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Les Gardes Ailés, eux, glissaient sans cesse, trébuchaient sur des racines ou accrochaient leur fourreau dans un buisson. S’étalant sur le sol rocheux ou piqués par des ronces, ils râlaient d’abondance. Agacé, Perrin songea à les renvoyer en arrière attendre avec les chevaux. Sinon, on pouvait aussi les assommer et les récupérer sur le chemin du retour.

Sans crier gare, deux Aielles déboulèrent des broussailles, juste devant Elyas. En manteau blanc, visage voilé, elles arboraient les lances et la rondache typiques de leur peuple. Des Promises de la Lance, aussi redoutables que des algai’d’siswai… En conséquence, neuf arcs longs de Deux-Rivières se pointèrent sur leur torse, visant le cœur.

— Tuandha, grogna Elyas, un de ces quatre, tu te feras tuer… Et toi, Sulin, tu devrais le savoir.

Perrin indiqua aux gars de Deux-Rivières de baisser leur arc. À Aram, il signala de faire de même avec son épée.

Comme Elyas, il avait senti et reconnu les deux Promises juste avant qu’elles se montrent.

Après avoir échangé des regards surpris, les Aielles baissèrent leur voile.

— Tu nous as identifiées sous nos voiles, Elyas Machera ? s’étonna Sulin.

Très fine, le visage parcheminé et barré d’une cicatrice, elle avait des yeux bleus perçants comme ceux d’une chouette – mais pour l’heure, ils exprimaient une infinie stupéfaction. Plus grande et plus jeune, Tuandha aurait été jolie, n’était son œil gauche manquant et la balafre qui partait de son menton et disparaissait sous son shoufa. La bouche tirée vers un côté, elle semblait sourire en permanence, mais ce n’était qu’une illusion.

— Vos vestes sont différentes…, tenta d’expliquer Perrin.

Tuandha baissa les yeux sur la sienne, parfaitement identique à celle de Sulin.

— Vos manteaux aussi…, s’enfonça le jeune seigneur.

Pour se trahir comme ça, Elyas devait vraiment être fatigué.

— Les Shaido n’ont pas encore bougé, pas vrai ?

— Non, Perrin Aybara, répondit Sulin. Pour une fois, ils semblent décidés à rester quelque part. Ils ont laissé les citadins partir vers le nord, la nuit dernière. Enfin, ceux qu’ils n’ont pas capturés.

La Promise semblait toujours troublée que les Shaido recrutent de force des gai’shain qui ne respectaient pas le ji’e’toh.

— Vos amis Jondyn Barran, Get Ayliah et Hu Marwin ont suivi les citadins pour voir s’ils peuvent apprendre quelque chose. Nos sœurs de la Lance et Gaul refont le tour du camp. Toutes les deux, nous attendions ici le retour d’Elyas Machera.

Sulin n’exprimait pratiquement jamais ses émotions. Mais dans son odeur, Perrin capta de la tristesse.

— Viens, je vais te montrer.

Les Promises firent volte-face et se mirent en chemin. Oubliant ses compagnons, Perrin leur emboîta le pas. À proximité de la crête, les Aielles s’accroupirent puis rampèrent, et il les imita, progressant ainsi jusqu’à ce qu’il puisse se cacher derrière un tronc.

La forêt s’arrêtait là, d’un seul coup. Depuis la crête, on avait une vue plongeante sur une vaste plaine vallonnée qui, à l’horizon, se fondait dans une autre forêt de grands arbres.

En mesure de voir tout ce qu’il voulait, Perrin ne parvint pourtant pas à repérer la seule chose qui l’intéressait.

À partir de la description d’Elyas, il avait imaginé le fief des Shaido, mais la réalité dépassait tout. Mille pieds plus bas, partant du mur d’enceinte de la cité, le camp s’étendait sur près d’une demi-lieue, et c’était exactement la même chose de l’autre côté de la ville. Un fouillis de tentes aielles basses, d’autres modèles de tentes, de chariots, de charrettes, d’hommes, de femmes et de chevaux…

Si la ville n’avait rien à voir avec Caemlyn ou Tar Valon, des mégalopoles, elle faisait dans les quatre cents pas de long d’un côté, et sans doute un peu moins sur les trois autres. Un complexe de bonne taille, donc, avec tout au fond, au nord, une sorte de citadelle. Pourtant, tout autour, le camp des Shaido formait une immense toile d’araignée.

