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Alliandre Maritha Kigarin, la souveraine du Ghealdan qui lui avait juré allégeance… Pour un forgeron, avoir un lien de ce type – surtout avec une reine – semblait incroyable et contre nature. Enfin, pour un ancien forgeron… Quoi qu’il en soit, il avait des responsabilités envers Alliandre, qui n’aurait jamais été en danger sans lui…

Bain du clan de la Roche Noire des Aiels Shaarad et Chiad du clan de la Rivière de Pierre des Aiels Goshien, deux Promises de la Lance qui avaient suivi Faile au Ghealdan et en Amadicia… À Deux-Rivières, quand Perrin avait eu besoin de toutes les personnes capables de tenir une arme, elles s’étaient dressées face à des Trollocs. Une loyauté qui leur donnait le droit de compter sur lui…

Arrela Shiego et Lacile Aldorwin, des têtes de linotte qui croyaient pouvoir devenir des Aielles – dans une version très caricaturale… Toutes deux avaient juré allégeance à l’épouse de Perrin. Même chose pour Maighdin Dorlain, une réfugiée sans le sou que Faile avait prise sous son aile, lui offrant un poste de dame de compagnie.

Perrin ne pouvait abandonner les fidèles de sa femme, Faile ni Bashere t’Aybara.

La litanie des noms se terminait toujours sur celui de l’être qui représentait tout pour lui. Avec un grognement, il serra si fort la lanière que les nœuds s’imprimèrent dans sa paume pourtant durcie par de longues journées passées à jouer du marteau dans une forge. Lumière, vingt-deux jours !

Le travail du fer lui avait appris que toute précipitation ruine la matière première. Pourtant, au début de la traque, il avait été trop vite. « Voyageant » vers le sud via des portails ouverts par Grady et Neald, il avait suivi la piste sans prendre le temps de la réflexion ni laisser aux deux Asha’man le temps de restaurer leurs forces. Impatient chaque fois qu’ils devaient se reposer un peu après avoir ouvert un portail – en le maintenant assez longtemps pour que tout le monde passe –, il n’avait qu’une idée en tête : libérer Faile à n’importe quel prix.

Tout ce qu’il avait gagné, c’était des jours de souffrance morale, tandis que les éclaireurs s’enfonçaient de plus en plus dans des terres sauvages désertes sans découvrir l’ombre d’une empreinte. Au bout du compte, Perrin avait dû revenir sur ses pas, excédé de mettre des jours à couvrir des distances que les Asha’man lui avaient permis d’avaler en une enjambée. Infatigable, il s’était lancé à la recherche de l’endroit où les Shaido avaient changé de direction.

Il aurait dû savoir qu’ils le feraient. Si avancer vers le sud les éloignait des terres enneigées qui les déconcertaient tant, les Aiels savaient que ça les rapprochait d’Ebou Dar, qui grouillait de Seanchaniens. S’il était informé de la chute de la ville, les Shaido l’étaient aussi – là encore, il aurait dû le savoir. Les ravisseurs de Faile, des maraudeurs en quête de pillage, n’avaient rien de guerriers prêts à affronter l’Empire et ses damane.

Des jours durant, Perrin et sa colonne avaient suivi les éclaireurs sous des tempêtes de neige qui aveuglaient jusqu’à ses Aiels et imposaient des haltes à tout le monde.

Puis Jondyn Barran avait remarqué une marque de chariot sur un tronc d’arbre et Elyas, sous la neige, avait découvert une lance aielle brisée. Enfin, Perrin avait su où aller – vers l’est, deux jours au sud de l’endroit où l’avait conduit le premier portail. Devant ce gâchis, il avait eu envie de hurler, mais il s’était retenu. Alors que Faile comptait sur lui, il ne pouvait pas se permettre de craquer, si peu que ce soit. À partir de là, il avait entrepris de maîtriser sa colère – de la forger, en un sens.

