteur exhiba une plaquette d’ivoire gravée de la Tour et du Corbeau. Les Chercheurs de Vérité n’avaient pas besoin de frapper aux portes. Et les abattre n’était pas très bien vu…
— Laisse-nous, dit le Chercheur à Ajimbura, sa plaquette déjà rangée, puisque Karede l’avait identifié.
Ajimbura resta accroupi sur le sol, comme s’il n’avait rien vu. Surpris, le Chercheur fronça les sourcils. Même dans les collines du Kaensada, tout le monde savait que la parole d’un Chercheur avait force de loi. Enfin, il en allait peut-être autrement dans quelque fort isolé, lorsqu’on pensait que personne n’était informé de sa présence. Mais Ajimbura n’était pas dans ce cas de figure…
— File attendre dehors ! lui ordonna Karede.
Morose, le tueur de rats se leva et grommela :
— À vos ordres, votre grâce.
Avant de sortir, il dévisagea longuement le Chercheur, histoire de lui faire comprendre qu’il avait mémorisé ses traits. Un de ces quatre, cet homme finirait la tête sur le billot…
— La loyauté est un trésor inestimable, dit le visiteur blond.
Quand Ajimbura eut refermé la porte derrière lui, l’intrus balaya du regard le dessus de la table de travail.
— Vous êtes impliqué dans les plans du seigneur Yulan, général d’étendard, lâcha-t-il. Je n’avais pas prévu que la Garde s’en mêlerait.
Karede déplaça les deux presse-livres en forme de lions posés sur une carte de Tar Valon qui s’enroula toute seule. Une autre carte n’avait même pas été déroulée, pour le moment…
— Tu dois aller interroger le seigneur Yulan, Chercheur. La loyauté au Trône de Cristal est la plus grande vertu imaginable. Tu connais la deuxième ? Savoir tenir sa langue quand il le faut. Plus on parle d’un sujet, et plus il finit par tomber dans l’oreille de fâcheux.
À part la famille impériale, personne ne pouvait rembarrer ainsi un Chercheur et encore moins la Main qui tirait ses ficelles. Pourtant, l’homme ne parut pas outré. S’asseyant dans l’unique fauteuil rembourré de la pièce, il joignit le bout de ses doigts, et, entre ses paumes, riva les yeux sur Karede. S’il ne déplaçait pas son siège, le général d’étendard aurait son interlocuteur dans le dos. Avec un Chercheur, ce n’était pas recommandé. À dire vrai, peu de gens auraient apprécié d’en avoir un dans leur chambre.
Karede ne bougea pas. Entraîné à très bien voir à la périphérie de son champ de vision, il lui suffirait de tourner très légèrement la tête.
— Vous devez être fier de vos fils, dit le Chercheur. Deux dans la Garde, comme vous, et le troisième sur la liste des défunts honorés… Votre femme aurait été très fière aussi.
— Comment te nommes-tu, Chercheur ?
Un silence assourdissant suivit cette question. Demander son nom à un Chercheur était encore plus impudent que de le rembarrer.
— Mor… Almurat Mor…
Mor… Un ancêtre de cet homme avait jadis accompagné Luthair Paendrag, de quoi éprouver une légitime fierté. Les archives généalogiques lui étant interdites, comme à tout da’covale, Karede n’avait aucun moyen de savoir si les histoires au sujet de ses propres ancêtres étaient vraies. Après tout, l’un d’entre eux pouvait avoir été un proche du grand Artur Aile-de-Faucon… Mais ça n’importait pas ! Les hommes qui essayaient de se tenir sur les épaules de leurs ascendants plutôt que sur leurs propres pieds se retrouvaient souvent raccourcis d’une tête. En particulier les da’covale…
— Appelle-moi Furyk… Tous les deux, nous appartenons au Trône de Cristal. Que veux-tu, Almurat ? Parler de ma famille ? J’en doute fort…
Si les fils de Karede avaient eu des ennuis, le Chercheur ne les aurait pas mentionnés si tôt dans la conversation. Quant à Kalia, sa femme, elle était hors d’atteinte de tout…
Du coin de l’œil, le général d’étendard vit sur le visage de Mor le reflet d’un conflit intérieur – bien caché, mais pas assez bien. L’homme avait perdu le contrôle de la situation. À dire vrai, il aurait pu s’y attendre, car exhiber ainsi sa plaquette devant un Garde de la Mort, prêt à chaque instant à se transpercer le cœur si on le lui ordonnait, ne pouvait rien donner de bon.
— Écoutez une histoire, général, puis dites-moi ce que vous en pensez…
Comme si Karede était exhibé sur une estrade, lors d’une vente d’esclaves, Mor l’évaluait avec l’âpreté d’un maquignon.
— Ce récit nous est parvenu ces derniers jours…
Par « nous », Mor entendait « les Chercheurs ».
— Il a pris naissance parmi les gens du cru, semble-t-il, mais nous ne sommes pas encore remontés jusqu’à sa source. Ici, à Ebou Dar, une fille ayant l’accent de Seandar a extorqué de l’argent et des bijoux à des marchands. Le titre « Fille des Neuf Lunes » aurait été mentionné.