Quoi que les Aielles aient à lui dire – à voix trop basse pour que le jeune homme entende –, la Tarabonaise ne sembla pas apprécier. Visage toujours invisible, mais tresses très agitées, elle finit par se détourner et remettre un pied à l’étrier. Silencieuse jusque-là, Masuri prit sa collègue par la manche et murmura quelques mots. Tandis que les épaules d’Annoura s’affaissaient, les Matriarches acquiescèrent sombrement.
Abaissant sa capuche, Annoura attendit que Masuri ait enfourché son cheval, puis elle l’imita. Les deux sœurs allèrent alors rejoindre Berelain, et les Matriarches les accompagnèrent, pour se masser ensuite sur un flanc de Perrin.
Ses lèvres charnues dessinant une moue, Annoura se frotta nerveusement les mains.
— Vous avez un plan ? demanda Perrin en s’efforçant de ne pas cacher sa suspicion.
Même si elles avaient permis à Masuri de le rencontrer, les Aielles semblaient toujours penser que Masema était de trop en ce monde. Si les Aes Sedai n’avaient pas le droit d’utiliser le Pouvoir comme une arme, sauf en cas de légitime défense, les Matriarches ignoraient ce genre de limites.
Perrin se demanda si elles étaient liées. Au sujet du Pouvoir, il en savait plus long qu’il aurait voulu – et assez sur les Matriarches pour déduire que Nevarin aurait dirigé les manœuvres, en cas de formation d’un cercle.
Annoura fit mine de parler, mais elle se ravisa quand Carelle lui tapota le bras. Furieuse, la conseillère de Berelain foudroya Masuri du regard.
La sœur marron fit la moue et secoua la tête, ce qui ne sembla pas apaiser Annoura. Serrant très fort ses rênes, elle ne put empêcher ses mains de trembler.
Comme si elle lisait ses pensées, Nevarin se tourna vers Perrin :
— Notre plan, Perrin Aybara, c’est de te ramener vivant au camp. Même chose pour Berelain Paeron. L’idée, c’est que le plus de gens possible survivent à ce jour et à ceux qui suivront. Tu as des objections ?
— Ne faites rien avant que je vous le dise… (Une réponse vague à souhait.) Rien du tout.
Nevarin secoua la tête, accablée, et Carelle éclata de rire, comme s’il venait de faire une grosse blague. Ces femmes avaient reçu l’ordre de lui obéir, mais leur conception de la discipline ne ressemblait à rien de connu. Avant qu’il tire vraiment quelque chose d’elles, les cochons auraient des ailes.
Perrin aurait pu arrêter tout ça. En réalité, il l’aurait dû. Quoi qu’aient prévu les Matriarches, rencontrer Masema si loin du camp – alors que le dément devait savoir qui lui avait volé son sauf-conduit seanchanien – revenait à vouloir retirer sa main de l’enclume au moment où s’abattait le marteau. En matière d’obéissance, Berelain valait presque les Aielles ; pourtant, s’il lui donnait l’ordre de rentrer au camp, il y aurait une bonne chance qu’elle obéisse. Oui, c’était probable, même si son odeur affirmait qu’elle ne céderait pas un pouce de terrain.
Rester était un risque idiot. De ça, Perrin se faisait fort de la convaincre. Hélas, il n’avait pas plus envie de fuir qu’elle. Une composante minoritaire de son esprit le traitait d’imbécile, mais la partie majoritaire bouillait d’une colère qu’il ne parvenait pas à contrôler.
Près de lui, Aram se préparait au pire – au moins, il n’avait pas encore tiré son épée. La simple vue d’une lame pouvait mettre le feu aux poudres, et l’heure de combattre Masema n’avait pas sonné. Pas encore…
Malgré les rayons de soleil qui pénétraient par les trouées de la frondaison, la forêt restait enveloppée de pénombre. Même à midi, il en serait encore ainsi.
Perrin fut bien entendu le premier à capter le bruit étouffé des sabots dans la neige et le souffle des chevaux rudement poussés. Peu après, des cavaliers apparurent, presque au galop malgré les dangers du terrain. Un flot disparate et désorganisé qui slalomait entre les arbres en prenant des risques insensés.
Cent cavaliers ? Non, le double ou le triple, au bas mot.
