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— Merci pour la miche et la viande, dit-il sans aménité. Mais la dernière chose que je veux, c’est qu’on nous prenne pour des amants. Quant à me laver ou non, ça ne te regarde pas. Dans le camp, personne ne sent moins mauvais que moi.

Erreur, s’avisa soudain Perrin. Sous le parfum floral de Berelain, il ne captait aucun relent de sueur. Bien entendu, cette constatation l’irrita, car là aussi, ça frôlait la trahison…

Une fraction de seconde, Berelain écarquilla les yeux – pourquoi diantre ? – puis elle soupira malgré son sourire et de l’irritation se mêla à son odeur.

— Fais monter ta tente, Perrin ! Dans une de tes charrettes, il y a une baignoire en cuivre, je le sais. Tu n’aurais pas osé la jeter, pas vrai ? Les gens attendent qu’un noble ait l’air d’un noble, et ça inclut l’hygiène, même quand il en coûte de gros efforts. Entre tes fidèles et toi, c’est un pacte tacite. En plus de ce dont ils ont besoin ou qu’ils désirent, tu dois leur donner ce qu’ils attendent. Sinon, ils cessent de te respecter, et ils t’en veulent à cause de ça. En ce moment, aucun de nous ne peut se permettre de laisser les choses en arriver là. Loin de chez nous, entourés d’ennemis, c’est toi, Perrin Yeux-Jaunes, qui incarnes notre seul espoir de rentrer à la maison… en un seul morceau. Sans toi, tout s’écroule. Et maintenant, souris ! Parce que si nous ne roucoulons pas, c’est que nous sommes en train de parler sérieusement…

Perrin dut obtempérer. À cinquante pas de là, les Gardes Ailés et les Matriarches les regardaient. Dans la pénombre, son rictus passerait pour un sourire. Les gens, cesser de le respecter ? Berelain avait tout fait pour ça, même chose pour les adorateurs de Faile. Auprès des gars de Deux-Rivières, il avait perdu tout son prestige.

Pire encore, Faile lui avait un jour servi en gros le même sermon que cette femme. Comment Berelain osait-elle se faire l’écho de son épouse adorée ? Si irrationnel que ce fût, pour ça, il lui en voulait à mort.

— Quel sujet de conversation, entre nous, pourrait inquiéter tes gens ? Ne leur fais-tu donc pas confiance ?

Berelain ne broncha pas, mais la peur, dans son odeur, gagna en intensité. Sans pour autant paniquer, elle pensait être en danger. D’ailleurs, elle serrait très fort les rênes de sa monture.

— J’ai envoyé mes pisteurs de voleurs dans le camp de Masema, histoire qu’ils fouinent un peu et se fassent des « amis ». C’est moins efficace que recourir à des espions, mais grâce au vin qu’ils sont censés m’avoir volé, ils ont pu délier quelques langues.

Un instant, tête inclinée, Berelain défia Perrin du regard. Bon sang ! elle savait que Faile avait enrôlé Selande et ses idiots de copains pour qu’ils « fouinent » eux aussi ! En fait, c’était elle qui l’avait appris à Perrin. Sans doute parce que Gendar et Santes, ses pisteurs de voleurs, avaient vu Haviar et Nerion dans le camp de Masema. Avant de lâcher dame Medore sur Berelain et Annoura, Balwer devait être informé de ce développement. Sinon, gare aux embrouilles !

Encouragée par le silence du jeune homme, Berelain enchaîna :

— Dans le panier, il n’y a pas que du pain et de la bécasse. J’y ai glissé un document que Santes a découvert hier dans le bureau de Masema. Cet idiot ne peut pas voir un tiroir fermé à clé sans avoir envie de l’ouvrir. S’il voulait vraiment savoir ce qui mérite d’être ainsi protégé, selon Masema, il aurait dû mémoriser le texte au lieu de le subtiliser. Mais ce qui est fait est fait. Alors que je me suis donné tant de mal pour dissimuler cette note, ne te fais pas surprendre en train de la lire.

