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Concentrés uniquement sur eux-mêmes, les Asha’man n’avaient jamais témoigné une once d’hostilité envers Perrin. Du coup, il aurait pu espérer un accueil moins glacial de la part de Jur Grady. Hélas, malgré le vacarme ambiant – glissant sans cesse sur la neige, les gens juraient d’abondance –, Grady dormait encore à poings fermés sous un appentis improvisé.

Au milieu de ses amis, voisins et serviteurs, Perrin se sentit seul comme jamais. Même s’il clamait sa loyauté à tous les vents, un homme finissait toujours par atteindre ses limites et renoncer. Mais là, tout ce qui justifiait la vie de Perrin, lui conférant de la valeur, l’attendait quelque part au nord-est. Dès que Faile serait de nouveau à ses côtés, tout rentrerait dans l’ordre.

Sur dix pieds de large, une palissade de piques acérées entourait le camp. Le long du secteur des lanciers du Ghealdan, ces obstacles étaient disposés de façon à laisser circuler des cavaliers. Cela dit, Balwer et Aram durent se placer derrière Perrin pour négocier l’étroit passage.

La lisière de la forêt était à moins de cent pas de là – la portée idéale pour les archers du territoire natal de Perrin –, une haie espacée de grands arbres semblant monter la garde sous la neige. S’il reconnaissait des pins, des ormes et des bouleaux, presque tous géants, le jeune seigneur aurait été en peine d’identifier certains autres vénérables. Mais il savait que des géants pareils tuaient presque tout ce qui poussait autour de leurs racines, laissant entre eux de larges intervalles envahis par des ombres menaçantes. Une antique forêt, du genre qui pouvait avaler des armées entières sans jamais recracher leurs ossements…

Lorsqu’ils se furent extraits de la palissade, Balwer décida qu’il ne serait jamais aussi seul avec Perrin qu’en cet instant.

— Seigneur, les cavaliers envoyés par Masema…

Resserrant les pans de son manteau, le petit homme jeta un regard soupçonneux à Aram, qui ne broncha pas.

— Je sais…, fit Perrin. Tu penses qu’ils contacteront les Capes Blanches.

Impatient de s’éloigner de ses « amis », il posa sur le pommeau de sa selle la main qui tenait la bride de Trotteur mais il ne mit pas le pied à l’étrier. Impatient lui aussi, le cheval piaffa.

— Dans cet ordre d’idées, Masema envoie peut-être des messages aux Seanchaniens…

— Je ne vous le fais pas dire, seigneur. C’est hautement possible, inutile de le nier. Mais puis-je rappeler que sa position sur les Aes Sedai est plus proche de celle des Fils de la Lumière ? Identique, pourrait-on même dire. Le Prophète aimerait voir le cadavre de toutes les sœurs, si c’était possible. Les Seanchaniens sont plus pragmatiques, dirons-nous. Donc, moins en harmonie avec Masema.

— Autant que tu détestes les Fils, maître Balwer, ils ne sont pas coupables de tous les maux du monde. Quant à Masema, il a déjà traité avec les Seanchaniens.

— Si vous le dites, seigneur…

Balwer restait impassible, mais il empestait le doute. Dans l’incapacité de prouver l’existence de contacts entre Masema et les Seanchaniens, Perrin pouvait encore moins révéler comment il savait que ces pourparlers étaient réels, car ça aggraverait ses difficultés actuelles. Très attaché aux preuves, justement, Balwer était mal à l’aise face à ce flou artistique.

— Quant aux Aes Sedai et aux Matriarches, seigneur… Les sœurs pensent toujours en savoir plus long que n’importe qui, à part d’autres sœurs, éventuellement. Et les Aielles me semblent taillées dans le même bois.

Perrin exhala quelques volutes blanches dans l’air.

— Dis-moi quelque chose que j’ignore, maître Balwer. Par exemple, pourquoi Masuri rencontre Masema, et pourquoi les Matriarches la laissent faire ? Je parie Trotteur contre un clou de fer à cheval qu’elle ne s’y risquerait pas sans leur permission.

