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— Si tu ne tiens pas ta langue au mauvais endroit, tu pourras te féliciter que ses cinglés d’adeptes se contentent de te fouetter quand ils te mettront la main dessus.

Selande acquiesça, cette fois sans diffuser de peur. Décidément, les crétins de Faile avaient du mal à distinguer les vrais dangers des faux.

— L’aube approche, souffla Balwer, de plus en plus gelé. Bientôt, tout le monde sera réveillé, et certains sujets ne sont pas pour toutes les oreilles. Si la noble dame veut bien continuer…

Une fois de plus, ce n’était pas une suggestion… Depuis le début, Selande et sa bande avaient surtout semé le trouble – Perrin pouvait en témoigner – et Balwer, pour une raison inconnue, s’acharnait à leur rabattre le caquet.

Pour une fois, elle sursauta puis murmura des excuses.

L’obscurité se dissipait, s’avisa Perrin, en tout cas pour ses yeux spéciaux. Alors que le ciel restait noir et constellé d’étoiles, il voyait presque la couleur des six rayures qui zébraient la veste de Selande. Au minimum, il les distinguait les unes des autres… Soudain conscient qu’il avait dormi plus longtemps que d’habitude, il grogna entre ses dents. Même épuisé, il n’avait pas le droit de s’autoriser une faiblesse. Pour l’heure, il fallait qu’il écoute le rapport de Selande – comme elle l’avait précisé, la partie concernant Masema n’était pas essentielle –, ce qui ne l’empêcha pas de tourner la tête vers l’endroit où Aram et Trotteur auraient déjà dû l’attendre. Personne en vue pour l’instant…

— Le deuxième point, seigneur, c’est qu’Haviar a vu dans le camp du Prophète un grand nombre de tonneaux de poisson fumé et de bœuf salé, presque tous portant les marques de l’Altara. Toujours selon notre espion, il y a des Altariens parmi les fidèles de Ma… du Prophète. Plusieurs artisans et quelques marchands ou fonctionnaires municipaux. Des hommes et des femmes de haut niveau, quoi qu’il en soit, et qui ont la tête sur les épaules. D’ailleurs, certains semblent déjà douter de leur choix… Quelques questions judicieuses nous permettraient de savoir d’où viennent le poisson et le bœuf. Et qui sait, de recruter plus d’espions…

— Je sais d’où viennent le poisson et le bœuf, fit Perrin, agacé, et toi aussi.

Dans son dos, il serra les poings. En se déplaçant vite, il avait espéré empêcher Masema et ses hommes de s’adonner au pillage. Fondamentalement, c’étaient des bandits aussi nocifs que les Shaido, sinon plus. Proposant aux gens de se rallier au Dragon Réincarné, ils massacraient ceux qui refusaient ou se permettaient simplement d’hésiter. Les autres, qu’ils se joignent ou non à leur horde, devaient donner jusqu’à leur chemise pour la « cause ». Quant aux morts – tous des Suppôts des Ténèbres, bien sûr –, on confisquait sans vergogne leurs biens.

Selon les lois de Masema, il fallait couper une main aux voleurs. Mais à l’en croire, ses fidèles – qui auraient tous dû être manchots – ne s’appropriaient rien qui ne leur revînt pas de droit. Même chose pour le meurtre et d’autres crimes punis par la pendaison. Quand ils tuaient, ses sbires, d’après lui, ne pouvaient pas faire autrement. En réalité, le pillage et l’assassinat étaient à leurs yeux des activités de plein air parfaites pour s’ouvrir l’appétit…

— Dis à tes espions de rester loin des Altariens, ordonna Perrin. Parmi les partisans du Prophète, on trouve de tout, mais même les plus réticents finissent par sombrer dans le fanatisme. Quand ils en sont là, ils n’hésitent plus à éventrer quelqu’un qui pose des questions embarrassantes. Je veux savoir ce que fait Masema et ce qu’il mijote. Haviar et Nerion devront s’en tenir là.

Masema avait un plan, ça ne faisait pas de doute, même s’il le cachait derrière un écran de fumée. À l’en croire, recourir au Pouvoir de l’Unique était un blasphème, sauf pour Rand. Dans le même ordre d’idées, il affirmait vouloir plus que tout au monde rejoindre le Dragon Réincarné à l’est. Du pipeau !

