5
Forger un marteau
Malgré la neige, il courait sans peine dans la nuit. Ne faisant qu’un avec les ombres, il se faufilait dans la forêt, la lumière de la lune, à ses yeux, aussi claire que celle du soleil. Le vent glacial qui ébouriffait son épaisse fourrure charria soudain une odeur qui lui glaça les sangs, fit battre la chamade à son cœur et l’emplit d’une haine féroce – deux fois plus brûlante que pour les Jamais-Nés, ceux que les deux-pattes appelaient des Myrddraals. Avec la haine vint la certitude que la mort approchait. Pour le moment, pas de choix possible… Il accéléra le rythme, en route vers sa fin…
Dans les ténèbres profondes qui précèdent l’aube de peu, Perrin se réveilla en sursaut sous la charrette de ravitaillement à grandes roues où il avait trouvé refuge. Malgré son manteau doublé de fourrure et deux couvertures, le froid montant du sol lui avait glacé les os, et la bise, trop légère pour mériter le nom de « vent », restait atrocement mordante. Quand il se massa le visage avec ses mains gantées, du givre craqua dans sa courte barbe.
Au moins, il n’avait pas reneigé dans la nuit. Trop souvent, même sous un abri, Perrin se réveillait couvert de poudreuse, et ces chutes régulières ne facilitaient pas la tâche des éclaireurs.
Le jeune homme regretta de ne pas pouvoir contacter Elyas comme il contactait les loups. Dans ce cas, il n’aurait pas dû subir cette attente interminable.
Épuisé du matin au soir, il n’aurait su dire à quand remontait sa dernière bonne nuit de sommeil. Cela posé, ça n’avait aucune importance. Ces jours-ci, seule la colère lui donnait la force de continuer.
Le songe l’avait-il réveillé ? Franchement, il en doutait. Chaque nuit, en s’étendant, il anticipait des cauchemars, et ça ne ratait jamais. Dans le pire de tous, il découvrait le cadavre de Faile ou ne la retrouvait pas du tout. Là, il s’éveillait ruisselant de sueur froide… Dès que ses rêves étaient moins horribles – par exemple, quand des Trollocs le découpaient vivant pour le faire cuire ou qu’un Draghkar dévorait son âme – il parvenait à continuer sa nuit.
Son dernier songe s’effilochait très vite, comme il sied à un rêve, pourtant, il se souvenait d’avoir été un loup qui sentait… Quoi, exactement ? Quelque chose que les loups détestaient plus que les Myrddraals – un adversaire capable de les tuer…
Les connaissances instinctives dont il bénéficiait dans le rêve l’avaient abandonné, lui laissant de très vagues impressions. Il n’avait pas évolué dans le Rêve, ce reflet du monde où vivaient des loups défunts que les vivants pouvaient aller consulter. Après, un songe de ce type restait toujours très clair dans sa tête, que la visite ait été délibérée ou non.
Certes, mais le songe de ce soir semblait réel, avec une notion d’urgence…
Étendu sur le dos, Perrin envoya son esprit à la recherche de loups. Pour l’aider dans sa traque, il avait tenté de recourir à ses frères, mais sans résultat. Les convaincre de s’intéresser aux problèmes des deux-pattes n’était pas aisé – un bel euphémisme. D’instinct, ils fuyaient les « gros » groupes d’humains, et pour eux, six deux-pattes étaient déjà une force importante.
Les hommes chassaient le même gibier que les loups – qu’ils tuaient aussi à vue, pour la plupart.
Au début, la sonde mentale fit long feu, puis elle entra en contact avec des loups, à une très grande distance. Si grande, en réalité, que ça revenait à capter un murmure à la lisière de son champ d’audition. Très loin, oui…
Eh bien, c’était étrange… Malgré quelques villages très éparpillés, voire une petite ville, parfois, cette région semblait idéale pour les loups. Des terres boisées, pour l’essentiel, avec des cerfs et du plus petit gibier.
