Lacile et Arrela avaient tout gobé. De fait, Faile disposait de plusieurs plans, et l’un d’eux devrait finir par marcher, mais jusqu’au dernier moment elle avait craint que les deux femmes, au nom de la loyauté qu’elles lui avaient jurée, refusent de l’abandonner. Les Serments de l’Eau, en un sens, l’emportaient sur les déclarations d’allégeance classiques, mais au nom de l’honneur, ils laissaient une place importante à la… stupidité.
À dire vrai, Faile ignorait si le duo serait capable de trouver Perrin. Mais au moins, ces femmes-là étaient libres, et elle n’en avait plus que deux autres sur les bras. Avec un bémol : l’absence de trois servantes de Sevanna serait très vite remarquée, et on enverrait les meilleurs éclaireurs sur leur piste. Bien que familière des bois, Faile avait conscience de ne pas faire le poids contre des Aiels.
Pour des gai’shain ordinaires, s’évader et être repris était une expérience déplaisante. Pour des servantes de Sevanna, il était peut-être préférable d’être tuées que rattrapées. Au mieux, elles n’auraient jamais de deuxième occasion de tenter l’aventure…
— Si vous venez avec nous, Bain et toi, nous aurons de meilleures chances…
Le ballet des porteurs et des porteuses d’eau continuait, nul ne semblant s’intéresser aux deux femmes. Mais en plus de vingt jours, la méfiance était devenue un réflexe chez Faile. Vingt-deux jours ! Elle aurait juré que ça faisait deux ans…
— Quelle différence entre guider Lacile et Arrela jusqu’à la forêt et nous aider à la traverser ?
Un plaidoyer désespéré. La différence, Faile la connaissait, car Bain et Chiad – ses amies – lui en avaient appris long sur les coutumes de leur peuple, du langage par gestes des Promises jusqu’aux subtilités du ji’e’toh. Elle ne s’étonna donc pas que Chiad tourne vers elle des yeux où on ne lisait rien de la docilité d’une gai’shain. Même chose pour sa voix, quand elle parla :
— Pour toi, je ferai mon possible, parce qu’il n’est pas juste que les Shaido te détiennent. Après tout, tu n’obéis pas au ji’e’toh. Moi si ! Jeter aux orties mon honneur et mes devoirs sous prétexte que les Shaido l’ont fait reviendrait à les laisser décider de mes actes. Pendant un an et un jour, je porterai du blanc, puis ils me libéreront, ou je m’en irai. Mais il n’est pas question de renier ce que je suis.
Sans un mot de plus, Chiad s’enfonça dans la foule de gai’shain.
Pour la retenir, Faile leva une main… puis la laissa retomber. Elle avait déjà posé la question et reçu une réponse aimable. En recommençant, elle avait insulté son amie, et il faudrait qu’elle s’excuse. Pas pour que Chiad l’aide à fuir – sur ce point, l’Aielle ne changerait pas d’avis – mais parce qu’elle avait aussi le sens de l’honneur, même si elle ne suivait pas le ji’e’toh. Pas question d’offenser une amie puis d’oublier, et d’espérer qu’elle en ferait autant. Mais les excuses attendraient, car on ne devait pas les voir trop souvent ensemble.
Naguère connue pour la qualité de sa laine et de son vin, Malden la prospère n’était plus qu’une ville fantôme fortifiée. Une bonne moitié des maisons, en bois, n’avaient pas résisté aux incendies qui allaient toujours avec les mises à sac. Des bâtiments en pierre, regroupés au sud, il ne restait souvent plus que les murs et le squelette d’une charpente carbonisée. Qu’elles soient pavées ou non, les rues n’étaient plus que des cloaques où les cendres se mêlaient à la neige fondue, et la ville entière empestait le bois brûlé.
À Malden, l’eau ne manquait jamais, semblait-il. Mais comme tous les Aiels, les Shaido la tenaient pour sacrée, et ils n’avaient aucune notion de la lutte contre les incendies. Dans leur désert, on ne trouvait pas grand-chose qui fût susceptible de brûler.
