Toujours victime de bougeotte aiguë, Perrin tira pourtant sur les rênes de Trotteur. Les Frères des Ténèbres… Un nom sinistre, quand on y réfléchissait.
— Peuvent-ils dévorer l’âme d’un homme, Elyas ? Par exemple d’un type capable de parler aux loups ?
Elyas haussa les épaules. Une poignée de gens avaient leur don, pour ce qu’ils en savaient. La réponse à cette question, ils risquaient de la découvrir au moment de leur mort et pas avant. Plus important, si les Chiens étaient jadis des loups, ils devaient être assez intelligents pour faire des rapports à leurs maîtres. Masuri avait évoqué cette possibilité. Espérer qu’elle se trompe était puéril.
Quand les Chiens avertiraient-ils les Ténèbres ? Combien de temps leur restait-il pour libérer Faile ?
Des crissements, sur la neige, annoncèrent l’arrivée de cavaliers. Perrin se hâta de révéler à son ami que les Chiens avaient fait le tour du camp et qu’ils le raconteraient à leurs commanditaires.
— À ta place, je ne m’en ferais pas trop, mon gars.
Sondant la forêt pour repérer les nouveaux venus, Elyas s’écarta de la dalle puis entreprit de s’étirer sur sa selle. Fine mouche, il ne voulait pas être surpris en train d’étudier des marques cachées dans l’ombre que les visiteurs avaient de grandes chances de ne pas voir.
— On dirait bien que les Chiens traquent quelqu’un de plus important que toi, fiston. Et même si ça leur prend toute l’année, ils n’abandonneront pas. Ne t’inquiète pas, nous aurons libéré ta femme avant qu’ils aient signalé ta présence ici. Je ne dis pas que ce sera facile, mais on réussira.
La voix d’Elyas vibrait de détermination, pas d’espoir. Pas du tout, en fait…
Toujours pour lutter contre l’abattement, Perrin fit refaire les cent pas à Trotteur. Puis Berelain et son escorte arrivèrent, Marline chevauchant en croupe avec Annoura. Dès que l’Aes Sedai eut immobilisé sa monture, la Matriarche aux yeux couleur du crépuscule se laissa glisser à terre puis tira sur son épaisse jupe pour cacher ses bas noirs. Une autre femme aurait rougi d’avoir exposé ses jambes, mais pas celle-là. Elle rectifiait sa tenue, rien de plus.
Annoura, en revanche, semblait troublée, son nez plissé ressemblant plus que jamais à un bec. Silencieuse, elle paraissait sur le point de mordre. À l’origine, elle devait être sûre que sa proposition serait acceptée, surtout avec le soutien de Berelain à l’idée de rançon – et la neutralité presque bienveillante de Marline. Les sœurs grises étaient des négociatrices, des médiatrices, des adjudicatrices et des expertes en traités. Son trouble venait sûrement de là. Sinon, quelle explication ?
Un problème que Perrin allait mettre de côté sans l’oublier pour autant. Il devait tenir compte de tout ce qui pouvait gêner la libération de Faile, mais sa priorité se trouvait à une vingtaine de lieues au nord-est.
Tandis que les Gardes Ailés se déployaient autour de l’aire, Berelain vint trotter à côté de Perrin pour essayer d’engager la conversation tout en le tentant avec le reste de la bécasse.
Indécise, elle semblait toujours douter du choix de Perrin. Espérait-elle le faire revenir en arrière ? Voulait-elle lui reparler de la rançon ?
Perrin talonna Trotteur et refusa d’écouter. Tenter ce coup-là, c’était tout jouer sur un seul lancer de dés. Et quand Faile était l’enjeu, pas question de flamber ! Méthodique, comme lors d’une séance de travail, à la forge. C’était ça, la solution. Mais qu’il était fatigué ! Pour retrouver un peu d’énergie, il se focalisa sur sa colère.
Gallenne et Arganda se montrèrent peu après Berelain, leur colonne de lanciers venant s’intercaler entre les Gardes Ailés qui protégeaient déjà la zone.
