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— Que t’a dit Annoura ?

— Elle m’a conseillé de détruire la note. Pour pouvoir répondre, si on m’interroge, que je ne l’ai pas et que j’ignore où elle était cachée. Elle propose de témoigner dans le même sens, mais je doute que Masema se contenterait de ça.

— Et tu as raison.

Annoura devait le savoir aussi. Souvent entêtées et parfois bornées, les Aes Sedai n’étaient jamais stupides.

— A-t-elle dit qu’elle détruirait cette note ? Ou qu’elle le ferait si tu la lui confies ?

Berelain plissa le front et prit le temps de la réflexion avant de répondre :

— Oui, c’est ce qu’elle a proposé.

La monture de la Première Dame piaffa, mais elle la calma presque sans y penser.

— Pour quelle autre raison la voudrait-elle ? Perrin, Masema n’est pas sensible à la… pression.

« Au chantage », fallait-il traduire. Le Prophète n’était pas non plus du genre à s’en moquer totalement. Surtout quand la « pression » venait d’une Aes Sedai.

Tout en prélevant le second pilon de la bécasse, Perrin s’arrangea pour plier le message et le glisser sous sa manche, d’où son gant l’empêcherait de glisser. Une preuve précieuse. Oui, mais de quoi ? Comment le Prophète pouvait-il être un fanatique du Dragon Réincarné et un traître ? Cette note, l’avait-il prise à quelqu’un ? Mais à qui ? Un vrai traître tombé entre ses mains ? Dans ce cas, pourquoi l’aurait-il gardée sous clé ? De plus, il avait bel et bien rencontré des Seanchaniens…

Comment envisageait-il d’utiliser ce message ? Jusqu’où pouvaient aller les exigences du « porteur » ?

Trop de questions et pas l’ombre d’une réponse. Pour ça, il aurait fallu un esprit plus vif que le sien. Balwer aurait peut-être une idée.

Alléché par le premier pilon, son estomac criait famine. Pourtant, au lieu d’engloutir la bécasse, il referma le panier et mordilla délicatement le second pilon. Esprit vif ou pas, sur un point, il pouvait enquêter seul.

— Annoura, qu’a-t-elle dit d’autre ? Sur Masema, surtout.

— Rien, sinon qu’il est dangereux et que je dois l’éviter. Comme si je ne le savais pas ! Elle ne l’aime pas et déteste parler de lui.

Après une brève hésitation, Berelain ajouta :

— Pourquoi cette question ?

Rompue aux intrigues, la Première Dame de Mayene savait lire entre les lignes et entendre entre les mots.

Perrin mordit dans le pilon histoire de gagner un peu de temps pendant qu’il mâchait. Allergique aux intrigues, il y avait été assez exposé pour savoir qu’en dire trop était périlleux. En dire pas assez aussi, malgré ce que professait Balwer.

— Annoura a rencontré Masema en secret. Idem pour Masuri.

Berelain resta souriante, mais son odeur changea. Désormais inquiète, elle se tortilla sur sa selle comme si elle voulait regarder les deux Aes Sedai, mais elle se ravisa.

— Les sœurs ont des raisons que la raison ignore…, se contenta-t-elle de dire.

Inquiète parce que sa conseillère rencontrait le Prophète, ou parce que Perrin le savait ? L’ancien forgeron détestait ces complications. Des parasites en regard des choses importantes.

Par la Lumière, il avait aussi nettoyé le second pilon ! Espérant que Berelain n’avait pas remarqué, il jeta l’os au loin. Son estomac regimba, mais il l’ignora.

Si l’escorte de Berelain n’avait pas bougé, Aram s’était approché. Penché sur sa selle, il observait les jeunes gens.

Enveloppées dans leur châle, les Matriarches parlaient entre elles sans se soucier de la neige qui leur montait jusqu’aux chevilles. Apparemment, la bise ne les dérangeait pas non plus. De temps en temps, l’une des trois jetait un coup d’œil à Perrin et à sa compagne. L’intimité, pour ces femmes, était une notion vide de sens. Comme pour les Aes Sedai. Assez loin l’une de l’autre, Masuri et Annoura espionnaient aussi. En l’absence des Matriarches, elles auraient sans doute canalisé le Pouvoir pour entendre ce qui se disait.