Ouvrant le panier, Perrin découvrit un petit ballot d’où montaient des odeurs de viande rôtie et de pain chaud.

— J’ai déjà vu des hommes de Masema te coller aux basques. En ce moment, on nous épie peut-être.

— Je ne suis pas idiot, marmonna Perrin.

Pour les fouineurs de Masema, il savait aussi. En majorité, les sbires du Prophète étaient des citadins, et les autres, à quelques exceptions près, auraient fait honte à un enfant de dix ans de chez lui, tant ils étaient patauds dans la forêt. Mais les exceptions, justement, pouvaient être cachées dans les environs. À une distance respectueuse, cependant, puisque ces gens prenaient Perrin pour une sorte de Créature des Ténèbres à moitié domestiquée. À cause de ses yeux, bien entendu. Du coup, il détectait moins facilement leur odeur. Surtout quand, comme ce matin, il avait d’autres préoccupations en tête.

Écartant le chiffon, il admira la peau croustillante d’une bécasse presque aussi grosse qu’un poulet de bonne taille. Alors qu’il détachait un pilon, il chercha à tâtons sous le ballot et localisa une note pliée en quatre. Sans se soucier de la tacher de gras, il la déplia au-dessus de la bécasse – avec peine, à cause de ses gants – et lut tout en mordillant la viande. Pour un observateur, il semblerait réfléchir au prochain morceau à déguster.

Un sceau de cire verte, cassé d’un côté, portait l’empreinte de trois mains miniatures, chacune avec l’index et l’auriculaire levés. Sur le document, les lettres étaient tracées d’une manière inhabituelle, mais avec un effort, on parvenait à les déchiffrer.

« Le porteur de cette note est sous ma protection. Au nom de l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement ! – qu’on lui fournisse toute l’assistance dont il aura besoin afin de servir l’Empire. Et qu’on n’en parle à personne, à part moi.

Par son sceau
Suroth Sabelle Meldarath
Haute Dame d’Asinbayar et de Barsabba. »

— L’Impératrice, dit doucement Perrin – la douceur du fer qui fait bruire de la soie.

Cette note confirmait que Masema traficotait avec les Seanchaniens. Perrin n’en avait jamais douté, car Berelain n’aurait pas menti sur un sujet pareil. Pour rédiger ce type de message, Suroth Sabelle Meldarath devait être une personne importante.

— Quand Santes dira sous serment où il a trouvé cette note, ça signera la perte de Masema.

« Afin de servir l’Empire » ? Le Prophète savait que Rand combattait les Seanchaniens…

De nouveau, les couleurs tourbillonnèrent puis furent balayées.

Masema était un traître !

Berelain rit comme si son interlocuteur venait de faire assaut d’esprit, mais on voyait qu’elle se forçait.

— Selon Santes, dans l’excitation d’un camp qui se monte, personne ne l’a remarqué. Je les ai donc autorisés, Gendar et lui, à y retourner avec mon dernier tonneau de vin des collines de Tunaighan. Ils auraient dû revenir un peu après le coucher du soleil. À cette heure, ils ne se sont toujours pas montrés. Bien sûr, ils peuvent être en train de cuver quelque part, mais ce n’est pas leur genre…

Berelain s’interrompit, lâcha un petit cri et dévisagea Perrin. Un peu gêné, il s’aperçut qu’il venait de casser en deux l’os du pilon. Sans y penser, il avait dévoré toute la viande.

— J’avais plus faim que je le croyais…, marmonna-t-il.

Crachant les morceaux d’os dans sa paume gantée, il les jeta ensuite par terre.

— Masema doit savoir que tu détiens ce document. J’espère que tu as une escorte en permanence, pas seulement quand tu te balades.

— Sur ordre de Gallenne, cinquante hommes ont dormi autour de ma tente, cette nuit.

Berelain continuait à avoir l’air ébahie. N’avait-elle jamais vu un type casser un os en deux avec ses dents ?