Выбрать главу

— Ma loyauté envers le trône… Pourquoi es-tu venu me voir ?

Mor se déplaça afin que le fauteuil soit entre eux. S’il pensait paraître décontracté, ou presque, il semblait surtout sur le point de lancer son gobelet sur le général. Sous sa veste, dans le dos, il cachait un couteau. Et il devait en avoir un second quelque part…

— Trois demandes d’affectation auprès de la Haute Dame Tuon. Et cette poupée…

— Jusque-là, je te suis…, lâcha Karede.

Les Gardes n’étaient pas censés s’attacher à ceux qu’ils protégeaient. Au service du Trône de Cristal, ils devaient défendre quiconque y montait avec un cœur de fer et une foi aveugle. Pourtant, il se rappelait le visage sérieux de cette fillette consciente qu’elle ne vivrait pas assez longtemps pour accomplir son devoir, et pourtant décidée à essayer. Oui, il avait gardé la poupée…

— La rumeur concernant une fille, c’est seulement la surface des choses, pas vrai ?

— Voir respirer un papillon, souffla Mor. Parler à quelqu’un qui capte tant de choses est un plaisir. La nuit du meurtre de Tylin, deux damane ont fui le chenil du palais Tarasin. Deux anciennes Aes Sedai. La coïncidence ne vous trouble pas ?

— Je déteste toutes les coïncidences, Almurat. Mais quel rapport avec la rumeur… et le reste ?

— Cette toile d’araignée est plus complexe que vous l’imaginez… Ce soir-là, d’autres personnes ont quitté le palais, dont un jeune homme qui, prétend-on, était le mignon de Tylin. Ajoutons quatre probables soldats et un vieux type nommé Thom Merrilin – à l’en croire. Un serviteur, prétendument, mais bien plus éduqué que la moyenne. À un moment ou à un autre, tous ces hommes ont été vus en compagnie des Aes Sedai présentes en ville avant que l’Empire l’ait conquise.

Le Chercheur se pencha en avant dans son fauteuil.

— Tylin n’a peut-être pas perdu la vie parce qu’elle a juré fidélité à l’Empire. Et si elle avait appris des choses… dangereuses ? Sur l’oreiller, elle aurait pu en parler au jeune type, qui se serait empressé de prévenir « Merrilin ». Faute de mieux, continuons à l’appeler ainsi… Plus j’en apprends sur lui, plus il m’intrigue. Expérimenté, beau parleur, à l’aise avec les nobles et les têtes couronnées… Un courtisan plus qu’un larbin. Si la Tour Blanche s’intéressait à Ebou Dar, c’est le genre d’homme qu’elle y enverrait.

La Tour Blanche… Sans y penser, Karede saisit la coupe d’Ajimbura et faillit la porter à ses lèvres avant de mesurer sa bévue. Cela dit, il ne lâcha pas le récipient, histoire de dissimuler son trouble. Tous les initiés savaient que la disparition de la Haute Dame Tuon était liée à la guerre de succession qui faisait déjà rage. Dans la famille impériale, il en allait toujours ainsi. Si la Fille des Neuf Lunes était morte, on pourrait nommer une nouvelle héritière. Sinon…

Pour l’enlever, la Tour Blanche aurait effectivement envoyé ses meilleurs éléments. En supposant que Mor ne lui ait pas tendu un piège… À part l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement ! – les Chercheurs pouvaient tromper n’importe qui.

— Tu as présenté ta thèse à tes supérieurs et ils l’ont rejetée. Sinon, tu ne serais pas ici. À moins que… Tu n’as rien dit à tes chefs, pas vrai ? Pourquoi ?

— Plus complexe que vous l’imaginez…

Mor jeta un coup d’œil à la porte, comme s’il craignait qu’on les épie. Pourquoi cette prudence tardive ?

— Il y a de nombreuses… complications. Les deux damane ont été exfiltrées par dame Egeanin Tamarath, connue pour ses contacts avec les Aes Sedai avant tout ça. Très poussés, les contacts. Trop, même. À l’évidence, elle a aidé les damane pour couvrir sa propre fuite.

» Toujours cette même nuit, Egeanin a quitté la ville avec trois damane et, soupçonne-t-on, Thom Merrilin et tous les autres. Nous ignorons l’identité de la troisième damane – peut-être une Atha’an Miere importante, ou une Aes Sedai qui se cachait en ville – mais nous avons identifié les sul’dam, et deux sont liées à Suroth, elle-même en rapport très étroit avec les Aes Sedai.

Malgré sa méfiance, Mor faisait ses révélations comme si elles n’avaient rien de stupéfiant. Pas étonnant qu’il soit nerveux.