Les Aielles en étaient sûrement capables aussi, et elles avaient autorisé Masuri à rencontrer Masema. Les deux Aes Sedai se seraient-elles indignées de voir les Matriarches puiser dans la Source pour espionner ? Avec les Aielles, Annoura se montrait presque aussi circonspecte que Masuri. Quel nid de vipères ! Perrin abominait ces cloaques-là, mais il devait faire avec. Et vivre dedans, même…

— Nous avons apporté assez d’eau au moulin des commères, dit-il.

Comme s’il y en avait eu besoin !

Accrochant le panier au pommeau de sa selle, le jeune seigneur talonna Trotteur. Manger une bécasse, ça ne pouvait pas être une infidélité…

Berelain ne le suivit pas tout de suite, mais elle le rattrapa avant qu’il ait rejoint Aram.

— Je découvrirai ce que mijote Annoura, dit-elle avec une froide détermination.

S’il n’avait pas eu lui-même l’intention de la cuisiner, Perrin aurait pris l’Aes Sedai en pitié. Mais les sœurs se fichaient de la compassion des autres et se laissaient très rarement tirer les vers du nez.

Même si la détermination, dans son odeur, dominait maintenant la peur, Berelain recommença à sourire avec insouciance.

— Le jeune Aram nous a parlé de la Horde Sauvage conduite par le Ténébreux. Seigneur Perrin, tu y crois vraiment ? Ma nourrice me racontait des histoires de ce genre, quand j’étais petite.

Les railleries d’une femme qui ne s’en laissait pas conter. Aram rougit jusqu’aux oreilles et des Gardes Ailés ricanèrent.

Ils cessèrent quand Perrin leur montra les empreintes, sur la bande de pierre.

7

Un casse-tête de forgeron

Quand les rires cessèrent, Aram eut un sourire suffisant. Dans son odeur, plus aucune trace de peur… On aurait juré qu’il avait déjà vu les pistes et qu’il savait tout ce qu’il y avait à savoir. Cela dit, personne n’accorda la moindre attention à son rictus – ni à quoi que ce soit d’autre, à part les empreintes géantes imprimées dans la pierre. Quand Perrin précisa que les Chiens des Ténèbres étaient partis depuis longtemps, ça n’eut guère plus d’impact.

Le jeune homme ne pouvait pas dire comment il le savait, bien entendu, mais de toute façon, personne ne le lui demanda.

Une lance de lumière tombait tout droit sur la bande de pierre, l’éclairant vivement. Alors que Trotteur s’était habitué à l’odeur de soufre – n’étaient ses oreilles en berne et de sourds hennissements –, les autres chevaux renâclaient devant la dalle de pierre légèrement inclinée. À l’exception de Perrin, aucun humain ne pouvait capter cette odeur. Du coup, les cavaliers ronchonnaient contre ce qu’ils appelaient leurs « fichus canassons ». Sinon, ils regardaient la pierre étrangement marquée comme si c’était une curiosité exposée par une ménagerie itinérante.

En voyant les traces, la servante boulotte de Berelain avait lâché un petit cri, puis failli glisser de sa jument, qui piaffait d’abondance.

Distraitement, Berelain demanda à Annoura de s’occuper de la femme, puis elle sonda la pierre, l’air aussi impénétrable qu’une Aes Sedai. Mais elle serra les rênes de sa monture si fort que le tissu rouge de ses gants se froissa sur ses phalanges.

Seigneur capitaine des Gardes Ailés, son casque rouge orné d’un plumet également rouge, Bertain Gallenne commandait en personne l’escorte de la Première Dame. Forçant son hongre noir à approcher de la pierre, il se laissa glisser de selle, s’enfonça dans la neige jusqu’aux genoux, retira son casque et, de son œil unique, étudia les empreintes. Tenu par une lanière qui faisait le tour de son crâne, un cache rouge dissimulait son orbite vide. Sa mimique indiqua qu’il ne voyait rien de bon, mais ce type était un pessimiste indécrottable. Chez un soldat, supposa Perrin, c’était préférable à un optimisme béat.