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Quand l’Aielle reprit la parole, ce ne fut pas sur le ton d’une conseillère mais d’une personne neutre qui énonce des faits.

— Vos rançons, habitants des terres mouillées, n’ont pas de place dans nos coutumes. Les gai’shain peuvent être offerts ou échangés, mais ils ne sont pas à vendre. Cela dit, ces Shaido ne respectent plus le ji’e’toh. Ils capturent des gens de chez vous pour en faire des gai’shain et emportent tout lors d’une mise à sac au lieu de se contenter du cinquième. Donc, ils pourraient fixer un prix…

— Perrin, intervint Berelain, mes bijoux sont à ta disposition. Et s’il le faut, Grady ou Neald iront en chercher d’autres à Mayene.

— Première Dame, intervint Gallenne, les Altariens ont l’habitude des pillards, qu’il s’agisse de nobles voisins ou de brigands. (Même s’il répugnait à contredire Berelain, l’officier ne pouvait pas se dérober, semblait-il.) Si loin d’Ebou Dar, il n’y a pas de loi, sinon ce que décrètent les dames ou les seigneurs locaux. Nobles ou roturiers, les gens sont habitués à payer les agresseurs qu’ils ne peuvent pas combattre. Et ils ont l’œil pour les reconnaître. Il paraît impossible que personne n’ait pensé à cette échappatoire tout au long du chemin des Shaido. Pourtant, nous n’y avons vu que des ruines et des preuves de mise à sac totale. Ces Aiels voudront peut-être fixer un prix, voire toucher la somme, mais rien ne nous garantit qu’ils honoreront leur part du marché. Leur proposer de l’argent reviendrait à sacrifier notre seul avantage : jusque-là, ils ignorent notre présence.

Annoura secoua légèrement la tête. Mais Gallenne la vit et fronça les sourcils.

— Vous n’êtes pas d’accord, Annoura Sedai ? demanda-t-il avec une grande révérence.

Si elle semblait hésiter trop souvent – surtout pour une sœur –, l’Aes Sedai ne répugnait jamais à clamer son désaccord dès que Berelain recevait de quelqu’un d’autre un conseil qui ne lui convenait pas. Cette fois, elle cacha son indécision et gagna du temps en resserrant les pans de son manteau.

Une erreur de sa part. Quand elle le voulait, et sans qu’on le remarque, une sœur pouvait ignorer les excès de température. Parfaitement à son aise alors que tout le monde se gelait ou au frais tandis que les autres suaient à grosses gouttes… En conséquence, une Aes Sedai qui s’intéressait au climat essayait de gagner du temps ou de dissimuler ses pensées. Avec un petit regard pour Marline, Annoura sembla enfin se décider :

— Négocier vaut toujours mieux que s’écharper, dit-elle avec son accent du Tarabon, et lors de tractations, la confiance est fonction du nombre et de la qualité des précautions prises en amont. Nous devons débattre de ce point capital. Il faut aussi déterminer qui ira parler aux Shaido. Depuis qu’elles ont participé à la bataille des puits de Dumai, les Matriarches ne doivent plus être en odeur de sainteté. Une sœur – voire deux ou trois – serait sans doute un choix judicieux. Mais là encore, il faudra des préparatifs minutieux. Pour ma part, j’entends me…

— Pas de rançon ! s’écria Perrin.

Voyant que tout le monde le regardait, il répéta son message :

— Pas de rançon !

Pourquoi récompenser les Shaido qui avaient fait souffrir Faile ? Si elle avait eu peur, ces gens devraient payer au prix fort, pas se remplir les poches. De plus, Gallenne avait raison. Rien de ce que Perrin avait vu en Altara ou en Amadicia, et avant au Cairhien, ne laissait penser que les Shaido soient fiables. Autant faire confiance à des rats dans un silo à grain ou à des asticots au moment des récoltes.

— Elyas, je veux voir leur camp.

Petit garçon, Perrin avait connu un aveugle – Nat Torfinn, un type aux cheveux blancs et au visage ridé – capable de démonter un casse-tête de forgeron. Des années durant, il avait tenté d’égaler cet exploit, sans jamais y parvenir. Les yeux fermés, impossible de comprendre comment les pièces étaient imbriquées.

— Aram, trouve Grady et dis-lui de me rejoindre aussi vite que possible sur l’aire de « voyage ».