Les Shaido avaient une énorme avance à cause de sa précipitation. Désormais, il se montrait aussi méticuleux et précis qu’à la forge. Durcie et modelée, sa colère devenait une arme. Une fois la piste des ravisseurs retrouvée, il n’avait jamais « voyagé », en une fois, plus loin qu’un aller et retour des éclaireurs, entre l’aube et le crépuscule. Une saine précaution, puisque les Shaido changeaient sans cesse de direction, comme s’ils ne parvenaient pas à choisir une destination. Ou se déroutaient-ils pour rejoindre des groupes de complices ? En guise d’indices, il fallait se contenter de pistes refroidies et de camps recouverts de neige. Pourtant, tous les éclaireurs étaient d’accord : en chemin, les rangs des Shaido avaient grossi. Deux ou trois clans, peut-être plus, devaient avancer ensemble – pour un chasseur, une proie formidable. Lentement mais sûrement, Perrin gagnait désormais du terrain sur les ravisseurs, et cela seul comptait.

Considérant leur nombre et les conditions climatiques, les Shaido couvraient plus de terrain qu’il l’aurait cru possible. Cela dit, ils ne semblaient pas se soucier qu’on les suive ou non, sans doute parce qu’ils pensaient que personne ne s’y risquerait. En quelques occasions, ils avaient campé plusieurs jours au même endroit…

Alors qu’il les traquait, la colère de Perrin prenait de plus en plus toutes les caractéristiques d’une arme. Dans leur sillage, comme un nuage de sauterelles humaines, les Shaido laissaient des villages, des petites villes et des domaines dévastés. De fait, ils détruisaient presque tout, s’appropriant le reste, y compris le bétail, les hommes et les femmes. Très souvent, quand Perrin arrivait, il trouvait des maisons vides, car les survivants étaient partis en quête d’un peu de nourriture, histoire de résister jusqu’au printemps.

Perrin avait traversé le fleuve Eldar à un endroit où un village, désormais rasé, se dressait sur chaque rive. Les Asha’man avaient dû ouvrir un portail, car il ne restait que des cendres du petit bac naguère utilisé par des colporteurs et des fermiers locaux – pas par des marchands, à cause de sa taille. Sur les quais de pierre, les trois chiens faméliques qui erraient tristement détalèrent sans demander leur reste dès qu’ils aperçurent des humains.

Comment les Shaido avaient-ils traversé ? Incapable de répondre à cette question, Perrin, devant tant de désolation, avait senti que sa colère prenait la forme d’un marteau.

La veille, ses compagnons et lui étaient passés par un hameau où une poignée d’habitants encore sous le choc, les joues crasseuses de suie, avaient regardé, hébétés, les centaines de lanciers et d’archers qui chevauchaient derrière l’Aigle de Manetheren, les Étoiles d’Argent du Ghealdan, le Faucon Doré de Mayene et l’étendard à tête de loup. Ensuite était passée une longue file de charrettes à grandes roues et de montures de rechange.

À la vue de Gaul et des autres Aiels, les malheureux villageois, arrachés à leur paralysie, s’étaient mis à courir comme des fous en direction de la forêt. En intercepter quelques-uns pour leur poser des questions avait tenu de l’exploit. Plutôt que se laisser approcher par un Aiel, ces gens étaient prêts à fuir jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Brytan, le nom du hameau, comptait une dizaine de familles. Impitoyables, les Shaido avaient enlevé neuf jeunes gens, filles et garçons mêlés, et « réquisitionné » tous les animaux. Une mise à sac qui remontait à deux jours.

Un marteau était un outil forgé dans un but précis pour viser une cible définie…

S’il se montrait imprudent, Perrin risquait de perdre Faile. Inversement, trop de prudence donnerait le même résultat. À l’aube, la veille, il avait ordonné aux éclaireurs de s’aventurer plus loin que d’habitude et de ne pas revenir avant le prochain lever de soleil, sauf s’ils avaient repéré les Shaido avant.

L’aube approchait. Bientôt, Elyas, Gaul et les autres seraient de retour. Comme les gars de Deux-Rivières, les Promises de la Lance étaient capables de suivre une ombre sur de l’eau. Et si les Shaido avançaient vite, jamais ils ne distanceraient les éclaireurs, car eux n’étaient pas retardés par des chariots, des enfants et des prisonniers.