Le Chercheur eut une grimace de dégoût. Les bouts de ses doigts, sous la pression qu’il exerçait, devinrent tout blancs.
— Ces indigènes ignorent bien entendu ce que signifie ce titre, mais la description de la fille est d’une remarquable précision. Bizarrement, nul ne se souvient d’avoir entendu cette rumeur avant… Eh bien, avant la découverte du meurtre de Tylin.
L’événement le moins déplaisant de tous, aux yeux des Seanchaniens…
— L’accent de Seandar…, répéta Karede. (Mor acquiesça.) Et cette rumeur s’est répandue dans nos rangs…
Bien que ce ne fût pas une question, Mor acquiesça de nouveau.
L’accent de Seandar et une description précise – rien qu’un indigène ait pu inventer. Quelqu’un jouait à un jeu très dangereux – pour l’Empire, et pour le ou les joueurs.
— Au palais, comment réagit-on aux récents événements ?
Il devait y avoir des espions au sein des domestiques, désormais, certains recrutés parmi les natifs. Et tout ce qu’ils apprenaient arrivait vite aux oreilles des Chercheurs.
Mor comprit la question, bien entendu. Inutile de dire à haute voix ce qu’il valait mieux taire.
— L’entourage de la Haute Dame Tuon fait comme si rien n’était arrivé. À part Anath, sa Messagère de Vérité, qui est entrée en retraite, mais chez elle, paraît-il, ça n’a rien d’exceptionnel. Quant à Suroth, elle est encore plus perturbée en privé qu’en public. Elle dort mal, maltraite ses favoris et fait fouetter ses esclaves pour trois fois rien. Elle a ordonné l’exécution d’un Chercheur chaque jour, jusqu’à résolution de l’affaire. Ce matin, elle a annulé la consigne, s’avisant qu’elle risquait d’être à court de Chercheurs avant la fin de l’enquête.
Mor haussa presque imperceptiblement les épaules. Une façon de dire que c’était le pain quotidien des Chercheurs ? Ou l’expression de son soulagement, après être passé à un cheveu de la mort ?
— Sa panique est compréhensible… Si on lui demande des comptes, elle implorera qu’on lui accorde la Mort des Dix Mille Larmes. Les autres membres du Sang informés de l’affaire tentent de se faire pousser des yeux sur la nuque. Certains ont même tout prévu pour leurs funérailles, à tout hasard.
Karede décida qu’il devait voir son interlocuteur en face. Grâce à sa formation, il était insensible aux insultes, mais là… Repoussant sa chaise, il se leva et s’assit au bord de sa table de travail. Prêt à encaisser une attaque, Mor le regarda sans ciller tandis qu’il s’efforçait de juguler sa rage.
— Pourquoi es-tu venu me voir, si tu penses que les Gardes de la Mort trempent dans cette histoire ?
Pour parler d’un ton neutre, Karede avait produit un effort qui lui coupait presque le souffle. Depuis que les premiers Gardes de la Mort avaient juré sur la dépouille de Luthair Paendrag de défendre son fils, il n’y avait jamais eu de trahison. Jamais !
Quand il comprit que Karede ne tenterait pas de le tuer – pas tout de suite, au moins – Mor se détendit un peu, mais quelques gouttes de sueur brillaient sur son front.
— D’après ce qu’on dit, un Garde de la Mort peut voir un papillon respirer… Vous avez quelque chose à boire ?
Courtois, Karede désigna la cheminée. Un gobelet d’argent et une carafe, tenus au chaud, attendaient depuis le réveil du général d’étendard. Une attention d’Ajimbura…
— Le vin risque d’être tiède, mais sers-toi. Après avoir bu, tu répondras à mes questions. Ou tu suspectes les Gardes, ou tu veux m’entraîner dans un de tes jeux pervers. Dans ce cas, sur mes yeux, je jure de découvrir lequel et pourquoi !
Sans cesser de surveiller Karede du coin de l’œil, le Chercheur approcha de la cheminée. Se penchant pour prendre la carafe, il sursauta. Près du gobelet reposait ce qui semblait être une coupe montée sur un support en argent en forme de corne de bélier. Par toute la lumière du ciel ! Combien de fois le général avait-il dit à Ajimbura de cacher cet objet ? À l’évidence, Mor avait vu au premier coup d’œil de quoi il s’agissait.