Un rien d’irritation dans son odeur, Berelain abandonna Perrin et alla rejoindre Gallenne. Leurs chevaux flanc contre flanc, l’officier borgne inclina la tête pour écouter ce que la Première Dame avait à dire.
Elle parla à voix basse, mais Perrin devina de quel sujet, au moins en partie. De temps en temps, l’un ou l’autre le regardait alors qu’il continuait à aller et venir sur Trotteur.
Immobile sur son cheval, Arganda sondait le sud en direction du camp. Impassible, certes, mais bouillant à l’intérieur. Avec son armure argentée, son épée, son casque et son visage de marbre, on eût dit l’image même du militaire aux nerfs d’acier. Mais son odeur le trahissait. Au bord de la panique, voilà ce qu’il était !
Perrin se demanda quelle odeur il diffusait. Sauf dans un espace clos, on ne pouvait jamais se sentir. Cela dit, il aurait parié qu’il n’y avait pas de panique chez lui. De la peur et de la rage, rien de plus. Et tout s’arrangerait quand Faile serait revenue à ses côtés. Oui, tout serait parfait.
De long en large… De long en large…
Aram revint enfin en compagnie de Jur Grady. Perché sur un hongre gris foncé presque noir au front rayé de blanc, l’Asha’man était suivi à distance par Dannil et une dizaine de gars de Deux-Rivières armés de leur arc. Du genre costaud, la peau tannée commençant à se rider alors qu’il était encore jeune, Grady bâillait à s’en décrocher la mâchoire. Du coup, malgré sa veste noire au col orné d’une épée d’argent et l’arme bien réelle qui battait son flanc, il ressemblait plus à un paysan qu’à un guerrier. Mais il avait abandonné la ferme à jamais, et Dannil, comme les autres, prenait garde à le suivre d’assez loin. Désormais, les archers de Deux-Rivières réservaient le même sort à Perrin. Traînant derrière lui, ils gardaient la tête basse ou lui jetaient de brefs regards embarrassés. Même chose avec Berelain, d’ailleurs…
Aucune importance ! Bientôt, tout rentrerait dans l’ordre.
Aram tenta de conduire Grady jusqu’à Perrin. Sachant pourquoi on l’avait fait venir, l’Asha’man mit pied à terre à côté d’Elyas, qui s’agenouilla près d’une flaque de lumière et dessina une carte dans la neige du bout d’un index. Puis il indiqua la direction générale et la distance estimée. Ensuite, il décrivit avec un grand luxe de détails l’endroit où il voulait aller : une clairière, sur un versant orienté plein sud, ou presque, et dominé par une corniche portant trois grosses entailles. Quand elles étaient précises, la direction et la distance suffisaient. Cela dit, meilleure était l’image dans l’esprit de l’Asha’man, et plus on avait de chances d’arriver à bon port.
— Aujourd’hui, pas de marge d’erreur, mon gars ! lança Elyas, ses yeux jaunes brillant de détermination. (Lui, les Asha’man ne l’avaient jamais intimidé.) Des buttes, il y en a beaucoup dans cette région, et le camp principal des Shaido est de l’autre côté de celle-là, à une demi-lieue environ. Il y aura des sentinelles, par petits groupes, qui campent chaque soir dans un coin différent, tout autour du camp. Si tu ne nous déposes pas pile où il faut, on nous verra immédiatement.
Grady soutint sans ciller le regard du vieil homme. Puis il acquiesça, se passa une main dans les cheveux et inspira à fond. L’air aussi abattu qu’Elyas, il semblait dans le même état d’épuisement que Perrin. Ouvrir des portails et les maintenir le temps que des milliers d’hommes et de chevaux soient passés n’avait rien d’un jeu d’enfant.
— Tu es assez reposé ? demanda Perrin à l’Asha’man.
Fatigué, un homme pouvait commettre une erreur. Avec le Pouvoir, ça risquait d’être la dernière de sa vie…