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— C’est lui qui m’a capturée, expliqua Faile en sortant des chemisiers du panier. C’est un Sans-Frères, et selon moi, il n’approuve pas qu’on transforme en gai’shain des gens des terres mouillées. Il pourrait nous aider…

— Je vois…, fit Alliandre.

D’une main, elle épousseta délicatement le dos de la robe de Faile. Tordant le cou pour y jeter un coup d’œil, la jeune femme s’aperçut qu’elle était couverte de gadoue et de cendres. Un peu honteuse, elle s’empourpra.

— Je suis tombée, improvisa-t-elle.

Pas question de raconter à Alliandre ses malheurs avec Nadric. À quiconque d’autre non plus, d’ailleurs.

— Rolan a proposé de porter mon panier.

Alliandre haussa les épaules.

— S’il m’aidait à fuir, je serais prête à l’épouser. Ou pas, selon ses désirs. Il n’est pas très beau, mais ça ne serait pas un calvaire, et mon mari, si j’en avais un, n’en saurait jamais rien. En homme intelligent, heureux de me retrouver, il ne poserait aucune question à laquelle la réponse risquerait de lui déplaire.

Serrant convulsivement un chemisier blanc, Faile pinça les lèvres. Par l’intermédiaire de Perrin, Alliandre lui devait allégeance, et jusque-là, elle s’en tenait à son statut, en tout cas quand il s’agissait d’obéir. Mais leur relation devenait de plus en plus difficile. Pour survivre, avaient-elles déterminé d’un commun accord, elles devaient penser comme des servantes et se considérer comme des servantes. Du coup, chacune avait vu l’autre se fendre de courbettes et obéir servilement. Quand Sevanna décidait d’une punition, elle confiait son exécution au premier gai’shain qui lui tombait sous la main. Un jour, Faile avait dû flageller Alliandre. Pire encore, la reine lui avait rendu deux fois la pareille. Retenir ses coups ne servait à rien, sinon à doubler le châtiment de la coupable – et à se voir infliger le même par quelqu’un qui n’économiserait pas l’huile de coude.

Quand on avait par deux fois arraché des cris de douleur à sa suzeraine, ça changeait bien des choses…

Baissant les yeux, Faile s’avisa que le chemisier était un de ceux qui avaient séjourné dans la gadoue et les cendres. Par bonheur, la saleté n’était pas incrustée, et le tissu devrait redevenir immaculé. D’abord soulagée par cette constatation, Faile détesta sa réaction. Quelle mentalité de larbine ! Plus énervant encore, malgré sa colère, le soulagement ne disparut pas.

— Arrela et Lacile se sont enfuies il y a trois jours, souffla-t-elle. Elles doivent être loin. Où est Maighdin ?

Un pli d’inquiétude barra le front d’Alliandre.

— Elle essaie de s’introduire sous la tente de Thevara. Il y a un moment, Thevara est passée devant nous avec d’autres Matriarches. De leur conversation, nous avons conclu qu’elles allaient rejoindre Sevanna. Maighdin a poussé son panier vers moi, disant qu’elle voulait tenter le coup. Je crois… j’ai peur qu’elle soit désespérée au point de prendre des risques insensés… Note que je peux la comprendre. Mais elle devrait déjà être revenue.

Faile exhala un long soupir. Elles sombraient toutes dans le désespoir. En vue de leur évasion, elles avaient collecté du matériel – des couteaux, de la nourriture, des bottes, des pantalons et des vestes d’homme – soigneusement caché dans les chariots. Leurs robes blanches serviraient de couvertures et de manteaux, pour les dissimuler dans la neige. Mais l’occasion d’utiliser ces trésors ne semblait pas plus proche qu’au moment de leur capture. Vingt-deux jours, très précisément. En soi, ça n’était pas assez long pour transformer une personne, mais vivre dans la peau d’une servante changeait une femme, quoi qu’elle fasse. Vingt-deux jours seulement, et voilà qu’elles obéissaient au doigt et à l’œil, effrayées à l’idée d’être punies et anxieuses de plaire à Sevanna. Le pire, là-dedans, c’était que chacune, regardant agir les autres, voyait en elles le reflet de ce qui s’altérait chaque jour au plus profond d’elle-même. Pour l’instant, elles pouvaient se rassurer en songeant qu’elles jouaient la comédie en vue d’une évasion, mais les réflexes de servantes devenaient de plus en plus instinctifs. Combien de temps avant que l’idée de s’évader ne soit plus qu’un fantasme nocturne après une journée à avoir été une gai’shain parfaite en actes comme en pensées ? Cette question, les compagnes de Faile évitaient de la poser à voix haute, et elle tentait aussi de la chasser de son esprit. Mais elle s’y tapissait en permanence. En un sens, c’était rassurant. Le jour où elle n’y serait plus, aurait-elle encore la volonté d’échapper à son destin ?

