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Où étaient donc les deux Promises qui escortaient un prisonnier ? À l’évidence, elles n’auraient pas laissé le soudard agir ainsi. Tout Aiel digne de ce nom serait intervenu. À part un gai’shain, bien entendu. La première leçon, quand un étranger endossait la tenue blanche, c’était que le moindre geste violent suffisait à le faire pendre par les pieds et rouer de coups. Les Aiels, eux, savaient déjà que les gai’shain n’avaient pas droit à la violence, quelles que soient les circonstances.

Ça n’empêcha pas Faile de tirer des coups de pied au type, qui ne broncha pas plus qu’un mur. Imperturbable, il la portait quelque part… Quand il retira sa main de sa bouche, elle le mordit, mais tout ce qu’elle y gagna, ce furent quelques fils de laine sale au goût rance. Pour pouvoir se refermer sur des muscles lisses et fermes, ses dents auraient dû être des crocs.

Le guerrier semblait être en marbre et les cris de sa proie se perdaient contre son torse.

Pourtant, il s’arrêta brusquement.

— Nadric, dit une autre voix masculine, c’est moi qui ai fait de cette femme une gai’shain.

Faile sentit des vibrations dans la poitrine de son ravisseur avant de l’entendre éclater de rire. Alors qu’elle continuait à ruer et à se débattre, il ne semblait pas s’apercevoir qu’elle résistait.

— Elle appartient à Sevanna, désormais, mera’din…, répondit Nadric. La Matriarche prend ce qu’elle veut, et moi, je fais. Ce sont les nouvelles coutumes.

— Sevanna l’a prise, fit calmement l’autre Aiel, je ne la lui ai pas donnée… Et encore moins vendue. Renoncerais-tu à ton honneur parce que cette Matriarche a jeté le sien aux orties ?

Un long silence s’ensuivit, seulement troublé par les cris étouffés de Faile. Entêtée, elle ne cessait pas de se débattre, mais un bébé dans ses langes aurait fait mieux qu’elle.

— Elle n’est pas assez jolie pour qu’on se batte pour elle, dit enfin Nadric.

Sans paraître effrayé ni même vaguement inquiet.

Il lâcha sa proie. Emportée par son propre poids, Faile s’écrasa sur le sol, le souffle coupé. Par bonheur, elle avait cessé de mordre la veste du type, sinon, ses dents auraient pu y rester plantées.

Quand elle eut assez repris sa respiration pour se lever, elle vit Nadric sortir de la ruelle obscure où il l’avait portée. Entre deux bâtiments, personne n’aurait vu ce qu’il lui faisait. Frissonnant – mais sans trembler, nuance –, elle foudroya le géant du regard. Puis elle cracha des brins de laine imprégnés de sa sueur acide. Si le couteau qu’elle avait subtilisé et caché avait été à portée de sa main, il l’aurait reçu entre les omoplates. Pas assez jolie pour qu’on se batte pour elle, vraiment ?

S’indigner de cette remarque était ridicule, elle le savait, mais ça alimentait son courroux, la réchauffant un peu. Ainsi, elle cesserait de frissonner. Oui, avec une lame, elle aurait lardé ce porc de coups jusqu’à ne plus pouvoir lever le bras.

Sur des jambes flageolantes, elle fit un ou deux pas puis recensa ses dents avec sa langue, histoire de s’assurer qu’elles étaient toutes là et en bon état. Le visage un peu éraflé par la laine grossière, elle avait une lèvre gonflée, mais à part ça, elle n’était pas blessée. Dans la mesure où une gai’shain pouvait parler ainsi, elle était libre d’aller où elle voulait.

Certes, mais si des légions de Nadric ne respectaient plus la tenue blanche, ça voulait dire que l’anarchie régnait parmi les Shaido. Une situation dangereuse – et en même temps très propice à une évasion.

Voilà, il fallait voir le bon côté de sa mésaventure. Elle venait d’apprendre quelque chose d’utile. Alors, pourquoi continuait-elle à frissonner ?

Non sans réticence, elle sortit de la ruelle et regarda enfin son sauveur. Après une brève hésitation, elle avait reconnu sa voix. À bonne distance, il la considérait sans manifester une once de sympathie ou de compassion. S’il avait tenté de la toucher, elle aurait hurlé, ça ne faisait aucun doute.