Pour parler avec une meute inconnue, il y avait un rituel à respecter. Poliment, Perrin envoya son nom aux loups – Jeune Taureau –, leur fit partager son odeur et reçut les leurs en réponse.
Grand Ours, Queue Blanche, Plume, Brume du Tonnerre et tant d’autres… Une meute de bonne taille dirigée par Chasseuse de Feuilles, une femelle expérimentée et confiante. Très intelligent et encore jeune, Plume était son compagnon. Tous deux brûlaient d’envie de parler avec l’ami du légendaire Long-Croc, le premier deux-pattes qui avait réappris à parler avec les loups après une interruption si longue que ce souvenir se perdait dans les brumes du temps et la ronde des Âges.
Pour Perrin, un torrent d’images et de réminiscences olfactives se déversait dans son esprit afin qu’il les transforme en mots. Pour ses frères, c’étaient les mots qui se changeaient en images et en odeurs…
J’ai besoin de savoir quelque chose, pensa-t-il lorsque les présentations furent terminées. Les loups, que détestent-ils plus que les Jamais-Nés ?
Ajouter l’odeur captée dans le rêve aurait été utile, mais ce souvenir s’était effacé de sa mémoire.
Pour un loup, c’est associé à la mort…
Dans le silence qui suivit, Perrin sentit un mélange de peur, de haine, de réticence et de détermination. Chez ses frères, il avait déjà capté de la peur – la plus forte, c’était celle d’un grand feu de forêt qui dévaste tout sur son passage –, mais cette angoisse-là ressemblait à celle qui saisit un humain, lui donne la chair de poule et le fait sursauter à chaque mouvement dans les ombres. Même mêlée à la détermination de continuer à tout prix, c’était un sentiment proche de la panique.
Les loups ignoraient ce genre de terreur. À part ceux-là…
Les uns après les autres, ils se retirèrent de la conscience du jeune homme – une manière délibérée de le fuir – jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Chasseuse de Feuilles.
La Dernière Chasse approche, dit-elle avant de disparaître à son tour.
Vous ai-je offensés ? demanda Perrin. Si oui, c’était par ignorance.
Il n’y eut pas de réponse. Ces loups ne lui parleraient plus ; en tout cas, pas de sitôt.
La Dernière Chasse approche.
Le nom que les loups donnaient à Tarmon Gai’don, l’Ultime Bataille. Lors de cette confrontation entre la Lumière et les Ténèbres, ils savaient qu’ils seraient présents, même s’ils ne pouvaient pas expliquer pourquoi. Certaines choses étaient écrites, aussi sûrement que l’alternance du jour et de la nuit. Lors de la Dernière Chasse, beaucoup de loups tomberaient. Mais ce n’était pas ça qui les terrorisait…
Perrin aussi savait qu’il devrait être présent ce jour-là. À tout le moins, c’était son destin. Pourtant, si l’Ultime Bataille arrivait trop tôt, il serait absent. À cause d’une mission à laquelle il ne pouvait et ne voulait pas se dérober, même pour Tarmon Gai’don.
Chassant de son esprit les peurs innommées et l’Ultime Bataille, il retira ses gants et plongea une main dans sa poche pour retrouver la lanière de cuir dont il ne se séparait plus. Comme chaque matin, il y ajouta un nœud puis les compta tous. Vingt-deux… Vingt-deux levers de soleil depuis le rapt de Faile.
Au début, compter ne lui avait pas paru utile… Le premier jour, il s’était cru glacé et engourdi, certes, mais lucide et concentré, alors qu’il s’était laissé déborder par la fureur et le besoin impérieux de trouver au plus vite les Shaido. S’il y avait des membres d’autres tribus parmi les Aiels qui lui avaient pris sa femme, les Shaido restaient les plus nombreux, et il appelait donc ainsi ses ennemis. Le désir de leur reprendre Faile avant qu’ils lui aient fait du mal l’avait saisi à la gorge, manquant l’étrangler. Bien entendu, il sauverait les autres femmes capturées avec elle, mais bien souvent, il devait se répéter leurs noms afin de ne pas les oublier pour toujours.