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Partout, des Aiels en tenue sombre allaient et venaient au milieu d’une fourmilière d’esclaves vêtus de blanc. Devant une tente, ses outils posés sur une peau de taureau, un maréchal-ferrant appuyait sur le soufflet de sa forge. Ailleurs, des gamins faisaient avancer à la badine un troupeau de chèvres dont les protestations perçaient les tympans. Sous un auvent de toile jaune, une marchande proposait toute une gamme d’objets, des chandeliers en or aux gobelets d’argent en passant par les casseroles et les chaudrons – du butin, jusqu’à la dernière pièce.

Son cheval tenu par la bride, un grand type parlait à une Matriarche aux cheveux gris nommée Masalin. Probablement, paria Faile, parce qu’il avait besoin d’un médicament pour l’équidé, dont il désignait le ventre pour la cinq ou sixième fois.

Rien qui soit de nature à ébahir Someryn.

Juste avant de cesser de regarder, Faile remarqua une Aielle aux cheveux noirs qui lui tournait le dos. De vrais cheveux noirs – aile de corbeau, même –, à savoir une rareté parmi les Aielles. Même de dos, Faile crut bien reconnaître Alarys, une Matriarche. Dans le camp, il y en avait plus de quatre cents. Par instinct de survie, elle s’était entraînée à les identifier toutes au premier coup d’œil. Confondre une Matriarche avec une tisserande ou une potière était une recette imparable pour goûter au fouet.

Immobile comme une statue, Alarys regardait dans la même direction que Someryn. Une coïncidence ? Comme le châle qu’elle avait laissé glisser par terre ? Possible, sauf qu’une autre Matriarche, non loin d’Alarys, sondait aussi le nord-ouest en chassant à grand renfort de gifles les gens qui obstruaient son champ de vision.

Ce devait être Jesain, une toute petite femme, même selon les critères des terres mouillées, dotée d’une crinière rousse à en faire pâlir un feu… et du caractère qui allait avec.

Comme si elle ne s’était aperçue de rien, Masalin continuait à parler avec le type tout en faisant de grands gestes en direction de son cheval. Cette Matriarche-là était incapable de canaliser le Pouvoir. Mais trois Aielles qui le pouvaient regardaient dans la même direction. Il y avait une seule explication : sur la crête boisée d’une butte, dans le lointain, elles devaient avoir repéré quelqu’un qui puisait dans la Source. Une de leurs collègues ? Non, ça ne les aurait pas intriguées ainsi. Une Aes Sedai ? Plusieurs ?

Ce n’était pas le moment d’espérer. Il était bien trop tôt.

Surprise par le coup qui s’abattit sur sa tête, Faile vacilla et faillit laisser tomber son panier.

— Qu’est-ce que tu fiches là, plantée sur tes jambes ? lâcha Someryn. File travailler avant que je…

Faile ne se le fit pas dire deux fois. Le panier tenu d’une main, elle releva avec l’autre l’ourlet de sa jupe, pour ne pas le tremper dans la boue, et détala aussi vite que possible sans risquer de glisser.

Someryn ne frappait personne et n’élevait jamais la voix. Si elle avait cru bon de faire les deux, il valait mieux être hors de sa vue le plus vite possible. Humilité et obéissance…

Sa fierté naturelle soufflait à Faile de résister, même passivement. Son intelligence, en revanche, lui rappelait que c’était le meilleur moyen d’être deux fois plus surveillée que d’habitude. S’ils prenaient les gai’shain non aiels pour des animaux domestiques, les Shaido n’étaient pas aveugles. Pour avoir une chance de s’enfuir, Faile devait feindre la résignation. Il fallait que les Matriarches croient en cette fable avant que Perrin les ait rattrapées.

Il suivait sa piste, elle n’en doutait pas, et il finirait par la trouver. Quand il était décidé, ce diable d’homme pouvait traverser un mur de pierre. Mais Faile devait s’évader avant qu’il arrive.

Fille de soldat, elle n’avait aucun mal à comparer les forces des Shaido avec celles de son mari. Si elle ne le rejoignait pas très vite, ça ne l’empêcherait pas de foncer comme un taureau. Hélas, pour réaliser son plan, Faile devait d’abord fausser compagnie à ses geôliers.