Encore une absurdité, puisqu’il l’avait sauvée. Mais c’était ainsi…

À peine plus petit que Nadric, Rolan était presque aussi large d’épaules, et elle avait d’excellentes raisons de vouloir le poignarder, lui aussi. Ce n’était pas un Shaido mais un mera’din – un homme sans frères parce qu’il avait quitté son clan et sa tribu pour ne pas se rallier à Rand al’Thor. À part ça, c’était bien lui qui avait fait de Faile une gai’shain. La nuit après sa capture, il lui avait épargné de mourir de froid en l’enveloppant dans sa veste, mais elle n’aurait pas eu besoin de ça s’il n’avait pas d’abord taillé en pièces ses vêtements. Si la nudité était le premier pas sur le chemin menant au statut de gai’shain, ça ne l’excusait en rien.

— Merci, dit-elle quand même à contrecœur.

— Je ne demande pas ta gratitude… Si tu pouvais simplement cesser de me regarder comme si tu avais envie de me mordre – tout ça parce que tu n’as pas pu avec Nadric.

De justesse, Faile parvint à ne pas ricaner. Quant à la docilité, pour l’heure, elle était hors de sa portée. Se détournant, elle s’éloigna de la ruelle sur des jambes qui tremblaient toujours. Lourdement chargés, les gai’shain porteurs d’eau lui accordèrent à peine un regard. Parmi eux, très peu avaient envie de partager les ennuis des autres. Après tout, les leurs suffisaient.

Quand elle se mit en quête de son panier, Faile soupira de dépit. Les chemisiers blancs et les jupes d’équitation sombres gisaient dans un mélange de gadoue et de cendres. Au moins, personne n’avait marché dessus, à première vue. Alors que des lambeaux de vêtements jonchaient les rues, elle aurait pu comprendre que des prisonniers condamnés à porter de l’eau à longueur de journée se soient épargné l’effort de faire un détour, si minime fût-il.

Après avoir redressé le panier, elle ramassa les vêtements et les secoua pour ne pas salir ceux qui étaient restés au fond. Contrairement à Someryn, Sevanna avait cédé à l’appel de la soie. Elle ne portait plus que ça, se rengorgeant de ses tenues autant que de ses bijoux. Y tenant comme à la prunelle de ses yeux, elle aurait été très mécontente qu’une partie de sa garde-robe soit indélébilement souillée.

Alors que Faile ajoutait les derniers chemisiers dans le panier, Rolan approcha et le souleva d’une main. Tentée de lui crier après – son fardeau, elle pouvait le porter seule, merci ! –, elle s’en abstint. Son arme principale, c’était son cerveau, et elle devait l’utiliser au lieu de céder à ses impulsions. Rolan n’était pas là par hasard, il ne fallait pas se voiler la face. Depuis sa capture, elle l’avait croisé trop souvent pour qu’il s’agisse de coïncidences. Cet Aiel la suivait. Qu’avait-il donc dit à Nadric ? Il ne l’avait pas offerte ou vendue à Sevanna. Même s’il l’avait capturée, il devait désapprouver qu’on transforme en gai’shain des habitants des terres mouillées. La plupart des Sans-Frères partageaient cette position. Pourtant, il continuait à se sentir des droits sur elle.

Devait-elle craindre qu’il essaie de la prendre de force ? En aucun cas. Quand elle était nue et ligotée, il aurait pu en profiter, mais il l’avait regardée comme si elle l’intéressait aussi peu qu’un poteau. Au fond, il n’aimait peut-être pas les femmes. Quoi qu’il en fût, les mera’din, parmi les Shaido, étaient presque autant des étrangers que les gens des terres mouillées. Personne ne leur faisait confiance, et ils semblaient souvent se pincer le nez, comme pour supporter un mépris qu’ils tenaient pour un moindre mal – ou qu’ils se forçaient à considérer ainsi, faute de mieux. Si elle se liait d’amitié avec Rolan, il l’aiderait peut-être. Pas à s’évader, il ne fallait pas trop en demander – mais… Encore que… Comment savoir ? Le meilleur moyen, c’était de poser la question.