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Cette fois, ses pisteurs pourraient dire exactement où étaient les ravisseurs. Ils réussiraient, Perrin le sentait dans ses os – une certitude qui circulait aussi dans ses veines. Bientôt, il retrouverait Faile et la libérerait. C’était plus important que tout, y compris sa propre existence, à condition qu’il survive au moins jusque-là. Devenu un marteau, il était prêt, s’il le fallait, à écrabouiller tous les Shaido.

Écartant les couvertures, il remit ses gants, saisit sa hache au tranchant surmonté par une pique, roula sur lui-même pour sortir de sous la charrette et se releva sur un tapis de neige givrée. Dans ce qui était jadis les champs de Brytan, des chariots stationnaient à perte de vue.

L’arrivée d’une horde d’étrangers en armes, avec leurs étendards inconnus, avait porté le coup de grâce aux survivants du hameau. Dès que Perrin les avait relâchés, leurs maigres possessions sur le dos ou dans des traîneaux, ils étaient allés rejoindre les autres dans la forêt. Comme si le jeune homme était lui-même un Shaido, ils avaient couru à toutes jambes et sans se retourner.

Alors qu’il glissait sa hache dans la boucle de sa ceinture, Perrin vit du coin de l’œil un mouvement dans les ombres, près d’une charrette. Très vite se découpa la silhouette d’un homme vêtu d’une veste qui paraissait noire dans l’obscurité. Perrin ne fut pas surpris. Malgré l’odeur puissante des chevaux attachés non loin de là – sans même mentionner la puanteur du crottin –, en se réveillant, il avait senti l’odeur d’Aram. Un compagnon qui était toujours là quand il ouvrait les yeux, attendant ses ordres.

À la lumière déclinante de la lune, Perrin parvint à distinguer les traits du Zingaro – pas très clairement, cependant – et à apercevoir le pommeau et la poignée de l’épée qui dépassait de son dos.

De l’ancien Zingaro, rectifia le mari de Faile.

Même s’il portait une tenue criarde typique des Gens de la Route, Aram n’était plus des leurs et il ne le redeviendrait jamais. Sur son visage s’affichait une dureté que les ombres de la lune ne parvenaient pas à cacher. En permanence prêt à dégainer son arme, il ne décolérait pas depuis l’enlèvement de Faile et la rage, désormais, faisait partie intégrante de son odeur.

Avec la disparition de Faile, beaucoup de choses avaient changé. Et Perrin, aujourd’hui, comprenait la colère. Jusqu’au rapt de sa femme, ce sentiment lui était resté étranger, mais ce temps-là n’existait plus.

— Seigneur Perrin, ils veulent te voir, dit Aram en désignant deux silhouettes, plus loin dans les rangées de chariots. Je leur ai dit de te laisser dormir, mais…

Un défaut majeur d’Aram : surprotéger son chef même quand on ne lui avait rien demandé.

Humant l’air, Perrin sépara l’odeur des deux inconnus de celle des chevaux.

— Je vais leur parler… Aram, ordonne qu’on prépare Trotteur pour moi.

Chaque matin, Perrin s’efforçait d’être en selle avant que tout le monde s’éveille. En partie parce qu’il se sentait incapable de rester à rien faire – être inoccupé ne l’aiderait pas à rattraper les Shaido – mais surtout pour fuir la compagnie des uns et des autres, si c’était possible. N’étaient ses piètres talents d’éclaireur, il aurait accompagné les hommes et les femmes qui se chargeaient de retrouver Faile à sa place.

— Très bien, seigneur.

Tandis qu’il s’éloignait, l’odeur d’Aram sembla se déchirer, ou quelque chose dans ce genre, mais Perrin n’y accorda pas d’attention. Pour que Sebban Balwer et Selande Darengil s’extirpent de leurs couvertures avant le lever du jour, il fallait que ce soit important…

Le visage noyé dans les ombres de sa capuche, Balwer avait l’air étique, même vêtu d’un lourd manteau. En redressant les épaules, il serait resté plus petit d’une main que la Cairhienienne, qui n’avait pourtant rien d’une géante. Les bras autour du torse, il sautait d’un pied sur l’autre pour éviter que le froid montant du sol lui gèle la plante des pieds.