Ayant fini de piller, ils auraient sans doute laissé la ville se consumer. Là, tout en déplorant de gaspiller tant d’eau, ils avaient ordonné aux gai’shain de former des chaînes avec des seaux et même laissé les habitants utiliser leurs chariots-citernes.
Ces combattants du feu, Faile avait cru que les Shaido leur permettraient de partir avec les citadins qu’ils n’avaient pas transformés en gai’shain. Mais ces hommes jeunes et en bonne santé étaient parfaits pour faire des esclaves.
En matière de gai’shain, les Shaido respectaient encore quelques règles. Par exemple, ils avaient écarté les femmes enceintes ou mères d’enfants de moins de dix ans, ainsi que les jeunes jusqu’à seize ans et les forgerons – qui en étaient restés ébahis et reconnaissants –, mais au moment du choix, la gratitude pour services rendus ne faisait pas partie de leurs critères.
Les rues étaient jonchées de déchets. Des tables cassées et renversées, des coffres ouvragés, des chaises, des fragments de tapisseries et de la vaisselle brisée… Partout gisaient des vêtements découpés en lambeaux.
Les Shaido s’étaient emparés de tous les objets en or ou en argent, des bijoux, des outils et des vivres. Jetés dehors au moment de la mise à sac, les meubles avaient dû être abandonnés quand les pillards, conscients de leur chiche valeur, avaient compris que le jeu n’en valait pas la chandelle. Pour quelques dorures et sculptures, se briser les reins à porter du poids… De plus, à part les chefs, les Aiels n’utilisaient ni chaises ni fauteuils, et dans leurs chariots, il n’y avait pas assez de place pour les tables.
Quelques Shaido rôdaient encore en ville, fouillant les maisons, les auberges et les boutiques en quête d’objets de valeur. Mais pour l’essentiel, Faile voyait surtout des porteurs et des porteuses d’eau. Aux yeux des Aiels, les villes ne présentaient aucun intérêt, en dehors du butin qu’elles abritaient.
Deux Promises dépassèrent Faile, se servant de l’embout de leur lance pour pousser devant elles un homme nu aux yeux fous. Les bras liés dans le dos, ce prisonnier avait dû se cacher dans une cave avec l’espoir d’y rester jusqu’au départ des Shaido. En cherchant un trésor, les deux guerrières l’avaient découvert par hasard.
Quand un géant revêtu du cadin’sor des algai’d’siswai se dressa sur son chemin, Faile s’écarta pour lui céder le passage. Devant tout Shaido, un gai’shain devait s’effacer promptement.
— Tu es très jolie, dit l’homme en se campant devant Faile.
De sa vie, elle n’avait jamais vu un gaillard de cette taille. Plus de sept pieds, avec la corpulence proportionnée. Sans une once de graisse – un Aiel gros, ça n’existait pas – mais large comme une armoire. Quand il expira, elle capta des relents de vin. Des Aiels ivres morts, elle en avait vu plus d’un, depuis qu’ils avaient trouvé les réserves de vin de Malden.
Faile ne paniqua pas. Si les gai’shain pouvaient être punis pour une kyrielle d’infractions – souvent incompréhensibles pour un esprit des terres mouillées –, la tenue blanche leur garantissait une certaine protection. De plus, elle portait dessous deux autres couches de vêtements.
— Je suis une gai’shain de la Matriarche Sevanna, dit Faile d’un ton conciliant – à son oreille, en tout cas. (Hélas, l’obséquiosité n’avait plus de secrets pour elle.) Elle serait mécontente si j’oubliais mon devoir pour bavarder avec toi.
Elle tenta encore de filer, mais le type la prit par le bras.
— Sevanna a tout un lot de gai’shain. Une de plus ou de moins, pendant quelques heures, ça ne la dérangera pas.
Quand le guerrier la souleva de terre sans effort, Faile laissa échapper un cri d’angoisse. Avant qu’elle ait compris ce qui se passait, elle se retrouva coincée sous le bras de l’Aiel. Révulsée, elle manqua crier. Prudent, le colosse qui la portait lui plaqua une main sur la bouche puis lui pressa le visage contre son flanc.