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Avant ça, le jour de l’enlèvement de Faile, vingt hommes de Mayene étaient tombés lors d’une embuscade. Là encore, de l’avis général, c’était l’œuvre des fidèles de Masema.

Une paix fragile régnait entre les « alliés ». Pour parier une pièce de cuivre qu’elle durerait, il fallait avoir envie de perdre son argent. Masema affirmait que rien ne menaçait cette entente, mais le comportement de ses partisans prouvait le contraire. Or, ils n’auraient jamais agi ainsi sans son consentement – au moins tacite, mais il y avait sûrement plus que ça. Réaliste, Perrin espérait que cet équilibre précaire tiendrait jusqu’à ce qu’il ait libéré Faile. À cette fin, il faisait en sorte que son camp soit un trop gros morceau à avaler, même pour un illuminé.

Quant au « cercle serré », les Aiels avaient insisté pour recevoir leur part de cet étrange gâteau. Bien qu’ils fussent moins d’une cinquantaine en comptant les gai’shain des Matriarches, ils insistaient pour participer au dispositif de défense.

Perrin s’immobilisa pour observer leurs tentes sombres et basses. Dans le camp, les seuls autres abris de toile étaient ceux de Berelain et de ses deux servantes, à proximité des rares maisons de Brytan. Infestées de poux et de puces, ces demeures se révélaient inhabitables, même pour des vétérans en quête d’un peu de chaleur. Quant aux étables, encore plus insalubres, elles étaient ouvertes à tous les vents.

Les Promises et Gaul, le seul mâle présent, si on exceptait les gai’shain, étaient en exploration avec les autres éclaireurs. Du coup, un grand silence régnait parmi les tentes. Voyant de la fumée sortir des évents de l’une d’elles, Perrin devina que les gai’shain préparaient le petit déjeuner des Matriarches – s’ils n’étaient pas déjà en train de le servir.

Conseillère de Berelain, Annoura partageait en principe sa tente. Masuri et Seonid, elles, devaient être avec les Matriarches – peut-être pour donner un coup de main aux gai’shain. Même si tout le monde dans le camp le savait, les sœurs tentaient toujours de cacher que les Matriarches les considéraient comme des apprenties. Mais comment être dupe quand on voyait une Aes Sedai porter de l’eau ou du bois ou qu’on entendait ses cris lorsqu’elle recevait le fouet ?

Bien que Masuri et Seonid aient juré fidélité à Rand – de nouveau, les couleurs tourbillonnèrent dans la tête de Perrin, mais sa rage les désintégra –, Edarra et les autres Matriarches étaient là pour garder un œil sur elles.

Les deux Aes Sedai étaient les seules à savoir jusqu’à quel point leur serment les contraignait. Idem en ce qui concernait leur marge de manœuvre, si elles en avaient une. Quoi qu’il en soit, elles n’avaient pas le droit de bouger un cil sans autorisation d’une Matriarche. À l’instar de Masuri, Seonid avait déclaré que Masema devait être abattu comme un chien enragé, et les Matriarches partageaient ce point de vue. Ou faisaient semblant… Contrairement aux sœurs, liées par les Trois Serments, rien ne les obligeait à dire la vérité. Cela posé, ce Serment-là des Aes Sedai était pour l’essentiel théorique. D’ailleurs, Perrin crut se souvenir que Masuri, selon une Matriarche, estimait qu’un chien enragé pouvait aussi être mis à la laisse. Pas autorisées à broncher sans l’aval d’une Matriarche ? Tout ça, c’était comme les pièces d’un casse-tête de forgeron, avec leurs arêtes bien aiguisées. Perrin devait résoudre l’énigme, mais à la moindre erreur, il risquait de s’entailler la chair jusqu’à l’os.

Du coin de l’œil, il vit que Balwer le dévisageait, pensif. Le regard d’un oiseau ni affamé ni craintif, mais intrigué par quelque chose de peu familier. Trotteur toujours tenu par la bride, Perrin accéléra le pas, forçant le secrétaire à avancer par petits bonds pour ne pas être distancé.

