Haviar avait-il pu se tromper ? Peu probable, ça… Dans le camp de Masema, il y avait relativement peu de femmes, et le Tearien n’était pas assez idiot pour prendre une harpie crasseuse aux yeux de folle pour une Aes Sedai – en particulier Masuri. En règle générale, les femmes qui se ralliaient au Prophète auraient eu leur place dans une caravane de Zingari…
— Insiste sur les risques, et incite-les à la prudence. Mieux vaut rater une occasion qu’être démasqué. Pendus haut et court, ils ne seront plus utiles à personne.
Conscient de sa rudesse, Perrin tenta d’adoucir un peu son propos. Mais il avait du mal, depuis le rapt de Faile.
— Du bon travail, Selande… (Au moins, il avait réussi à ne pas aboyer ces mots.) Si elle savait, Faile serait fière de vous trois.
Un sourire sur les lèvres, Selande se redressa un peu plus, ou en donna l’impression. Dans son odeur, la fierté du devoir accompli chassa presque tout le reste.
— Merci, seigneur. Oui, merci !
On aurait juré que la fausse Aielle venait de recevoir une médaille. En un sens, c’était le cas… Faile aurait-elle été ravie que Perrin se serve de ses espions, voire simplement qu’il connaisse leur existence ? Rien n’était moins sûr…
Naguère, l’idée qu’elle soit mécontente l’aurait dérangé. Mais c’était avant qu’il découvre ses « yeux » et ses « oreilles » ou cette petite histoire au sujet de la Couronne Brisée qu’Elyas lui avait révélée par inadvertance. Les épouses, disait-on volontiers, gardaient jalousement leurs secrets, mais il y avait des limites.
Après avoir resserré d’une main les pans de son manteau, Balwer toussota discrètement derrière son autre paume.
— Voilà qui est bien dit, seigneur. Très bien dit. Ma dame, vous tiendrez, j’en suis sûr, à transmettre au plus vite les consignes du seigneur Perrin. Vous savez à quel point tout malentendu serait fâcheux.
Selande acquiesça sans quitter le jeune homme des yeux. La voyant ouvrir la bouche, il paria qu’elle allait ânonner quelque platitude faussement aielle sur l’eau et sur l’ombre. Misère de misère ! En cette saison, l’eau ne manquait pas, même si on la trouvait sous sa forme solide, et qui, y compris à midi, aurait eu besoin d’ombre par un temps pareil ?
Selande hésita, sans doute le temps de se raviser, puis souffla :
— Que la Grâce t’accorde ses faveurs, seigneur. Et si je puis me montrer si impertinente, sache que la Grâce, en lui donnant un tel époux, a comblé dame Faile de bienfaits.
Perrin répondit d’un hochement de tête. Son amertume, il la garda pour lui. La Grâce avait une drôle de conception des « bienfaits ». Un mari incapable de trouver sa femme après vingt-deux jours n’était sûrement pas un cadeau. Selon les Promises, Faile, devenue une gai’shain, ne serait en principe pas maltraitée. Sauf que les Shaido, elles avaient dû le reconnaître, s’étaient déjà détournés d’une bonne centaine de leurs coutumes. De plus, pour Perrin, un rapt était en soi une forme de maltraitance.
Un bienfait, lui ?
— Cette dame s’en sortira très bien, seigneur, dit Balwer en regardant Selande s’éloigner entre les charrettes.
Un revirement surprenant. Le petit secrétaire, jugeant Selande et ses amis trop impulsifs et peu fiables, avait tenté de dissuader son maître de les utiliser.
— Comme tous les nobles cairhieniens – et teariens, jusqu’à un certain point – elle a l’instinct requis. Surtout quand…
Balwer s’interrompit et dévisagea son maître. D’un autre homme, Perrin aurait cru qu’il en avait dit plus long qu’il l’aurait voulu. Mais ce n’était pas le genre de Balwer – d’ailleurs son odeur, très stable, ne plaidait pas en faveur d’une bévue.
— Puis-je émettre un ou deux commentaires sur son rapport, seigneur ?
Des crissements, sur la neige, annoncèrent l’arrivée d’Aram avec Trotteur et son propre hongre gris. Les deux chevaux essayant toujours de se mordre, l’ancien Zingaro les gardait à distance l’un de l’autre – non sans difficulté, cependant.