Avec Annoura, c’était aussi un mystère, mais elle pouvait agir pour son propre compte. Ou pour celui de Berelain ? Très peu probable, ça…

Se retournant, Balwer sonda le camp, au-delà de la palissade, en direction des tentes des Aielles, comme s’il espérait voir à travers la toile.

— Les possibilités sont nombreuses, seigneur… Pour certaines personnes qui prêtent un serment, tout ce qui n’est pas interdit est autorisé et tout ordre qui n’est pas donné mérite d’être ignoré. D’autres prennent des initiatives censées aider leur suzerain, et ce sans demander sa permission. Les Aes Sedai et les Matriarches entrent dans une de ces catégories, semble-t-il. À part ça, j’en suis réduit à spéculer, dans les circonstances présentes.

— Et si je posais la question, simplement ? Les Aes Sedai ne peuvent pas mentir. Si j’insiste beaucoup, Masuri me dira peut-être la vérité.

Comme s’il était frappé de coliques, Balwer fit la grimace.

— Peut-être, seigneur… Peut-être… Parions plutôt qu’elle débitera quelque chose qui sonne comme la vérité. Les Aes Sedai, vous le savez, sont expertes en cet art subtil. Dans tous les cas, Masuri se demandera comment vous avez appris, pour les rencontres, et ça risque de la mener à Haviar ou à Nerion, voire aux deux. Les choses étant ce qu’elles sont, comment savoir à qui elle en parlera ? La simplicité n’est pas toujours la bonne option. Parfois, au lieu d’agir franchement, il vaut mieux porter un masque.

— Les Aes Sedai sont indignes de confiance, je te l’avais dit, intervint Aram. Je te l’avais dit, seigneur !

Perrin leva une main, réduisant au silence l’ancien Zingaro. Mais la puanteur de sa colère le saisit à la gorge. Alors qu’une part de lui-même aurait voulu inhaler ces relents méphitiques afin qu’ils le consument de l’intérieur, le jeune seigneur se força à expirer bruyamment. Puis il étudia Balwer. Si les Aes Sedai pouvaient distordre la vérité au point qu’on ne distingue plus le haut du bas – une question rhétorique, elles en étaient capables et ne s’en privaient pas –, à qui devait-on se fier, au bout du compte ? Car la confiance était la clé de tout, une leçon que Perrin avait payée au prix fort. Cela dit, il continua à contrôler sa propre rage. Un marteau devait être manié avec prudence, surtout devant une forge où la moindre erreur lui arracherait le cœur.

— Porter un masque, dis-tu, maître Balwer ? Serait-il judicieux qu’une partie des amis de Selande passent plus de temps avec les Aiels ? À les en croire, ils veulent devenir des guerriers du désert – un bon prétexte non ? Et l’un d’eux pourrait se rapprocher de Berelain et de sa conseillère.

— Ce devrait être faisable, seigneur, dit Balwer après l’ombre d’une hésitation. Le père de dame Medore est un Haut Seigneur de Tear, une filiation qui l’autoriserait à entrer en contact avec la Première Dame de Mayene et lui fournirait un prétexte. Parmi les Cairhieniens, un ou deux ont peut-être aussi le statut requis. Sélectionner ceux qui iraient vivre avec les Aiels serait encore plus simple.

Perrin acquiesça. Avec un marteau, même quand on brûlait d’envie de tout écrabouiller, il fallait prendre d’infinies précautions.

— Dans ce cas, faisons-le, maître Balwer ! Mais j’ai une remarque… Depuis que Selande est partie, tu essaies de m’influencer. À partir de maintenant, si tu as une proposition à faire, dis-le franchement. Même si je refuse neuf fois, je peux changer d’avis à la dixième. Je ne suis pas très intelligent, mais j’ai la volonté d’écouter ceux qui le sont – toi, par exemple. En revanche, ne tente pas de m’orienter vers une décision. Je n’aime pas ça !

Balwer cilla puis s’inclina humblement, les mains croisées sur sa taille. Il exhalait la surprise… et la satisfaction. La satisfaction ?

— Vous parlez d’or, seigneur… Mon ancienne employeuse détestait que je propose un plan sans qu’elle me l’ait demandé. Avec vous, c’est différent, et je me le tiendrai pour dit.