En tenue d’homme, veste et pantalon sombres, Selande faisait de son mieux pour ignorer le froid malgré le nuage de buée qui se formait devant sa bouche à chaque expiration. Elle frissonnait mais parvenait pourtant à parader, un pan de son manteau écarté révélant sa main gantée posée sur le pommeau de son épée. Sa capuche abaissée révélait des cheveux coupés court à l’exception de la queue-de-cheval, sur sa nuque, tenue par un ruban noir.

Selande était la figure de proue des crétins qui tentaient d’imiter les Aiels – des Aiels portant l’épée, par la Lumière ! Son odeur douce et épaisse rappelait celle de la confiture. La jeune sotte était inquiète. Balwer, lui, diffusait une forte senteur… d’intensité. Mais c’était toujours le cas, et il n’y avait rien de passionné là-dedans. L’effet de la concentration, rien de plus…

Cessant de sautiller, il esquissa une courbette.

— Seigneur, dame Selande a des nouvelles que vous devez entendre de sa bouche, dit-il d’une voix sèche et précise parfaitement à son image. (La tête sur le billot, il aurait pris le même ton.) Ma dame, si vous voulez bien…

Secrétaire de Faile et Perrin, Balwer, un petit homme en apparence effacé, s’adressait à une noble dame. Pourtant, c’était lui le dominant.

Selande foudroya Balwer du regard et fit très légèrement coulisser sa lame dans son fourreau. Alarmé, Perrin se prépara à lui saisir le poignet au vol. En principe, elle n’était pas assez crétine pour frapper un allié, mais il ne lui faisait pas assez confiance – comme à ses ridicules amis – pour parier sa chemise là-dessus.

Le petit secrétaire se contenta de la regarder, tête inclinée sur un côté. Dans son odeur, Perrin reconnut de l’agacement, pas de l’inquiétude.

Hautaine, Selande se tourna vers Perrin :

— Je te vois, seigneur Perrin Yeux-Jaunes, dit-elle avec son accent cairhienien à couper au couteau. (Consciente que sa mascarade énervait Perrin, elle cessa de jouer à l’Aielle.) Cette nuit, j’ai appris trois choses. La première, sans grande importance, c’est que Masema, selon Haviar, a envoyé un autre cavalier en Amadicia, hier. Nerion a essayé de le suivre, mais il l’a perdu…

— Dis-lui de ne surtout suivre personne, lâcha Perrin. Même consigne pour Haviar. Tes amis devraient le savoir, bon sang ! Ils sont là-bas pour observer, écouter et nous transmettre leurs rapports. Rien de plus ! C’est compris ?

Selande acquiesça, de la peur passant dans son odeur. Elle craignait qu’il soit en colère contre elle, comprit Perrin. Un homme aux yeux jaunes mettait les gens mal à l’aise. Du coup, il éloigna sa main droite de sa hache et la fit disparaître dans son dos, avec la gauche.

Haviar et Nerion, l’un tearien et l’autre cairhienien, appartenaient à la bande des imbéciles qui se prenaient pour des Aiels et vénéraient Faile. Sa femme les utilisait comme espions, une démarche qui continuait à énerver Perrin, même si elle affirmait que « le renseignement était une affaire d’épouse ». Quand sa moitié semblait plaisanter, un homme avait intérêt à bien ouvrir les oreilles, parce que ce n’était pas souvent vrai…

Si la notion d’espionnage le troublait, puisque Faile se servait de ces jeunes gens, pourquoi s’en serait-il privé, en cas de nécessité ? Mais ça se limitait aux deux types, Haviar et Nerion… Si trop de jeunes idiots quittaient le camp pour se rallier à lui, Masema aurait des soupçons, même s’il pensait que tout le monde, à part les Suppôts des Ténèbres, avait vocation à le rejoindre.

— Ne l’appelle pas Masema, ajouta Perrin, même ici…

Depuis peu, l’illuminé prétendait que Masema Dagar était mort puis avait émergé de sa tombe pour devenir le Prophète du Dragon Réincarné. Fidèle à sa folie, il s’indignait dès que quelqu’un osait mentionner son ancienne identité.