Dans cette marée, un cheval glissa et s’écroula, écrasant son cavalier. Pourtant, pas un fou furieux ne ralentit jusqu’à ce que l’homme qui les commandait lève une main, à moins de cent pas du groupe de Perrin. Alors, les cavaliers tirèrent tous sur leurs rênes, soulevant un rideau de neige. Dans les rangs, quelques lances se pointèrent sur le jeune seigneur et ses compagnons.
La plupart des hommes ne portaient pas d’armure mais un plastron et un casque dépareillés. En revanche, une épée, une hache ou une masse d’armes pendaient à leur selle.
Grâce aux rayons de soleil, Perrin vit qu’il s’agissait d’une horde de ruffians qui n’avaient jamais dû esquisser un sourire de leur vie et n’en esquisseraient jamais.
Le jeune homme songea qu’il avait peut-être eu tort de ne pas contredire Berelain. Voilà le résultat, quand la colère vous poussait à prendre des décisions hâtives. Tout le monde savait que la Première Dame aimait chevaucher le matin, et Masema devait être pressé de retrouver son document seanchanien. Même avec deux Aes Sedai et trois Matriarches dans les rangs, un combat dans la forêt risquait d’être sanglant. Une boucherie où personne ne verrait qui tuait qui. En l’absence de survivants, on accuserait les bandits, voire les Shaido. Ce ne serait pas la première fois. Et s’il restait des témoins, Masema n’hésiterait pas à pendre quelques dizaines de ses hommes, puis à prétendre que justice était faite.
Cela dit, le Prophète ne souhaitait pas la mort de Perrin – pour le moment – et il ne devait pas s’attendre à la présence d’une seconde Aes Sedai et de trois Matriarches. Un bien mince espoir auquel se raccrocher… Et sur lequel miser la survie de Faile.
Perrin fit glisser le manche de sa hache dans la boucle de sa ceinture. À son côté, Berelain était toujours un modèle de calme et de détermination. Plus trace de peur, si étrange que ce soit.
Aram, lui, exsudait l’excitation.
Les deux groupes se regardèrent en chiens de faïence jusqu’à ce que Masema se décide à avancer, suivi par deux hommes qui, comme lui, abaissèrent leur capuche. Aucun ne portait un casque ou un plastron. Comme Masema, Nengar et Bartu étaient originaires du Shienar. Comme lui, ils avaient rasé leur toupet, leur crâne désormais aussi lisse qu’une tête de mort.
L’avènement du Dragon Réincarné avait brisé tous les liens, y compris ceux qui contraignaient ces hommes à combattre les Ténèbres sur la frontière de la Flétrissure.
Nengar et Bartu portaient une épée accrochée dans le dos et une autre glissée dans un fourreau de selle. Plus petit que le Prophète et son compagnon, Bartu avait aussi un arc et un carquois attachés à ses fontes.
Masema n’arborait aucune arme. Logique, puisque le Prophète du Dragon Réincarné n’en avait pas besoin.
Perrin fut ravi de voir que Gallenne observait le gros des forces de Masema. Un réflexe d’excellent militaire, car le Prophète attirait l’œil. Une aura naturelle, ou le résultat de sa sinistre réputation ?
Masema arrêta son alezan à quelques pas de Perrin. En veste marron et manteau noir, tous deux élimés, cet homme ne payait pas de mine, mais il s’en fichait. Dans son dos, Nengar et Bartu avaient le regard brillant de folie. Très enfoncés dans leurs orbites, les yeux presque noirs du Prophète luisaient comme des boulets de charbon dans une forge, et son odeur était celle d’un dément doublé d’un meurtrier. Avec un rictus méprisant, il ignora les Matriarches et les Aes Sedai. À ses yeux, les Aielles étaient encore pires que les sœurs. Des blasphématrices qui osaient canaliser le Pouvoir et des sauvages du désert. Un double péché, en somme. Quant aux Gardes Ailés, ils auraient pu être transparents…
— Un pique-nique ? demanda Masema en désignant le panier accroché à la selle de Perrin.
D’habitude, le Prophète parlait d’un ton enfiévré. Là, il était froid comme une lame, le regard rivé sur Berelain. À l’évidence, il avait eu vent des rumeurs.