Le nom qu’ils donnaient à l’endroit où ils arrivaient, au terme d’un « bond », et d’où ils repartaient pour le déplacement suivant. Sur un lieu où ils en avaient déjà ouvert un, les Asha’man avaient moins de mal à tisser un portail.

Aram acquiesça puis fit volter son cheval gris et fonça vers le camp. Autour de lui, Perrin vit que tout le monde s’interrogeait. Marline le dévisageait toujours, comme si elle ne le reconnaissait pas, et Gallenne plissait le front, sans doute convaincu que les choses tourneraient mal quoi qu’il fasse. Berelain semblait dubitative, et Annoura pinçait les lèvres. Les Aes Sedai détestaient être interrompues, et elle entendait le manifester, impassibilité légendaire ou non. Empourpré, Arganda ouvrit la bouche avec l’intention de pousser une beuglante. Depuis le rapt de sa reine, ça n’aurait pas été la première – donc, aucune raison de subir ça.

Perrin talonna Trotteur, fendit le cercle de Gardes Ailés et retourna vers les arbres au tronc fendu. Sans hâte excessive, mais sans traîner non plus – au trot, les rênes fermement serrées et les yeux cherchant déjà Grady dans l’obscurité.

Elyas le suivit en silence. Certain qu’il ne restait plus de place en lui pour une once d’angoisse, le jeune homme constata que le mutisme de son ami aggravait son malaise. En principe, Long-Croc ne voyait jamais un obstacle sans trouver un moyen de le contourner. Là, il semblait à court d’idées face à des montagnes infranchissables. Pourtant, il devait y avoir une solution.

Quand ils eurent atteint l’aire, Perrin fit faire les cent pas à Trotteur, passant sans cesse de l’ombre à la lumière des rayons de soleil. Incapable de rester immobile, il fit slalomer l’étalon entre les arbres renversés et ceux qui tenaient encore debout.

Tourner comme un rat en cage… Il devait y avoir une solution !

Elyas mit pied à terre et étudia la pierre plate fendue sans céder à son hongre, qui le tirait en arrière pour s’en éloigner. Près de la pierre, un chêne géant presque brisé en deux tenait encore debout par miracle. Très incliné, le vénérable formait comme une voûte assez haute pour qu’un homme puisse passer dessous. Aux alentours, de vifs rayons de soleil, par contraste, accentuaient la pénombre qui entourait la dalle gravée d’empreintes. Un détail qui impressionna Elyas aussi peu qu’il avait troublé Perrin.

Plissant le nez, le vieil homme huma l’air.

— Cette puanteur de soufre, dit-il, je l’ai sentie sur mon chemin. Moins préoccupé, tu m’en aurais parlé, je suppose ? Une grosse meute. Plus grosse que toutes celles que j’ai vues ou dont j’ai entendu parler.

— C’est ce qu’a dit Masuri, fit Perrin d’un ton distrait.

Qu’est-ce qui retardait Grady ?

À Ebou Dar, combien d’habitants ? La ville correspondait au camp des Shaido…

— Dans sa vie, elle a croisé sept meutes, et celle-là n’était pas du nombre.

— Sept ? s’étonna Elyas. Même pour une Aes Sedai, ça fait beaucoup. La plupart des récits sur les Chiens sont des fantaisies de gens effrayés par le noir. (Le vieil homme se rembrunit.) Ils étaient des loups, jadis… Enfin, des âmes de loup capturées et altérées par le Ténébreux. Voilà d’où sont nés les Chiens – d’où ils tirent leur substance, en tout cas. À mon avis, c’est pour ça que les loups devront être présents lors de l’Ultime Bataille. À moins que ce soit l’inverse : les Chiens créés pour affronter les loups. Comparée à la Trame, la dentelle de Sovarra ressemble parfois à de la vulgaire ficelle. Bien sûr, tout ça remonte à longtemps. Pendant les guerres des Trollocs, et durant la guerre des Ténèbres, avant ça. Mais les loups ont la mémoire longue… Ce que l’un d’eux sait n’est jamais oublié tant qu’il en reste un de vivant. Cependant, ils évitent de parler des Chiens et les fuient autant que possible. Face à un seul Frère des Ténèbres, le nom qu’ils donnent à ces monstres, cent loups peuvent succomber. Et s’il survit, le Chien dévorera l’âme des agonisants. Un an plus tard apparaîtra une nouvelle meute de Frères des Ténèbres qui ne se souviendront plus d’avoir été des loups. En tout cas, il faut l’espérer pour eux.