— Dans cette pénombre, je sais que tu peux distinguer un fil noir d’un blanc, mais ce n’est pas mon cas. Pour m’alarmer, je ne vois pas assez de choses…
— Rengaine ton arme, dit Perrin. Elle ne te servira à rien. Ce n’est pas une affaire d’acier…
Pour qu’il consente à avancer, le jeune seigneur dut cajoler Trotteur. Tous les sens aux aguets, il suivit la piste de la puanteur, les yeux rivés sur le sol couvert de neige. Cette odeur, il la connaissait, et pas seulement à cause de son rêve.
Il eut vite fait de trouver ce qu’il cherchait. Soulagé, Trotteur hennit doucement quand il le fit s’immobiliser à l’abord d’une bande de roche grise affleurante qui s’étendait sur leur droite. Tout autour, la neige était immaculée, mais des empreintes de chiens se détachaient sur ce passage, comme si une meute entière l’avait piétiné. Pénombre ou pas, pour les yeux de Perrin, c’était visible comme le nez au milieu de la figure. Des empreintes plus larges que ses paumes gravées dans la roche comme si elle était de la boue.
Perrin flatta de nouveau l’encolure de Trotteur. Pas étonnant que le pauvre cheval soit mort de peur.
— Aram, retourne au camp et dis à Dannil d’informer tout le monde que des Chiens des Ténèbres rôdaient par ici il y a environ une heure. Et rengaine-moi cette épée, bon sang ! Crois-moi, essayer de tuer un Chien des Ténèbres avec une lame est la dernière erreur qu’un homme commet.
— Un Chien des Ténèbres ! s’exclama Aram.
Perrin identifia de la peur dans l’odeur de son compagnon. Alors que bien des esprits forts auraient parlé d’histoires à dormir debout de colporteurs ou de contes pour enfants, les Zingari, éternels explorateurs du monde, savaient très bien ce qu’on pouvait y trouver d’horrible…
À contrecœur, Aram remit sa lame dans le fourreau accroché à son dos, mais il garda la main droite levée, très près de la poignée de l’arme.
— Comment tuer un Chien des Ténèbres, seigneur ? Peuvent-ils seulement mourir ?
Sur certaines horreurs, même les Zingari pouvaient être dépassés, semblait-il…
— Réjouis-toi de ne pas être obligé d’essayer, Aram. Et maintenant, file ! Tout le monde devra ouvrir l’œil, au cas où ces monstres reviendraient. C’est peu probable, je pense, mais on n’est jamais trop prudent.
Confronté à une meute, Perrin avait un jour tué un de ces monstres. Du moins, il l’avait supposé, après lui avoir planté trois flèches dans le corps. Mais les Créatures des Ténèbres ne crevaient pas facilement… Pour détruire celles-là, Moiraine avait dû recourir aux Torrents de Feu.
— Fais en sorte que les Aes Sedai, les Matriarches et les Asha’man soient informés.
Il y avait peu de chances que quelqu’un, dans le lot, sache générer des Torrents de Feu. Parmi les femmes, aucune, de toute façon, n’aurait admis qu’elle maîtrisait un tissage interdit. Même chose avec les hommes, très probablement. Cela dit, un autre tissage, licite, pourrait être efficace.
Réticent à l’idée de laisser Perrin seul, Aram dut s’y résigner quand celui-ci lui cria après. Son odeur trahissant une peine sincère et un outrage puissant, il s’en fut en direction du camp. Pensait-il que deux hommes auraient été plus en sécurité qu’un seul ?
Dès que l’ancien Zingaro fut hors de vue, Perrin orienta sa monture vers le sud, là où avaient filé les Chiens des Ténèbres. Pour ce qu’il devait faire, il entendait être seul. Si les gens s’apercevaient parfois qu’il y voyait bien mieux que la moyenne, ce n’était pas une raison pour faire étalage de son don. Idem pour son odorat si spécial. Avec toutes les raisons qu’on trouvait déjà pour le fuir, pourquoi en rajouter ?