Non sans effort, Faile parvint à ne pas sombrer dans le découragement. C’était le deuxième piège mortel, et seule la force de caractère permettait de lui échapper.

— Maighdin sait qu’elle doit être prudente. Ne t’en fais pas, Alliandre, elle sera bientôt de retour.

— Et si elle se fait prendre ?

— Ça n’arrivera pas ! s’écria Faile.

Si ça tournait mal… Non, il ne fallait pas penser à ça. Les défaitistes ne vainquaient jamais.

Laver de la soie prenait un temps fou. L’eau puisée à la citerne était glaciale, mais l’eau chaude ajoutée dans les lessiveuses la portait à une température agréablement tiède. Dans de l’eau bouillante, on ne pouvait pas laver de la soie…

Avec le froid ambiant, plonger les mains dans une lessiveuse était un plaisir, mais il fallait les en sortir, et là, on souffrait un peu plus chaque fois. À défaut de savon – assez doux pour cet usage, en tout cas –, il fallait immerger chaque chemisier et le frotter délicatement. Ensuite, on le posait sur une serviette qu’on enroulait doucement, pour absorber l’eau. Puis le vêtement humide était trempé dans une autre lessiveuse remplie d’un mélange d’eau et de vinaigre – pour renforcer le brillant de la soie et empêcher le blanc de se ternir – et enveloppé d’une seconde serviette.

Dernière phase de l’opération, on essorait vigoureusement la serviette avant de la mettre à sécher au premier endroit disponible. Le chemisier, lui, était accroché à une barre horizontale, à l’intérieur d’un pavillon de toile dressé à la lisière de la place. Là, on le lissait à la main pour éliminer les plis. Avec un peu de chance, aucun repassage ne serait requis.

Si Faile et Alliandre savaient entretenir la soie, manier un fer dépassait leurs compétences. Aucune des trois lavandières de Sevanna n’en était capable, y compris Maighdin, pourtant en poste auprès d’une dame avant d’être entrée au service de Faile. Mais la Matriarche n’acceptait pas les excuses. Chaque fois qu’elles pendaient un chemisier ou une jupe, Faile et Alliandre vérifiaient et lissaient ceux qui séchaient déjà.

Alors que Faile ajoutait de l’eau chaude dans une lessiveuse, Alliandre marmonna :

— Tiens, voilà l’Aes Sedai.

Avec son visage sans âge et sa bague au serpent, Galina était bel et bien une Aes Sedai. Pourtant, elle portait une robe blanche de gai’shain – en soie mais aussi épaisse que celle des autres, en laine le plus souvent – avec une ceinture d’or incrustée de pierres précieuses et un collier tout aussi opulent – les bijoux d’une souveraine.

Sans doute à cause de son statut, elle était autorisée à sortir seule du camp, mais elle revenait toujours et accourait dès qu’une Matriarche lui faisait signe – surtout Thevara, dont elle partageait souvent la tente. Ce dernier point était le plus bizarre. Alors qu’elle connaissait l’identité de Faile, plus celle de son mari – sans ignorer ses liens avec Rand –, Galina menaçait de tout dire à Sevanna si Faile et ses amies ne dérobaient pas quelque chose sous la tente… où elle dormait. Le troisième piège qui guettait les prisonnières. Obsédée par al’Thor, Sevanna avait l’absurde prétention de l’épouser un jour. Si elle apprenait, pour Perrin, Faile serait tellement surveillée qu’elle devrait renoncer à toute idée d’évasion. Comme une chèvre attachée à un piquet pour attirer un lion, elle servirait d’appât…