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— Tu veux que j’envoie chercher Neald ?

Grady riva sur Perrin ses yeux encore bouffis de sommeil, puis il secoua la tête.

— Fager Neald n’est pas moins fatigué que moi. Plus, peut-être, puisque je suis bien plus puissant que lui. Il vaut mieux que je m’en charge.

Campé face au nord-est, l’Asha’man fit apparaître dans l’air, non loin de la dalle, une bande verticale couleur bleu argent.

Avec un cri audible, Annoura écarta sa monture lorsque l’étroite fente grossit et s’élargit pour former un portail. À travers, on distinguait le versant d’une butte couverte d’arbres beaucoup plus petits que ceux qui entouraient Perrin et ses compagnons. Sur le grand pin, l’entaille s’élargit jusqu’à ce que le tronc, s’avouant vaincu, s’écroule sur la neige avec un fracas qui arracha des hennissements aux chevaux et les incita à piaffer.

Agacée, Annoura foudroya Grady du regard. Faisant comme s’il n’avait pas vu, l’Asha’man battit des paupières et demanda :

— C’est l’endroit voulu ?

Après avoir ajusté son chapeau, Elyas acquiesça.

Perrin n’attendait rien d’autre. Baissant la tête, il talonna Trotteur et le força à traverser. Pas très grande, nichée sous un ciel semé de nuages blancs, la clairière était un paradis, comparée à l’obscurité permanente de la forêt.

Ici, même avec le soleil caché derrière les nuages, la lumière était aveuglante.

Le camp des Shaido s’étendait au pied de l’autre versant de la butte. Depuis la crête, on devait voir où était Faile. Mais ce n’était pas le moment de se précipiter. Stoïque, Perrin fit volter son cheval du côté du portail au moment où Marline en sortait.

Les yeux rivés sur Perrin – un choix dangereux quand on marchait dans la neige –, la Matriarche s’écarta pour laisser passer Aram et les archers de Deux-Rivières. Habitués à « voyager » (mais pas familiers des Asha’man), ces hommes, à l’exception du plus grand de tous, n’eurent même plus le réflexe de baisser la tête pour éviter de percuter le cadre du portail.

Ce portail était plus grand que le premier ouvert par Grady. Ce jour-là, pour le franchir, Perrin avait dû mettre pied à terre. Mais c’était du passé, et il chassa très vite ce souvenir de son esprit.

Près du jeune seigneur, Aram bouillait toujours d’impatience et de fougue.

Dès que Dannil et ses hommes se furent à leur tour écartés, Gallenne franchit le portail. Suivi par une demi-douzaine de Gardes Ailés, lance à l’horizontale afin de pouvoir passer, l’officier regarda autour de lui, soupçonneux comme si un ennemi risquait de jaillir à tout instant de derrière un tronc d’arbre.

Un long moment, plus rien ne se produisit. Quand Perrin décida d’aller voir ce qui retenait Elyas, le vieil homme apparut, son cheval tenu par la bride. Arganda et six lanciers le suivaient, l’air très mécontents. Leur casque et leur plastron brillants laissés de l’autre côté, ils n’auraient pas été plus outragés si on les avait forcés à retirer leur pantalon.

Perrin approuva du chef. Comme le camp des Shaido, le soleil était encore caché par la butte. En se reflétant sur les armures trop polies, ses rayons auraient donné l’alarme. Un détail auquel il aurait dû penser ! Hélas, la peur de perdre Faile le poussait à la faute, brouillant son esprit. Or, il avait plus que jamais besoin de sa lucidité. Omettre le moindre élément risquait de lui coûter la vie. Dans ce cas, Faile resterait entre les mains des Shaido.

Pas question ! Hélas, contrôler la peur, ou mieux encore, l’éradiquer, était plus facile à dire qu’à faire. Comment aurait-il pu ne pas s’inquiéter pour son épouse ? Ce problème devait être réglé, mais de quelle façon ?

À la surprise de Perrin, Annoura, à cheval, passa juste devant Grady, qui tenait sa monture par la bride. Comme chaque fois, l’Aes Sedai couchée sur l’encolure de sa jument – aussi bas que sa selle à haut troussequin le permettait – grimaçait à l’idée de franchir un portail ouvert avec la moitié souillée du Pouvoir. Dès que ce fut fait, elle se redressa et talonna sa jument, gravissant le versant jusqu’à la lisière des arbres.