Comme toujours quand il pensait à Rand, des couleurs tourbillonnèrent dans la tête de Perrin. Plus vives que d’habitude, cette fois, mais la colère ne tarda pas à les faire disparaître. Blasphème ou non, Masema avait accepté de « voyager », ce qui impliquait de canaliser le Pouvoir. Ou plutôt, que des hommes le canalisent, un outrage encore pire.

Quoi que dise le Prophète, il avait agi ainsi afin de rester plus longtemps à l’ouest, et pas pour aider à secourir Faile. D’un naturel confiant, Perrin ne changeait pas aisément d’avis sur les gens. Sauf quand l’odeur d’une personne – Masema, par exemple – lui apprenait qu’il côtoyait un fou plus dangereux qu’un animal enragé et encore moins digne de confiance.

Plus d’une fois, Perrin avait réfléchi à un moyen de saboter les plans du dément afin de mettre un terme aux boucheries et aux mises à sac. Mais Masema avait avec lui entre dix et douze mille hommes – peut-être plus, car il restait muet sur le sujet, toute évaluation rendue impossible par la configuration anarchique de son camp – alors que Perrin pouvait compter sur à peine un quart de ce nombre. En intégrant les conducteurs de chariot, les palefreniers et les civils qui, en cas de combat, seraient plus un boulet qu’un soutien. Cela dit, avec trois Aes Sedai, deux Asha’man et six Matriarches, il avait une chance de neutraliser Masema. Toutes les Aielles et deux Aes Sedai étaient prêtes à l’aider. Plus que prêtes, en réalité, car elles rêvaient de voir Masema raide mort. Hélas, disperser l’armée du fou furieux créerait des centaines de bandes féroces qui se répandraient en Altara et au-delà, continuant à piller et à tuer pour leur propre compte, plus au nom du Dragon Réincarné.

Éparpiller les Shaido aura le même effet, pensa Perrin.

Une idée qu’il s’empressa de chasser de son esprit. Pour s’occuper de Masema, il lui aurait fallu un temps dont il ne disposait pas. Ça attendrait jusqu’à ce que Faile soit sauvée, les Shaido écrabouillés par un marteau impitoyable.

— Et la troisième information, Selande ? demanda Perrin.

À sa grande surprise, de l’inquiétude, plus forte qu’avant, émana de la jeune femme.

— Haviar a vu quelqu’un, seigneur… Pour me le dire, il a attendu un peu trop… Mais j’ai fait en sorte que ça n’arrive plus.

Selande inspira à fond, comme si elle avait du mal à se jeter à l’eau.

— Masuri Sedai est allée voir Masema – enfin, le Prophète. C’est vrai, seigneur, tu dois me croire. Haviar l’a vue plusieurs fois. Elle entre dans le camp bien cachée sous sa capuche, et elle en sort ainsi, mais il a pu distinguer deux fois son visage. À chaque occasion, un homme l’accompagnait, et parfois aussi une autre femme. Haviar n’est pas totalement sûr, à cause de la capuche, mais l’homme pourrait être Rovair, le Champion de Masuri. Sur l’autre femme, Haviar est catégorique, il s’agit d’Annoura Sedai.

Ses yeux brillants rivés sur Perrin, Selande se tut. Par la Lumière ! La réaction du jeune homme l’inquiétait autant que la signification de ces visites furtives !

Dans son dos, Perrin ouvrit les poings. Masema détestait les Aes Sedai au moins autant que les Suppôts. En fait, les sœurs, à ses yeux, étaient des alliées du Ténébreux. Pourquoi en aurait-il reçu deux ? Et que seraient-elles allées faire dans son camp ? L’opinion d’Annoura sur le Prophète, enrobée de mystère et de subtiles contradictions – la spécialité des Aes Sedai –, aurait pu être qualifiée d’ambiguë. Pas celle de Masuri, qui n’y allait pas par quatre chemins : ce type devait être abattu comme un chien enragé.

— Ordonne à Haviar et à Nerion de ne pas lâcher les sœurs du regard et d’espionner une de leurs rencontres avec le Prophète, s’ils sont assez futés pour ça.