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Les mains croisées au niveau de la taille, elle fit mine de parler, mais se ravisa et regarda les Matriarches.

— Dis ce que tu as à dire, ma fille, fit Nevarin, les poings plaqués sur les hanches.

Agacée, elle semblait telle qu’en elle-même, mais les deux autres Aielles ne paraissaient pas plus accommodantes. Trois têtes sinistres, tels des corbeaux de mauvais augure perchés sur une clôture.

— Nous ne t’avons pas simplement laissée assouvir ta curiosité. Parle ! Il nous tarde de savoir.

Masuri s’empourpra, mais elle s’exécuta, regard rivé sur Berelain. Même si tout le monde était au courant de leur relation, elle détestait que les Aielles, en public, la rappellent ainsi à l’ordre.

— On sait assez peu de choses des Chiens des Ténèbres, mais je me suis penchée sur le sujet, à mon modeste niveau. Au fil des ans, j’ai croisé le chemin de sept meutes. Deux fois pour cinq d’entre elles, et trois pour les deux autres…

Ses joues retrouvant leur couleur normale, Masuri prit le ton d’une enseignante – une déformation professionnelle, dans l’Ajah Marron.

— Certains auteurs du passé affirment qu’il n’y a que sept meutes en tout. D’autres penchent pour neuf, ou treize, ou tout autre nombre qui leur paraît avoir un sens spécial. Pendant les guerres des Trollocs, Sorelana Alsahhan évoque les « centaines de meutes qui chassent la nuit » et quelque temps plus tôt, Ivonell Bharatiya décrivait les « chiens nés des Ténèbres, aussi nombreux que les cauchemars de l’humanité ». En réalité, il se peut que les écrits d’Ivonell soient apocryphes. Dans tous les cas le…

Masuri hésita, comme si un mot lui échappait.

— « Odeur » n’est pas le bon terme, et encore moins « parfum » … Mais chaque meute a une… signature unique, et j’affirme n’avoir jamais croisé le chemin de celle-là. En conséquence, nous savons que le chiffre sept est erroné. Le bon est-il neuf, treize ou un autre ? Impossible à dire. Si les histoires les concernant sont légion, les Chiens eux-mêmes se montrent rarement, surtout si loin au sud de la Flétrissure.

» Une autre particularité : cette meute compte autour de cinquante membres. En général, c’est dix ou douze. Vous connaissez le dicton ? « Deux raretés en même temps, il ne faut surtout pas les négliger. »

Masuri leva un index pour ponctuer son propos, puis acquiesça quand elle eut le sentiment que Berelain l’avait bien comprise. Alors que la bise, plus vivace, faisait voleter les pans de son manteau, elle ne sembla pas gênée par le froid.

— Devant des empreintes de Chiens des Ténèbres, on capte toujours une certaine angoisse – variable selon une foule de facteurs que je ne connais pas tous. Cette piste-là est surtout caractérisée par… hum, une intense impatience. Le mot n’est pas assez fort – de loin, car ça revient à qualifier d’entaille une plaie profonde – mais il faudra faire avec.

» Selon moi, ces Chiens sont en chasse depuis longtemps, et leur proie parvient toujours à leur échapper. Malgré ce que disent les légendes… À ce propos, seigneur Gallenne, le sel ne fait aucun mal à ces créatures.

Ainsi, Masuri n’avait pas été si perdue que ça dans ses pensées, un peu plus tôt…

— Malgré ce que disent les légendes, donc, les Chiens ne chassent jamais au hasard. Si une occasion se présente, ils peuvent tuer, à condition que ça ne compromette pas leur traque. Pour eux, la chasse passe avant tout. Et leur proie est toujours importante aux yeux des Ténèbres, même si nous ne savons pas toujours pourquoi. Il est arrivé aux Chiens d’ignorer un grand seigneur pour abattre une fermière ou un artisan. Voire de traverser un village ou une ville sans prendre de vie, alors qu’ils n’étaient pas là par hasard. Ma première hypothèse au sujet de leur présence ici doit être écartée, puisqu’ils sont partis.

Masuri jeta un coup d’œil à Perrin – si bref que lui seul avait dû s’en apercevoir.

