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Le petit secrétaire hésita, puis décida de se jeter à l’eau :

— Vous servir m’est très agréable, et ce d’une manière que je n’attendais pas… Vous êtes ce que vous semblez être, sans aiguilles empoisonnées cachées dans votre manche pour frapper sans prévenir. Si mon ancienne employeuse était réputée pour son intelligence, vous êtes à sa hauteur, dans un registre différent. Devoir quitter votre service me désolerait. Tout employé parle ainsi pour ne pas perdre sa place, mais dans mon cas, c’est sincère.

Des aiguilles empoisonnées ? Avant d’entrer au service de Perrin, Balwer travaillait pour une noble murandienne. Soudain désargentée, elle n’avait pas pu le garder. À l’évidence, le Murandy était un pays plus violent qu’on le disait…

— Je ne vois aucune raison de me séparer de toi, maître Balwer. Mais parle-moi franchement, et laisse-moi décider. Pas de jeu d’influence ! Et oublie la flatterie !

— La flatterie, moi ? Jamais, seigneur… En revanche, je m’adapte en fonction de mon employeur. Dans ma profession, c’est obligatoire.

Le petit homme s’inclina de nouveau. Perrin ne l’avait jamais vu si obséquieux.

— Si vous n’avez plus besoin de moi, seigneur, puis-je me mettre en quête de dame Medore ?

Perrin fit « oui » de la tête. Après une nouvelle courbette, Balwer se détourna et repartit vers le camp, se faufilant par petits bonds, comme un moineau, entre les piques de la palissade. Un étrange bonhomme…

— Je me méfie de lui, marmonna Aram. Pareil pour Selande et les autres. Ils finiront tous par fricoter avec les Aes Sedai, je t’en fiche mon billet.

— Pourtant, il faut bien faire confiance à quelqu’un…, marmonna Perrin.

Oui, mais à qui ? Toute la question était là. Enfourchant Trotteur, il le talonna. Posé dans un coin de la forge, un marteau ne servait strictement à rien.

6

L’odeur du rêve

Alors qu’il galopait dans la forêt au cœur d’un tourbillon de poudreuse soulevé par les sabots de Trotteur, l’air glacial semblait purifiant et rafraîchissant chaque fois que Perrin prenait une inspiration. Ici, il pouvait oublier les vieux amis qui se laissaient aller à croire les pires rumeurs. Même chose, jusqu’à un certain point, pour Masema, les Aes Sedai et les Matriarches. Mais pas pour les Shaido ! Soudés dans son esprit, ils composaient comme un casse-tête de fer impossible à démonter, de quelque manière qu’il le torde. Il aurait eu envie de le mettre en pièces, mais avec un casse-tête de forgeron, ça n’était jamais possible.

Après une brève pointe de vitesse, il fit passer son cheval au pas et s’en voulut d’avoir cédé à la tentation de fendre le vent. Dans la forêt, il faisait sombre même en plein jour, et les pierres affleurantes, entre les arbres, laissaient penser qu’il y en avait bien d’autres enfouies sous la neige. Autant de pièges où un cheval pouvait se casser une jambe – sans parler des taupinières, des tanières de renard et des terriers de blaireau.

Alors, pourquoi prendre de tels risques ? Galoper ne lui permettrait pas de libérer Faile une heure plus tôt, et aucun équidé ne pouvait tenir ce rythme très longtemps.

Quand le vent l’avait agglomérée en congères, la neige arrivait sans peine à hauteur de genoux d’un homme. Partout ailleurs, elle était assez profonde pour qu’il s’y enfonce au moins jusqu’à mi-mollets.

Perrin chevauchait vers le nord-est, d’où viendraient bientôt les éclaireurs avec des nouvelles de Faile. Ou au minimum, avec des informations sur les Shaido – l’endroit où ils étaient, par exemple. Tous les matins, il priait pour que ça arrive, mais aujourd’hui, ce serait le cas, il le savait. Et cette certitude augmentait son angoisse. Trouver les ravisseurs était la première étape, pas la solution de l’énigme.

Sous l’effet de la colère, son esprit sautait aisément du coq à l’âne. Quoi qu’en dise Balwer, il était méthodique, certes, mais rien de plus. Pas très doué pour réfléchir vite, il manquait d’intelligence ; donc, il faudrait qu’il s’appuie sur sa seule véritable qualité : la méthode.