Les Créatures des Ténèbres étaient peut-être passées par hasard si près de son camp. Peut-être, oui… Mais ces dernières années, il avait appris à se méfier des coïncidences. Le plus souvent, elles n’avaient rien de fortuit, du moins au sens où l’entendaient les gens normaux.
Si c’était une autre manifestation de sa nature de ta’veren intimement lié à la Trame, il s’en serait bien passé. Même quand il paraissait jouer en sa faveur, ce « don » avait plus d’inconvénients que d’avantages. Un hasard favorable pendant une minute pouvait se révéler destructeur celle d’après. Et il n’y avait pas que ça… Un ta’veren était particulièrement visible sur la Trame, et ce surcroît d’exposition pouvait aider les Rejetés à le localiser. En tout cas, il l’avait entendu dire. Et si certaines Créatures des Ténèbres tiraient aussi parti de ce phénomène ?
Alors que la piste remontait à près d’une heure, Perrin sentit ses épaules se raidir et son cuir chevelu le picota. Même pour ses yeux jaunes, le ciel restait gris foncé aux rares endroits où on l’apercevait. En d’autres termes, le soleil n’était pas encore levé. Avec le crépuscule, un des pires moments pour tomber sur la Horde Sauvage… Un peu avant l’aube, quand la lumière commençait à dissiper l’obscurité, mais sans avoir encore établi sa domination. Au moins, il n’y avait ni carrefour ni cimetière dans les environs. Hélas, les seuls foyers proches étaient à Brytan et il doutait qu’on puisse se sentir en sécurité dans ces taudis…
Perrin grava dans son esprit l’emplacement de la rivière où les occupants du camp venaient puiser de l’eau après avoir brisé la glace. Large d’une trentaine de pieds et peu profond, le cours d’eau n’avait rien d’impressionnant, mais en principe, les Chiens des Ténèbres ne le traverseraient pas pour s’en prendre à quelqu’un campé sur la rive opposée. Certes, mais leur faire face les arrêtait aussi, prétendait-on, et Perrin connaissait d’expérience le résultat piteux de cette manœuvre.
Humant l’air, il tenta de repérer l’odeur rémanente. Ou une autre, plus récente. Tomber sur ces monstres par hasard serait pire que déplaisant…
Trotteur avait un odorat presque aussi affûté que celui de Perrin – parfois, il identifiait les senteurs avant son maître. Chaque fois qu’il renâclait, Perrin le forçait à avancer. Dans la neige, il y avait une multitude d’empreintes – celles des chevaux des patrouilles, plus des traces de petits animaux – mais aucune n’appartenait aux Chiens des Ténèbres. Les seules visibles se trouvaient sur la bande de pierre… L’odeur de soufre y était beaucoup plus forte, mais les vestiges qu’il captait dans l’air permirent à Perrin d’atteindre un deuxième endroit où apparaissaient les énormes pattes. Les empreintes se superposant, il était impossible de dénombrer les Chiens des Ténèbres, mais, larges d’un pas ou de six, toutes les zones rocheuses portaient les traces des monstres. Une meute plus nombreuse que celle qu’il avait vue à Illian, et qui comptait pourtant dix membres. Était-ce pour ça qu’il n’y avait aucun loup dans le coin ? Le sentiment de mort certaine qu’il avait éprouvé dans le rêve était bel et bien réel, il en aurait mis sa main au feu. Et dans ce songe, il était un loup.
Alors que la piste obliquait vers l’ouest, Perrin eut une intuition qui se transforma en certitude quand cette tendance se confirma. Les Chiens des Ténèbres avaient fait le tour du camp, en passant par la zone, au nord, où plusieurs arbres géants à demi déracinés s’appuyaient les uns contre les autres, chaque tronc arborant une entaille, comme si on en avait prélevé un gros morceau.
Des empreintes constellaient une bande rocheuse aussi plate et lisse qu’un sol de marbre poli, à l’exception d’une fine rainure bien droite, comme si on l’avait tracée au cordeau. Rien ne résistait à l’ouverture d’un portail par un Asha’man, et ici, on en avait ouvert deux. Sur un grand pin abattu, Perrin remarqua une large zone du tronc brûlée, ses contours aussi distincts et nets que si on les avait découpés à la scie.