— En conséquence, je doute fort qu’ils reviennent. Au fait, voici au moins une heure qu’ils sont partis. Navrée, mais je ne peux rien dire de plus.

Nevarin et ses compagnes approuvèrent du chef cet exposé. Masuri en rosit, mais ça ne dura pas, car elle reprit son visage de marbre d’Aes Sedai.

La bise charria l’odeur de la sœur jusqu’aux narines de Perrin. La réaction des Aielles l’étonnait et… lui faisait plaisir. Un plaisir qui la contrariait, bien entendu.

— Merci, Masuri Sedai, dit Berelain en s’inclinant sur sa selle. Grâce à toi, nous serons moins inquiets.

L’Aes Sedai hocha la tête.

De fait, la peur se dissipait déjà parmi les Gardes Ailés. Cependant, Perrin entendit Gallenne marmonner :

— Elle n’aurait pas pu commencer par la fin ?

En plus des bruits de sabots et des rires soulagés des hommes, les oreilles de Perrin captèrent d’autres sons. Les trilles d’une mésange bleue, au sud, impossibles à entendre pour quelqu’un d’autre que lui, suivis par les jacassements d’une pie.

D’autres trilles reçurent sans délai la même réponse, puis le phénomène se reproduisit un peu plus loin.

En Altara, il y avait peut-être des mésanges et des pies, mais ces oiseaux-là, Perrin le savait, portaient à l’épaule un arc long de Deux-Rivières. Les trilles signalaient l’approche d’un grand nombre d’hommes aux intentions possiblement hostiles. Les jacassements…

Chez lui, on surnommait souvent les pies « oiseaux voleurs » à cause de leur goût pour les objets brillants…

Perrin éprouva d’un pouce le tranchant de sa hache. Puis il attendit un autre échange de signaux, assez proche pour que tout le monde l’ait capté.

— Vous avez entendu ? lança-t-il, se tournant vers le sud comme s’il venait lui aussi de percevoir les trilles et les jacassements. Mes sentinelles ont repéré Masema.

Tout le monde se tut et tendit l’oreille.

— Il vient vers nous, précisa Perrin quand les signaux retentirent de nouveau.

En maugréant, Gallenne vissa son casque sur sa tête puis monta en selle. Annoura tira sur ses rênes et Masuri battit en retraite vers sa monture. S’agitant sur leur selle, les Gardes Ailés exhalèrent de nouveau des relents de colère et de peur. À leurs yeux, Masema avait envers eux une dette de sang, mais à cinquante, ils n’étaient pas pressés de lui faire rendre gorge – surtout quand une centaine de fidèles le suivaient.

— Il ne me fera pas fuir, annonça Berelain. (Les yeux tournés vers le sud, elle plissa le front.) Nous l’attendrons ici.

Gallenne ouvrit la bouche, se ravisa, puis la rouvrit pour beugler des ordres à ses hommes. Le déploiement n’allait pas être un jeu d’enfant. Quel que soit l’écart entre les arbres, une forêt n’était guère accueillante pour des cavaliers. Toute charge souffrirait d’un défaut originel – des forces trop dispersées – et embrocher un adversaire avec sa lance n’était pas facile quand il pouvait se cacher derrière un tronc d’arbre et en ressortir dans votre dos.

Gallenne tenta d’ériger un demi-cercle défensif devant Berelain, qui le foudroya du regard. Message saisi, l’officier borgne changea son plan. En formation plus éclatée, les Gardes Ailés restaient cependant centrés sur la sécurité de leur Première Dame – sans que ça saute aux yeux, cependant.

Gallenne renvoya aussi au camp un homme qui partit au grand galop, penché sur l’encolure de sa monture, sa lance à l’horizontale comme s’il chargeait.

Si Berelain eut un regard désapprobateur, elle ne dit rien.

Annoura fit mine de s’approcher de la Première Dame… et s’arrêta quand Masuri cria son nom.

La sœur marron avait récupéré sa monture, mais elle était toujours au sol avec les Matriarches – toutes assez grandes pour qu’elle ait l’air d’une fillette. Alors qu’Annoura hésitait, Masuri l’appela de nouveau. Perrin crut entendre la conseillère soupirer avant de capituler. Rejoignant Masuri, elle mit aussi pied à terre.