Poussant à fond son cheval gris, Aram rattrapa le jeune seigneur et ralentit pour se placer légèrement derrière lui, un peu sur le côté, comme un bon chien de compagnie.

Perrin le laissa faire. Quand il l’incitait à chevaucher à ses côtés, l’odeur d’Aram exprimait toujours une sorte d’embarras. Comme d’habitude, l’ancien Zingaro ne parlait pas, mais son odeur, charriée par la bise, ne laissait aucun doute sur son humeur. Un mélange de colère, de méfiance et de mécontentement. Tendu comme un ressort sur sa selle, il sondait la forêt comme s’il redoutait qu’un Shaido se cache derrière chaque tronc.

À vrai dire, dans cette forêt, une armée entière aurait pu se cacher. Là où il était visible, par des trouées dans la frondaison, le ciel se révélait au mieux grisâtre. Du coup, les ombres, entre les arbres, semblaient plus obscures que la nuit et les troncs évoquaient des colonnes d’obsidienne géantes.

Pourtant, Perrin réussit à capter les battements d’ailes d’un choucas noir perché sur une branche tapissée de neige. Du coin de l’œil, il vit qu’une martre en chasse, à l’affût sur une autre branche, venait de relever sa tête plus noire que la pénombre environnante. Bien entendu, il capta l’odeur des deux créatures, puis celle d’un homme parmi les branches d’un chêne géant qui semblait tendre vers les deux cavaliers des « bras » aussi larges que le corps d’un poney.

Les lanciers du Ghealdan et les Gardes Ailés de Mayene patrouillaient dans les environs, comme il convenait. Enclin à se fier aux gars de Deux-Rivières, Perrin n’en avait pas assez sous ses ordres pour qu’ils surveillent toute la périphérie du camp. Du coup, il les affectait dans la forêt, leur environnement naturel, et tirait parti de leur aptitude à chasser de gros animaux qui pouvaient inverser les rôles et les traquer en retour. Forts de cette expérience, ces hommes remarquaient des mouvements qui auraient échappé à une sentinelle formée à penser en termes de guerre et de soldats. Les félins des montagnes qui s’éloignaient de leur habitat pour traquer des moutons avaient l’art de se cacher en pleine vue. Quant aux ours et aux sangliers, tout le monde savait qu’ils aimaient se retourner contre leurs poursuivants et leur tendre une embuscade.

À trente voire quarante pieds du sol, les gars de Deux-Rivières pouvaient prévenir le camp d’une attaque avant n’importe qui d’autre. Archers redoutables, ils ne répugnaient pas à cribler de flèches les assaillants qui passaient devant eux.

En ce jour, la présence de la sentinelle sollicita aussi peu l’esprit de Perrin que celle du choucas ou de la martre. Le regard rivé devant lui, il guettait le premier signe annonciateur du retour des éclaireurs.

Sans crier gare, Trotteur secoua la tête et hennit, produisant un nuage de buée. Terrifié, il s’arrêta net et la monture d’Aram l’imita.

Perrin se pencha pour flatter l’encolure du cheval. Quand il capta un vestige d’odeur, il se pétrifia. Cette odeur de soufre qui glaçait le sang dans ses veines et faisait se dresser tous les poils de sa nuque, il l’avait déjà sentie aujourd’hui. Du soufre ? Non, une pâle imitation de cette senteur. Avec des relents d’irréalité, comme si elle ne venait pas de ce monde.

L’odeur n’était pas récente – à une telle puanteur, l’épithète « fraîche » ne pouvait pas s’appliquer – mais pas ancienne non plus. Une heure, peut-être un peu moins. À savoir, le moment de son réveil, quelques secondes après qu’il eut senti cette abomination dans son rêve.

— Qu’est-ce que c’est, seigneur Perrin ? demanda Aram.

Bien qu’il luttât contre son cheval, qui tentait d’échapper à son contrôle pour fuir dans n’importe quelle direction, l’ancien Zingaro avait réussi à tirer du fourreau son épée au pommeau en forme de tête de loup. Chaque jour, il s’entraînait à l’escrime – des heures durant, quand c’était possible –, et les experts affirmaient qu’il se débrouillait très bien.