À l’évidence, ces preuves de l’utilisation du Pouvoir de l’Unique n’avaient pas intéressé les Chiens. Pas plus qu’ailleurs, ils n’avaient daigné s’arrêter ni même ralentir. Capables de courir plus vite qu’un cheval, et pendant plus longtemps, ils laissaient derrière eux une puanteur qui ne semblait pas s’être davantage dissipée à un endroit qu’à un autre. Sur ce circuit, Perrin avait remarqué une bifurcation de la piste – simplement les empreintes de la meute venant du nord puis partant vers le sud. D’abord un tour du camp, puis le début de la poursuite, plus probablement, parce que les Chiens devaient traquer quelque chose ou quelqu’un.
Pas lui, conclut logiquement Perrin. La meute avait peut-être fait le tour du camp parce qu’elle sentait un ta’veren, mais s’il avait été sa proie désignée, elle n’aurait pas hésité un instant à s’y aventurer. Celle qu’il avait affrontée était entrée en Illian, mais sans essayer tout de suite de le tuer. Comme les rats et les corbeaux, les Chiens des Ténèbres faisaient-ils des rapports à leurs maîtres ?
À cette idée, Perrin serra les dents. Attirer l’attention des Ténèbres était le cauchemar de tout homme sain d’esprit. Dans son cas, ça pouvait aussi être un frein à la libération de Faile. Et ça, c’était plus inquiétant que n’importe quoi d’autre.
Par bonheur, il existait des moyens de combattre les Créatures des Ténèbres et les Rejetés, quand on ne pouvait pas faire autrement. Tout obstacle qui se dresserait entre sa femme et lui, Perrin trouverait une façon de le contourner ou de le traverser, selon ce qui s’imposerait. Chiens des Ténèbres ou Rejetés, ça ne changerait rien. En lui, un homme ne pouvait accumuler qu’une quantité limitée d’angoisse. La sienne se focalisait sur Faile, et il n’y avait pas de place pour autre chose.
Un peu avant qu’il soit revenu à son point de départ, la bise charria jusqu’aux narines de Perrin l’odeur vive et piquante de plusieurs cavaliers et montures. Tirant sur les rênes, il fit s’immobiliser Trotteur. Une centaine de pas devant lui, il repéra entre cinquante et soixante chevaux.
Enfin levé, le soleil dardait à travers la frondaison des lances de lumière qui se reflétaient sur la neige et parvenaient à chasser un peu les ombres. Un peu seulement, car l’obscurité subsistait partout où les multiples doigts du soleil ne parvenaient pas à caresser la poudreuse.
Perrin choisit un de ces îlots de résistance comme refuge.
Les cavaliers n’étaient plus très loin de l’endroit où il avait repéré les premières traces des Chiens. Bientôt, le jeune homme reconnut le manteau d’un vert maladif d’Aram, et dessous, sa veste rouge à rayures. Un accoutrement qui jurait avec l’épée longue accrochée dans son dos.
Les autres cavaliers arboraient un casque rouge et un manteau sombre sur un plastron rouge. Alors qu’ils regardaient dans toutes les directions, les fanions rouges de leur lance voletaient au gré de la bise.
Avec une escorte de Gardes Ailés, la Première Dame de Mayene s’offrait souvent une promenade matinale.
Alors qu’il s’apprêtait à filer en douce, histoire d’éviter Berelain, Perrin avisa trois grandes femmes à pied au milieu des cavaliers. Reconnaissant des Aielles, il hésita. À contrecœur, les Matriarches daignaient chevaucher quand c’était indispensable. Éviter de patauger une demi-lieue dans la neige ne devait pas entrer dans cette catégorie.
Seonid et Masuri, à cheval, faisaient presque certainement partie de la colonne. Quant aux Aielles, pour une raison mystérieuse, elles semblaient apprécier Berelain…
Quelle que soit sa composition, Perrin n’avait aucune intention de se joindre à ce groupe, mais son hésitation lui joua un mauvais tour. Une des Matriarches – Carelle, semblait-il, une rousse au regard plein de défi – tendit une main dans sa direction. Du coup, toutes les têtes se tournèrent vers lui, et les Gardes Ailés, alertés, pointèrent leur lance. Dans l’alternance d’ombre et de lumière actuelle, personne n’aurait dû le voir, mais les Matriarches, comme tous les Aiels, avaient une vue perçante.