Grady laissa se refermer le passage. Alors que l’image d’une bande verticale restait imprimée sur les rétines de Perrin, Annoura se tourna sur sa selle pour les foudroyer du regard, Marline et lui. D’une femme normale, le jeune homme aurait dit qu’elle bouillait de rage. Avec une Aes Sedai, c’était plus subtil que ça. Berelain avait dû lui ordonner de venir, mais ce n’était pas elle que la sœur blâmait…

— À partir de là, on marchera, souffla Elyas.

Après avoir dit que les Shaido, négligents, n’avaient quasiment pas posté de sentinelles, il parlait comme s’il y en avait eu partout.

— Un cavalier se voit de loin… Les Shaido sont aveugles, certes, mais pour des Aiels. En clair, ça veut dire qu’ils y voient deux fois mieux qu’un être humain normal. Alors, une fois sur la crête, ne paradez pas ! Et ne faites pas plus de bruit que nécessaire. Les Shaido ne sont pas davantage sourds. Ils finiront par repérer nos traces, dans la neige, c’est inévitable, mais le plus tard sera le mieux – après notre départ, idéalement.

Très agacé d’être privé de son armure et de son casque, Arganda s’insurgea d’entendre Elyas donner des ordres. Loin d’être idiot, il le fit sans hausser le ton, mais sa tirade n’en fut pas moins véhémente. Militaire depuis ses quinze ans, argua-t-il, il avait commandé des troupes contre des Capes Blanches, des Altariens et des Amadiciens. De plus, vétéran de la guerre des Aiels, il avait survécu aux Neiges de Sang, à Tar Valon. Expert en matière de guerriers du désert, il n’avait pas besoin d’un homme des bois barbu pour lui dire comment enfiler ses bottes.

Perrin ne se formalisa pas, puisque l’officier ordonna à ses hommes de démonter et affecta deux d’entre eux à la garde des chevaux. Malgré les apparences, Arganda n’était pas un crétin, mais il crevait de peur pour sa reine.

Gallenne, lui, laissa ses hommes en arrière. À pied, maugréa-t-il, des lanciers ne servaient à rien – et ils se briseraient sûrement la nuque s’ils devaient avancer trop longtemps dans la neige. Comme Arganda, ce n’était pas un idiot, mais il voyait toujours le mauvais côté des choses.

Elyas ouvrit la marche. Dès qu’il eut récupéré sa longue-vue, dans ses fontes, Perrin lui emboîta le pas.

Entre les pins, les sapins et de rares arbres à feuilles caduques, les broussailles se révélèrent assez clairsemées. La pente n’étant pas plus abrupte que celle des collines de Sable, à Deux-Rivières, Dannil et les autres gars n’eurent aucune difficulté, même sur un terrain rocheux. Silencieux comme des spectres, les archers prirent rapidement de l’avance sur les autres.

Épée au poing, Aram, familier des bois lui aussi, resta aux côtés de Perrin. Quand il fit mine de faucher un buisson avec sa lame, histoire de leur dégager le terrain, le jeune seigneur le retint par le bras. À part ça, l’ancien Zingaro se montra presque aussi furtif que les archers.

Du coin de l’œil, Perrin vit que Marline progressait comme si elle avait grandi dans une forêt et pas dans un désert où les arbres étaient rares et la neige inconnue. Pourtant, ses colliers et ses bracelets auraient dû faire un peu plus de bruit, non ? Peut-être pas, puisque Annoura aussi s’en tirait très bien, un peu gênée par sa jupe, mais très habile dans l’art d’éviter les ronces et les racines affleurantes. Dès que c’était possible, les Aes Sedai ne manquaient pas une occasion de surprendre les gens.

En avançant, la sœur réussissait à ne pas quitter Grady des yeux. Bien moins à l’aise, l’Asha’man se concentrait sur l’endroit où il posait les pieds. Parfois, il marquait une pause, soupirait, puis regardait mélancoliquement la crête. Cela dit, il ne se laissait jamais distancer.

Plus de la première jeunesse et peu entraînés à la marche, Gallenne et Arganda eurent vite le souffle court. Contraints de temps en temps à s’accrocher à un tronc, ils ne se quittaient pas des yeux, chacun refusant de se retrouver à la traîne de l’autre.