Balwer soupira à pierre fendre.
— Maître Balwer, fit Perrin, Aram peut entendre tout ce que tu veux dire.
Le petit homme acquiesça, mais soupira encore. Dans le camp, tout le monde savait qu’il avait le génie de synthétiser les rumeurs, les commentaires entendus au hasard et les actes des gens pour reconstituer ce qui s’était vraiment passé ou qui, au moins, aurait pu se produire. S’il reconnaissait que ça entrait dans les attributions d’un secrétaire, Balwer, pour une raison mystérieuse, affirmait n’avoir jamais rien fait de pareil. Une fausse modestie sans conséquence que Perrin lui pardonnait volontiers.
— Aram, dit le jeune seigneur en prenant les rênes de Trotteur à son ange gardien, marche derrière nous pour le moment. Il faut que je parle en privé avec maître Balwer.
Cette fois, le soupir du secrétaire fut si discret que Perrin faillit ne pas l’entendre.
Sans un mot, Aram se laissa distancer de quelques pas. De nouveau, son odeur se troubla, avec comme un relent d’acidité. Sans lui accorder beaucoup d’attention, Perrin, ce coup-ci, identifia la senteur. À part quand c’était Faile, Aram détestait que quelqu’un monopolise l’attention de son idole.
Incapable de mettre un terme à ce comportement, Perrin avait fini par s’y habituer. Comme il s’était accoutumé à l’éternelle méfiance de Balwer, qui se retourna une bonne dizaine de fois pour vérifier qu’Aram était assez loin. Au fond, les soupçons de l’un compensaient la possessivité de l’autre, et ça n’était pas plus mal. Changer des hommes qui se refusaient à toute évolution étant impossible, le principe de réalité s’imposait…
Les piquets des chevaux et les véhicules de l’intendance étaient regroupés au milieu du camp, histoire que d’éventuels voleurs aient du mal à y accéder. Même si le ciel, pour des yeux normaux, restait obscur, les conducteurs et les palefreniers, qui dormaient près des charrettes ou des équidés, étaient déjà en train de plier leurs couvertures. Au cas où ils pourraient encore servir, si la colonne restait une nuit de plus, des hommes s’occupaient des abris confectionnés avec des branches de pin et d’arbres plus petits. D’autres allumaient des feux afin de faire chauffer de l’eau. En matière de nourriture, on disposait surtout de bouillie de flocons d’avoine et de haricots secs, mais la chasse et la pose de pièges, par bonheur, amélioraient l’ordinaire. Hélas, le petit gibier ne suffisait pas, avec tant de bouches à nourrir. Quant à acheter de la viande, l’occasion ne s’était plus présentée depuis la traversée du fleuve Eldar.
Sur le chemin de Perrin, des salutations et des bénédictions s’élevèrent d’un peu partout.
— Un grand bonjour, seigneur !
— Que la Lumière soit avec toi, seigneur !
Impressionnés par la détermination de leur chef et la vivacité de sa démarche, les femmes et les hommes qui s’occupaient des abris cessèrent de les entretenir et entreprirent même de les démonter. Aujourd’hui, on ne resterait pas sur place, c’était sûr.
Cela dit, ça n’avait rien d’exceptionnel. Depuis qu’il s’était avisé de son erreur, au début de la traque, Perrin n’avait plus passé deux nuits au même endroit.
Sans ralentir, il répondit d’un geste à toutes ces amabilités.
Autour des chevaux et des véhicules, le reste du camp formait un cercle serré. Divisés en quatre groupes, les gars de Deux-Rivières étaient séparés par des lanciers du Ghealdan et des Gardes Ailés de Mayene. Ainsi, d’où que viennent d’éventuels agresseurs, ils seraient opposés aux archers de Perrin et à des cavaliers entraînés.
Une saine précaution contre une attaque surprise des Shaido ? Sûrement pas… En revanche, contre une trahison de Masema… Jusque-là, le Prophète se montrait très coopératif, mais en sus des rumeurs de mise à sac, neuf lanciers et huit Gardes Ailés avaient disparu en quelques jours. Et personne, dans le camp, ne les accusait de désertion…