Et Faile était perdue quelque part dans cette marée humaine.

Perrin tira sa longue-vue de sa poche. Quand il la porta à son œil, il se souvint de justesse d’ombrager avec sa main l’extrémité du cylindre. Très proche de son zénith, le soleil brillait comme une boule de feu géante. Un reflet sur la lentille, et tout risquait d’être perdu.

Des groupes de gens apparurent devant l’œil de Perrin, le visage parfaitement net, au moins pour sa vision très spéciale.

Passant très vite sur les hommes et les enfants, il s’attarda sur les femmes et en vit de toutes sortes. Des Aielles aux longs cheveux, drapées dans leur châle et lestées de colliers, d’autres plus modestes, en train de traire des chèvres, d’autres en cadin’sor, armées de lances et d’une rondache et enfin, une multitude en tenue blanche pataugeant dans la neige qui se transformait peu à peu en boue.

Des milliers et des milliers de femmes, même en comptant seulement les gai’shain…

— Beaucoup trop…, souffla Marline.

Perrin baissa sa longue-vue et la foudroya du regard.

Tous allongés dans la neige, ses compagnons l’avaient rejoint. Soucieux de garder la corde de leur arc au sec, les gars de Deux-Rivières avaient un mal de chien à empêcher leur arme de dépasser de la crête. Avec leur longue-vue, Arganda et Gallenne observaient le camp, et Grady, le menton sur les mains, semblait aussi concentré qu’eux. Peut-être parce qu’il canalisait le Pouvoir.

Annoura étudiait aussi le camp, comme Marline, qui n’avait certainement pas eu l’intention de faire sa remarque à voix haute.

— Tu crois que je vais ficher le camp parce qu’il y a plus de Shaido que prévu ? lança Perrin.

La Matriarche soutint son regard sans broncher.

— Beaucoup trop de Matriarches, Perrin Aybara. Partout où je regarde, je vois une femme canaliser le Pouvoir. Brièvement, parce que les Matriarches ne passent pas leur temps à ça, mais il y en a partout. Bien trop pour que ce soient seulement celles de dix clans.

— Combien, d’après toi ?

— Toutes les Matriarches des Shaido sont là, je crois, répondit Marline, calme comme s’ils parlaient de la pluie et du beau temps. Celles qui savent canaliser, en tout cas.

Toutes ? Enfin, ça n’avait pas de sens ! Comment pouvaient-elles être réunies dans ce camp, alors que les Shaido restaient éparpillés un peu partout ? Ne parlait-on pas de raids au Ghealdan, en Amadicia et ici même, en Altara ? Tout ça avant le rapt de Faile, et des rumeurs évoquaient même des pays plus lointains. Alors, ce rassemblement de Matriarches… Les Shaido entendaient-ils se réunir ici ? Toute la tribu ? En d’autres termes, une entière nation ?

Non, pas d’extrapolations fantaisistes. La réalité était assez dure comme ça.

— Combien de Matriarches, Marline ?

— Ne me parle pas sur ce ton, Perrin Aybara. Je ne peux pas dire combien sont encore vivantes parmi les Shaido. Elles meurent aussi, tu sais… De vieillesse, d’une morsure de serpent ou à cause d’un accident. Certaines sont tombées aux puits de Dumai. Nous avons découvert des cadavres, et d’autres ont dû être emportés pour des funérailles dignes de ce nom. Les Shaido n’ont pas pu renier toutes nos coutumes.

» Si toutes les survivantes sont en bas, avec les apprenties déjà capables de canaliser, je dirais… quatre cents femmes. Peut-être plus, mais moins de cinq cents, en tout cas. Avant que les Shaido traversent le Mur du Dragon, elles étaient autour de cinq cents, avec une cinquantaine d’apprenties.