Que regardaient donc les Matriarches ? Les Aes Sedai ou les Matriarches qui accompagnaient Perrin ? Non pas ça ! Pas déjà !

Pour l’heure, Faile devrait se concentrer sur d’autres priorités. Le linge sale de Sevanna, par exemple. Fendant un flot régulier de gai’shain, elle se dirigea vers ce qui restait de la ville de Malden.

Des porteurs d’eau allaient et venaient sans cesse. Ceux qui sortaient de la cité charriaient deux gros seaux pleins accrochés aux bouts d’une perche posée sur leurs épaules. Ceux qui y entraient, leurs seaux vides, marchaient d’un pas plus léger.

Dans un si gros camp, on avait besoin de beaucoup d’eau. Et le précieux liquide arrivait ainsi, seau après seau…

Parmi les gai’shain, il était facile de distinguer les anciens habitants de Malden. Dans le nord de l’Altara, ils avaient le teint clair plutôt qu’olivâtre, et certains arboraient même des yeux bleus. Mais un détail les trahissait. Tous avançaient comme des automates, dans un brouillard mental. L’irruption des Shaido en pleine nuit, après l’escalade du mur d’enceinte, les avait laissés sous le choc. Leur nouvelle et sinistre vie leur semblant un cauchemar, ils la traversaient comme des spectres.

Dans la foule, Faile cherchait un visage particulier. Quelqu’un, espérait-elle, qui n’était pas de corvée d’eau aujourd’hui. Cette femme, elle voulait la voir depuis que les Shaido avaient installé leur camp ici, quatre jours plus tôt.

Devant les portes de la ville, ouvertes et poussées contre le mur d’enceinte, elle la repéra enfin. Plus grande qu’elle, vêtue de blanc, Chiad serrait contre sa hanche un gros panier de pain. Sous sa capuche, d’où dépassaient quelques mèches de cheveux roux foncé, elle semblait étudier les battants qui n’avaient pas réussi à défendre Malden, mais elle s’en détourna dès qu’elle aperçut Faile.

Sans se regarder, les deux femmes s’arrêtèrent l’une à côté de l’autre, faisant mine d’ajuster le poids de leurs charges respectives. Si rien n’interdisait à deux gai’shain de converser, personne ne devait être incité à se souvenir qu’on les avait capturées ensemble. Bain et Chiad étaient moins surveillées que les servantes de Sevanna, mais ça changerait si quelqu’un se le rappelait.

Dans les environs, il n’y avait presque que des gai’shain, et quasiment tous des terres mouillées. Hélas, trop d’entre eux avaient appris à se gagner des faveurs en colportant des rumeurs et des ragots. Pour survivre, les gens ne reculaient devant rien, et certains, quelles que soient les circonstances, tentaient à n’importe quel prix d’améliorer leur petit confort.

— Elles se sont évadées le premier soir passé ici, souffla Chiad. Bain et moi, nous les avons guidées jusqu’aux arbres, avant d’effacer leurs traces sur le chemin du retour. À ma connaissance, personne n’a remarqué leur absence. Avec autant de gai’shain, on ne voit pas comment les Shaido pourraient s’apercevoir que quelques personnes manquent.

Faile en soupira de soulagement. Trois jours déjà… En réalité, les Shaido remarquaient les évasions. Peu de fugitifs restaient libres une journée entière, mais au-delà, les chances de succès augmentaient considérablement.

Là, il semblait certain que les Shaido partiraient demain ou après-demain. Depuis la capture de Faile, c’était la halte la plus longue. Selon elle, les Aiels allaient tenter de retourner au Mur du Dragon afin de rentrer dans leur désert.

Convaincre Lacile et Arrela de partir sans Faile n’avait pas été facile. Un argument avait fini par porter : ainsi, elles pourraient dire à Perrin où était sa femme, l’avertir qu’il y avait une horde de Shaido, et l’informer que Faile avait pour s’évader un plan que toute intervention de sa part risquait de saboter.