En résumé, Suroth conspirait avec les Aes Sedai et elle avait corrompu une partie des chefs de Mor. Quant à la Tour Blanche, elle avait placé des hommes sous le commandement d’un de ses meilleurs agents afin d’exécuter de sombres opérations. Tout ça se tenait. Quand Karede était parti avec les Éclaireurs, la première vague du Retour, on lui avait demandé de surveiller les membres du Sang, connus pour leur ambition démesurée. Si loin de l’Empire, ils risquaient de créer leur propre royaume…

Par le passé, Karede avait lui aussi envoyé des espions dans une ville dont la chute était assurée, quoi qu’on fasse pour la défendre. Ainsi, on nuisait de l’intérieur à ses ennemis…

— Almurat, tu sais dans quelle direction sont partis ces gens ?

Le Chercheur secoua la tête.

— Ils ont fait mine d’aller vers le nord, et dans les écuries du palais, on les aurait entendus parler de Jehannah, la capitale du Ghealdan. Un leurre délibéré, j’en ai peur. À la première occasion, ils bifurqueront. Les capitaines des bateaux assez grands pour leur faire traverser le fleuve ont été interrogés, mais il y en a trop pour que nous ayons des certitudes. Ici, le désordre règne. Impossible de tout contrôler.

— Voilà qui me donne matière à réflexion…

Le Chercheur fit la grimace, mais il parut résigné à ne rien obtenir de plus du général d’étendard.

— Quoi que vous décidiez de faire, gardez une chose à l’esprit : comment la fille a-t-elle réussi à escroquer ces marchands ? Deux ou trois soldats l’accompagnaient en permanence, semble-t-il. Et la description de leur armure est très précise.

Mor fit mine de toucher la robe de chambre de Karede, mais il se ravisa.

— La plupart des gens pensent que cette couleur est du noir… Vous voyez ce que je veux dire ? Quoi que vous fassiez, ne traînez pas. (Il leva son gobelet.) À votre santé, général d’étendard… Furyk… La vôtre et celle de l’Empire.

Sans la moindre hésitation, Karede vida la coupe-calotte.

Mor sortit comme il était entré. Quelques instants plus tard, la porte se rouvrit pour laisser passer Ajimbura – qui riva un regard accusateur sur la coupe-calotte, toujours entre les mains de son maître.

— Tu connaissais cette rumeur, Ajimbura ?

Inutile de demander si le domestique avait écouté à la porte. Doutait-on que le soleil se levait chaque matin ?

Ajimbura ne prit pas la peine de nier :

— Je ne me salirais pas la bouche avec de telles saletés, haut maître.

Karede s’autorisa un soupir. Que la Haute Dame Tuon ait disparu de son propre fait ou non, elle était en danger. Et si la rumeur faisait partie d’un plan forgé par Mor, la meilleure façon de vaincre un complot, c’était de prendre la direction du jeu.

— Sors mon rasoir, Ajimbura…

Se rasseyant, Karede prit sa plume en tenant de la main gauche la manche de sa robe de chambre, histoire de ne pas la tacher.

— Après, trouve le capitaine Musenge, attends qu’il soit seul et donne-lui ce mot. Ne traîne pas, car j’aurai encore besoin de toi.

Le lendemain, un peu avant midi, Karede traversa le fleuve sur le bac qui partait toutes les heures, obéissant au son d’une cloche. Secouée par les eaux nerveuses, cette longue barge transportait six chariots bâchés arrimés par des cordes qui grinçaient à chaque mouvement. Effrayés, les chevaux piaffaient sans cesse et les rameurs devaient repousser les conducteurs et les gardes désireux de vider leur estomac dans l’eau. Décidément, certains hommes n’avaient pas le pied marin… Visage rond et teint cuivré, la marchande à qui appartenait la caravane se tenait à la proue, enveloppée d’un manteau sombre, et se jouait du tangage comme si elle avait passé sa vie sur un pont. Les yeux rivés sur le rivage, elle ignorait ostensiblement Karede. À la selle de son hongre bai, elle devait savoir qu’il s’agissait d’un Seanchanien. Comme il cachait sa veste vert rayé de rouge sous un manteau gris passe-partout, elle le prenait pour un soldat du rang. Pas un colon, à cause de l’épée qui battait sa hanche. En ville, malgré ses précautions, il avait peut-être attiré l’attention d’observateurs plus avisés, mais il ne pouvait rien contre ça. Avec de la chance, il aurait un jour, voire deux, avant qu’on s’avise qu’il ne rentrerait pas à l’auberge de sitôt.