En manteau couleur bronze, la mince Masuri était bien là, perchée sur une jument pommelée. Annoura aussi, en queue de colonne sur une jument brune, mais reconnaissable aux fines tresses noires qui dépassaient de sa capuche.
Au premier rang, Berelain paradait sur un hongre alezan. Grande, de longs cheveux bruns, elle rayonnait dans son manteau rouge doublé de fourrure noire. Un défaut suffisait cependant à gâter sa beauté : elle n’était pas Faile ! Cela dit, elle avait un autre désavantage, beaucoup plus grave. C’était de sa bouche que Perrin avait appris les contacts entre Masema et les Seanchaniens, et, pire encore, le rapt de Faile.
Dans le camp, tout le monde pensait qu’il avait couché avec la Première Dame la nuit de l’enlèvement. Comme de juste, Berelain n’avait rien fait contre cette fable. S’il la voyait mal se fendre d’un démenti public, elle aurait pu lancer quelques allusions, ou charger ses servantes de rétablir la vérité. Bien au contraire, elle entretenait l’ambiguïté en se taisant, et ses domestiques, de vraies commères, apportaient de l’eau au moulin des ragots. Sur le territoire de Deux-Rivières, une réputation de ce genre collait à la peau d’un homme…
Depuis cette maudite nuit, Perrin évitait Berelain. Là encore, il aurait détalé sans demander son reste, mais la Première Dame prit le panier que tenait une de ses servantes – une femme rondelette vêtue d’un manteau bleu et or –, dit quelques mots aux cavaliers puis talonna sa monture pour rejoindre le jeune seigneur. Seule…
Annoura leva une main et l’appela, mais elle ne daigna pas tourner la tête.
Où qu’il aille, comprit Perrin, elle le suivrait. Autrement dit, s’il partait, tout le monde penserait qu’il voulait être en tête à tête avec elle. En guise de parade, il fit avancer Trotteur avec l’intention de rallier la colonne, même si ça ne l’enthousiasmait pas. Que Berelain le suive, si ça l’amusait ! Mais la jeune femme, fine mouche, passa au petit galop et arriva à son niveau avant qu’il ait pu réagir. Excellente cavalière, elle ne s’était pas laissé arrêter par la neige, allant jusqu’à sauter par-dessus un rocher. Oui, sur une selle, elle s’en sortait bien. Pas comme Faile, mais mieux que la moyenne.
— Tu me foudroies du regard ! lança-t-elle en immobilisant sa monture devant Trotteur.
Une manière pas si subtile que ça de lui barrer le chemin. Cette femme n’avait aucune vergogne.
— Allons, souris, pour que tout le monde pense que nous filons le parfait amour. (D’une main gantée de rouge, elle tendit le panier à Perrin.) Voilà qui devrait te rendre ta bonne humeur. J’ai cru comprendre que tu oublies de manger… (Elle plissa le nez.) Et de te laver ! Quant à ta barbe, depuis quand ne l’as-tu pas taillée ? Un mari un rien négligé et hirsute qui vole au secours de son épouse, ça peut passer pour romantique. Pas un traîne-misère crasseux, tu peux me croire. Aucune femme ne pardonne à un homme de saccager l’image qu’elle a de lui.
Désorienté, Perrin accepta le panier et le posa sur le pommeau de sa selle. Puis, par réflexe, il se massa le nez. Avec Berelain, il était habitué à sentir certaines odeurs. Pour l’essentiel, celle d’une louve en chasse dont il était la proie. Aujourd’hui, rien de semblable. D’elle, il émanait une senteur de patience digne d’une pierre, une pointe d’amusement et… un rien de peur. Sauf si sa mémoire le trahissait, elle n’avait jamais eu peur de Perrin. Et pourquoi cette infinie patience ? Ou cette nuance d’amusement ? Un chat sauvage à l’odeur d’agneau n’aurait pas troublé davantage le mari de Faile.
Troublé ou non, le jeune homme saliva en captant les arômes qui montaient du panier. De la bécasse rôtie et du pain encore chaud. Avec la pénurie de farine, le pain était presque aussi rare que la viande. De fait, Perrin sautait des repas. Souvent parce qu’il oubliait, tout simplement, et parfois parce qu’il répugnait à s’exposer aux piques de Lini et de Breane – ou à se faire battre froid par ses anciens amis – pour obtenir sa pitance. Mais là, son estomac grommelait. Consommer de la nourriture apportée par Berelain revenait-il à tromper Faile ?