Ce type osait envisager que des Gardes aient pu trahir ?
— Sers-moi aussi, je t’en prie.
Le Chercheur cilla, décontenancé. Ne venait-il pas de saisir le seul gobelet ? Puis il comprit, parut très mal à l’aise, remplit la coupe barbare et s’essuya les mains sur sa veste avant de s’en emparer.
Tout homme avait ses limites, y compris un Chercheur. Quand on l’y poussait, il devenait très dangereux – mais en perdant une bonne part de son assurance.
Karede accepta la coupe-calotte, la prenant à deux mains, puis il la leva devant lui et baissa la tête.
— À l’Impératrice, puisse-t-elle vivre éternellement dans l’honneur et la gloire. Honte et mort à ses ennemis !
Quand il porta la coupe-calotte à ses lèvres, Karede vit du coin de l’œil que le Chercheur le regardait boire. Le vin était froid, les épices avaient un goût amer, et on sentait comme une étrange saveur acide – un relent, plutôt. Celui de la pâte à polir d’Ajimbura ou des cendres du type mort pour que sa calotte crânienne devienne une coupe ? Non, l’imagination du général lui jouait des tours…
Mor but très vite une bonne moitié de son vin, puis il baissa les yeux sur son gobelet, sembla mesurer son inconvenance et fit un gros effort pour reprendre le contrôle de ses nerfs.
— Furyk Karede, né il y a quarante-deux ans, parents tisserands. Propriété de Jalid Magonine, artisan à Ancarid. À quinze ans, admis à suivre l’entraînement des Gardes de la Mort. Deux fois cité pour héroïsme et trois fois mentionné à l’ordre du jour. Après sept ans de service, nommé garde du corps de la Haute Dame Tuon, qui venait de naître.
À l’époque, le patronyme était différent, bien sûr… Mais prononcer le nom de naissance de la Fille des Neuf Lunes eût été une insulte.
— Dès la première année, figure parmi les trois survivants du premier attentat contre sa protégée. En récompense, sélection pour la formation d’officier… En première ligne durant la Révolte de Muyami puis les Événements de Jianmin. Encore des citations et des mentions pour héroïsme. Retour auprès de la Haute Dame peu avant le jour de son vrai nom.
Mor baissa les yeux sur son gobelet puis les releva.
— À votre demande… Très inhabituel, ça… L’année suivante, trois blessures récoltées en faisant un bouclier de votre corps à la Haute Dame Tuon. En guise de remerciements, elle vous a offert son bien le plus précieux, à savoir une poupée.
» Après d’autres années brillantes semées de citations et de mentions, choisi pour veiller sur l’Impératrice en personne – puisse-t-elle vivre éternellement ! Enfin, sélectionné pour accompagner le Haut Seigneur Turak durant le Retour. Les temps et les hommes changent, mais avant d’être affecté au Trône, vous avez par deux fois demandé à revenir au service de la Haute Dame Tuon. Très, très inhabituel, ça ! Quant à la poupée, vous l’avez gardée jusqu’à sa destruction lors du grand incendie de Sohima, il y a une dizaine d’années.
Pas pour la première fois, Karede se félicita qu’on lui ait appris à rester impassible dans toutes les circonstances. Face à un adversaire, les expressions instinctives en disaient beaucoup trop long. Encore aujourd’hui, il revoyait la petite fille qui avait posé la poupée près de lui, sur sa civière. Et il entendait encore ses paroles :
« Tu m’as sauvé la vie, alors, il faut qu’Emela veille sur toi en retour. Bien sûr, elle ne peut pas vraiment te protéger, puisque c’est une poupée. Mais garde-la pour te souvenir que je t’entendrai toujours, si tu prononces mon nom. Et si je suis encore vivante… »
— Mon honneur est ma loyauté, dit Karede en posant la coupe sur la table – doucement, pour ne pas tacher de vin les documents.
Si son serviteur polissait régulièrement l’argent, il ne prenait sûrement pas la peine de laver le récipient.