Les gars de Deux-Rivières étaient en partie cantonnés juste à côté des Aiels, face au nord-est. Un moment, Perrin envisagea de pousser un peu vers le nord, où campaient des lanciers du Ghealdan – ou vers le sud, pour inspecter le groupe de Gardes Ailés le plus proche. Mais il y renonça et se força à avancer parmi ses amis et ses voisins. Tous réveillés et emmitouflés dans leur manteau, ils jetaient au feu les vestiges de leurs abris ou découpaient les restes de lapin de la veille pour les ajouter à la bouillie de flocons d’avoine. Dès que ses hommes virent Perrin, les conversations moururent et les têtes, avec lassitude, se tournèrent vers lui. Un instant, les pierres à poncer cessèrent d’aiguiser l’acier, puis leur chant recommença. S’ils préféraient l’arc, tous ces gaillards portaient à la ceinture un coutelas ou une épée courte. Prudents, ils avaient aussi récupéré en chemin les piques, les hallebardes et les lances, certaines avec des fers très étranges, que les Shaido n’avaient pas jugé bon d’emporter lors de leurs mises à sac. Habitués aux lances, ces hommes familiers des combats au bâton, lors des festivités, s’étaient faits sans difficulté aux piques, une fois maîtrisé le déséquilibre provoqué par la présence de fer à un bout de la hampe.

Sur le visage de ses compagnons, Perrin lut les tourments de la faim, de la fatigue et du découragement. Quand l’un d’eux lança un « Perrin Yeux-Jaunes » sans conviction, personne ne lui fit écho. Un mois plus tôt, Perrin en aurait été ravi. Mais depuis le rapt de Faile, bien des choses avaient changé. Désormais, le silence de ces braves pesait des tonnes…

Le jeune Kenly Maerin, les joues pâles là où il avait (mal) rasé son embryon de barbe, évita de croiser le regard de Perrin, et Jori Congar, voleur maladif dès qu’il repérait un petit objet de valeur et ivrogne presque aussi compulsif, cracha sur le sol au moment où le jeune seigneur passait. Pour le punir, Ban Crawe le frappa très fort sur l’épaule, mais lui non plus ne regarda pas le mari de Faile.

En triturant son épaisse moustache, ridicule sous son grand nez, Dannil Lewin se leva péniblement.

— Des ordres, seigneur Perrin ?

Inquiétant de maigreur, Dannil parut soulagé quand son chef secoua la tête. Très vite rassis, il se concentra sur un chaudron en train de chauffer, comme s’il était pressé d’avaler la pesante bouillie. Dans son état, il l’était peut-être, car les occasions de se remplir le ventre se faisaient rares, ces derniers temps.

Derrière Perrin, Aram grogna de dégoût.

Dans le lot, il n’y avait pas que des gars de Deux-Rivières, mais les autres allaient tout aussi mal. Montagne de muscles au visage couvert de cicatrices, Lamgwin Dorn salua Perrin en tirant sur les mèches de son front puis en inclinant la tête. Malgré son allure de bagarreur de taverne, Lamgwin était désormais le serviteur personnel de Perrin – les rares fois où il lui en fallait un. En homme avisé, il voulait sans doute ménager son employeur.

Basel Gill, l’ancien aubergiste devenu leur shambayan par la grâce de Faile, se concentra sur la couverture qu’il pliait sans jamais relever son crâne chauve pour regarder Perrin. La « gouvernante » de Faile, Lini Eltring, son chignon blanc ajoutant à l’austérité naturelle d’un visage étroit, pinça les lèvres, cessa de remuer le contenu d’un chaudron et brandit sa longue louche en bois comme si elle voulait embrocher Perrin.

Ses yeux noirs brillant sur son pâle visage de Cairhienienne, Breane Taborwin tapa sur le bras de Lamgwin puis le foudroya du regard. Compagne du colosse – ou peut-être même épouse –, elle venait en deuxième position dans le trio de servantes de Faile.

Ces gens traqueraient les Shaido jusqu’à ce que mort s’ensuive, et s’ils retrouvaient un jour Faile, nul doute qu’ils lui sauteraient au cou. Pourtant, seul Lamgwin, sans zèle excessif, avait daigné saluer son mari.