Sur la pluie et le beau temps, bien des gens manifestaient plus d’émotion et de passion…
Sans cesser d’observer le camp, Annoura poussa un petit cri.
— Quatre cents, peut-être plus ? La moitié de la tour pour une seule tribu ? Par la Lumière !
— Nous pouvons nous infiltrer de nuit dans le camp, proposa Dannil. Comme dans celui des Capes Blanches, chez nous…
Elyas lâcha un grognement qui n’avait rien d’encourageant.
— Ensemble, ricana Sulin, nous n’aurions aucune chance d’en sortir vivants, parce que vous vous feriez dépecer comme des chèvres à embrocher – dès les premières tentes, en fait.
Perrin acquiesça gravement. Il avait pensé à une expédition nocturne, afin d’exfiltrer Faile. Et les autres, bien entendu. Sa femme n’accepterait jamais de partir sans ses compagnes. Mais contre des Aiels, ça n’avait aucune chance de réussir – surtout avec la taille de ce camp. Des jours durant, il pourrait chercher son épouse sans le moindre résultat…
Soudain, il s’avisa qu’il n’avait pas besoin de lutter contre le désespoir. La rage était toujours là, mais elle restait plus froide qu’une lame, désormais. Nulle trace du désespoir qui avait failli le submerger. Dans ce camp, il y avait dix mille guerriers et près de cinq cents femmes capables de canaliser. Eh bien, Gallenne avait raison : quand on se préparait au pire, les surprises ne pouvaient qu’être bonnes.
Des femmes qui n’hésiteraient pas à utiliser le Pouvoir comme une arme. Et Faile, cachée comme un flocon de neige dans une prairie toute blanche. Face à une telle adversité, le désespoir ne faisait plus le poids. Il fallait résister ou plier, ni plus ni moins. Et il voyait très bien le casse-tête, à présent. Selon Nat Torfinn, tous ces assemblages pouvaient être démontés, à condition de trouver les bons endroits où tirer et ceux où pousser.
Au nord et au sud, le terrain avait été déboisé sur une plus longue distance que celle qui séparait la ville de la butte où il se tenait. De-ci de-là, on distinguait des fermes – sans fumée sortant des cheminées – et des clôtures émergeaient de la neige. S’il venait de là, un groupe d’hommes important aurait aussi vite fait de brandir des torches et des étendards – en sonnant de la trompette, tant qu’à faire.
Serpentant entre les fermes, une route menait au sud et une autre au nord. Sans doute inutiles pour Perrin, mais savait-on jamais ?
Jondyn aurait peut-être glané des informations auprès des réfugiés, mais à quoi bon en savoir plus sur la ville, puisqu’elle était au cœur de la toile d’araignée des Shaido ?
Parce qu’ils faisaient le tour du camp, Gaul et les Promises pourraient lui dire ce qu’il y avait derrière la butte suivante. De loin, la présence d’un col militait en faveur d’une route menant vers l’est. Bizarrement, des moulins à vent se dressaient à une demi-lieue au nord de ce col, leurs longues pales blanches tournant lentement. D’autres moulins, semblait-il, s’alignaient sur la crête suivante. À partir du plus proche, une série d’arches – comme un long pont étroit – descendait jusqu’au mur de la cité.
— Quelqu’un sait ce que c’est ? demanda Perrin, un bras tendu.
Sa longue-vue ne lui apprit rien de plus, sinon que la structure était faite de la même pierre grise que le mur. Mais pour un pont, c’était vraiment trop étroit. Les parapets manquaient, et on ne voyait pas à quoi aurait servi un pont à cet endroit.
— Ça alimente la ville en eau, dit Sulin. Le lac est à plus de deux lieues d’ici… J’ignore pourquoi ils n’ont pas construit la ville plus près. Peut-être parce que le sol est trop vaseux, après la fonte des neiges.
L’Aielle ne trébuchait plus quand il s’agissait de prononcer des mots étranges tels que « vaseux ». En revanche, parler d’un « lac » la troublait toujours. Tant d’eau au même endroit…
— Tu veux les priver d’eau ? Ils réagiraient sûrement. (Se battre pour l’eau, ça, elle comprenait.) Dans le désert, c’est l’enjeu de presque tous les conflits. Mais je ne crois pas que…
Des couleurs explosèrent dans la tête de Perrin en un vortex fabuleux qui le priva de la vue et de l’ouïe. Aveugle et sourd à tout, sauf à ces couleurs, justement… Une marée surpuissante, comme si la digue qu’il avait érigée, chaque fois que se produisait le phénomène, venait de lâcher, libérant les flots qui s’étaient accumulés derrière.
Une image se forma au milieu du tourbillon. Rand et Nynaeve, assis face à face sur le sol, clairs et nets comme s’ils étaient devant lui.
Mais il n’avait pas de temps à consacrer à Rand. Pas en ce moment ! Griffant les couleurs comme un homme en train de se noyer griffe l’eau, il réussit à les expulser de sa tête.
Alors, le monde revint au galop dans sa conscience.
— … de la folie, finissait de dire Grady, les traits défaits. Personne n’est capable de canaliser une quantité de saidin suffisante pour que je la sente de si loin. Personne !
— En principe, aucune femme ne peut canaliser autant de saidar, souffla Marline. Pourtant, ça s’est produit.
— Les Rejetés ? fit Annoura d’une voix tremblante. Avec l’aide d’un sa’angreal dont nous n’avons jamais soupçonné l’existence. Ou… le Ténébreux lui-même ?
L’Asha’man, la Matriarche et l’Aes Sedai regardaient vers le nord-ouest. Si Marline semblait plus calme qu’Annoura et Grady, son odeur trahissait un affolement proche de la panique. À part Elyas, tous les autres témoins regardaient le trio comme s’ils attendaient l’annonce d’une nouvelle Dislocation du Monde. Long-Croc, lui, paraissait résigné. Un loup aurait rugi contre un glissement de terrain qui l’entraînait à sa fin – mais en sachant que la mort venait tôt ou tard, et qu’on ne pouvait rien contre elle.
— C’est Rand…, souffla Perrin.
Les couleurs repassèrent à l’assaut, mais le marteau les repoussa sans pitié.
— Sa mission… De quoi qu’il s’agisse, il s’en occupe… Oui, il s’en charge…
Tous les regards se braquèrent sur le jeune seigneur – même celui d’Elyas.
— Sulin, il me faut des prisonniers… Les Shaido envoient sans doute des chasseurs dans les environs. Elyas a aussi parlé de petits groupes de sentinelles, à distance du camp. Sulin, peux-tu faire des prisonniers ?
— Écoute-moi bien, dit soudain Annoura. (Elle se souleva assez pour tendre un bras au-dessus de Marline et saisir le manteau de Perrin.) Il se passe quelque chose. Peut-être une merveille, peut-être une abomination – en tout cas, un événement plus important que tout autre dans l’histoire. Nous devons savoir ce que c’est. Grady peut nous conduire sur les lieux, assez près pour que nous voyions ce qui arrive. Si je connaissais le tissage, je m’en chargerais. Mais c’est une urgence !
Perrin tourna la tête, chercha le regard de la sœur et leva une main, lui imposant le silence.
Une Aes Sedai, céder si facilement ?
— C’est Rand, je te l’ai dit… Notre mission, elle est ici ! Sulin, ces prisonniers ?
La Promise jeta un bref regard à Annoura puis à Marline.
— Si tu les interroges, même rudement, tu n’apprendras pas grand-chose de ces captifs. Insensibles à la douleur, ils te riront au nez. Quant à leur faire honte, il faudra du temps, si ce sentiment leur est encore accessible.
— Le peu que j’apprendrai, ce sera toujours plus que maintenant.
Oui, sa mission était devant lui. Un casse-tête de forgeron à résoudre, Faile à libérer… et les Shaido à massacrer. Rien d’autre au monde ne comptait.
9
Des pièges
— Et elle s’est encore plainte parce que les autres Matriarches sont timorées, conclut Faile de sa voix la plus servile.
Ajustant le grand panier qu’elle portait en équilibre sur une épaule, elle sautait d’un pied sur l’autre dans la neige à moitié fondue. Bien que plein de linge sale, le panier n’était pas lourd. Dans son épaisse robe blanche de gai’shain, avec deux couches de sous-vêtements dessous, Faile n’aurait pas dû avoir froid, mais ses bottes en cuir souple, également blanches, ne l’isolaient pas assez du sol.