Depuis le début de sa captivité, Faile avait déjà vu Galina se faire toute petite ou trembler de peur. Là, elle traversait la place comme une reine qui dédaigne la piétaille. Aes Sedai jusqu’au bout des ongles, sans Matriarche en vue pour lui en faire rabattre… Pas désagréable à regarder, Galina n’avait rien d’une beauté. De quoi se demander ce que lui trouvait Thevara – à part le plaisir de dominer une Aes Sedai. Mais il restait un mystère : pourquoi la sœur restait-elle alors que la Matriarche ne manquait pas une occasion de l’humilier ?
Galina s’arrêta juste avant la table et regarda les deux lavandières avec un petit sourire faussement compatissant.
— Vous n’avancez pas vite, lâcha-t-elle.
Pas à propos du linge, bien entendu…
Faile aurait dû répondre, mais Alliandre la devança, pleine d’amertume :
— Ce matin, Maighdin a essayé de récupérer votre bâton d’ivoire… Galina, quand verrons-nous venir un peu de l’aide promise ?
Dénoncer Faile était le bâton. Évoquer leur évasion jouait le rôle de la carotte. Pour l’instant, les trois amies n’avaient vu que le bâton.
— Elle est allée chez Thevara ce matin ? souffla Galina, soudain blafarde.
Surprise, Faile s’avisa que le soleil déclinait déjà à l’horizon. Le cœur serré, elle songea que Maighdin aurait dû être là depuis longtemps.
— Ce matin ? répéta Galina, plus troublée que son interlocutrice.
Elle poussa un petit cri quand Maighdin sortit de la foule de gai’shain qui grouillait sur la place.
Contrairement à Alliandre, la femme aux cheveux blonds s’était endurcie depuis le jour de leur capture. Pas moins désespérée, elle parvenait à transformer son accablement en détermination. Comme beaucoup de dames de compagnie, elle avait une prestance qui aurait mieux convenu à une reine. Pourtant, elle avança d’un pas hésitant jusqu’à la table, le regard éteint, plongea les mains dans un seau, en ramena de l’eau, but avidement puis s’essuya la bouche.
— Quand nous partirons, dit-elle, je tuerai Thevara. J’aimerais même l’étrangler sur-le-champ. (Ses yeux bleus brillèrent de nouveau.) Tu n’as rien à craindre, Galina. Elle a cru que je venais pour chaparder. Je n’avais même pas commencé à chercher… Soudain, quelque chose s’est passé, et elle est partie en me laissant attachée – pour plus tard.
» Qu’est-il arrivé, Galina ? Je l’ai senti, alors que j’ai si peu d’aptitudes pour le Pouvoir. Au point que ces Aielles me jugent inoffensive…
Maighdin canalisait le Pouvoir – très mal, et très faiblement. D’après ce que Faile avait entendu dire, la Tour Blanche l’avait renvoyée après quelques semaines. De son côté, elle affirmait n’y être jamais allée. Du coup, son « don » ne risquait pas de leur être utile.
Faile voulut demander de quoi elle parlait, mais elle n’en eut pas le temps.
Très pâle et impassible comme il convenait, Galina saisit la capuche de Maighdin et les cheveux qu’elle recouvrait, et la força à incliner la tête en arrière.
— Ce qui est arrivé ne te regarde pas, lâcha-t-elle. Ton seul souci, c’est de me procurer ce que je veux. Et sur cette mission, tu devrais te concentrer à fond.
Avant que Faile ait pu esquisser un geste, une autre femme en robe blanche, la taille ceinte d’or, déboula, tira Galina en arrière et la projeta sur le sol. Plus que rondelette et tout à fait ordinaire, Aravine semblait triste et résignée la première fois que Faile l’avait vue – à savoir le jour où l’Amadicienne lui avait tendu la ceinture d’or avant d’annoncer qu’elle était maintenant au service de dame Sevanna. Depuis, le passage des jours l’avait endurcie plus encore que Maighdin.
— As-tu perdu l’esprit ? s’écria Galina en se relevant. Lever la main sur une Aes Sedai ?
Après s’être époussetée, elle voulut se défouler sur l’impertinente.
— Je te ferai…
— Dois-je informer Thevara que vous étiez en train de maltraiter une gai’shain de Sevanna ? coupa froidement l’Amadicienne.
Le ton distingué d’une personne éduquée. Une négociante, peut-être, voire une noble. De son passé, avant la tenue blanche, elle ne parlait jamais.
— La dernière fois que vous avez déplu à Thevara, on vous a entendue crier et supplier à cent pas à la ronde.
Galina en trembla de rage. La première occasion où Faile voyait une sœur perdre à ce point son contrôle. Non sans effort, elle se ressaisit. De justesse…
— Aravine, siffla-t-elle, les Aes Sedai agissent pour des raisons qui dépassent ta pauvre petite compréhension. Quand viendra l’heure des comptes, tu regretteras de t’être endettée vis-à-vis de moi. Crois-moi, tu le regretteras de tout ton cœur !
Après avoir épousseté sa robe une dernière fois, la sœur s’éloigna – plus rien à voir avec une reine méprisante, mais tout d’une tigresse défiant des moutons de lui barrer le chemin.
Pas plus impressionnée que ça, Aravine se montra très laconique :
— Sevanna veut te voir, Faile.
L’épouse de Perrin ne prit pas la peine de demander pourquoi. Se séchant les mains, elle abaissa ses manches, promit à Maighdin et Alliandre de revenir aussi vite que possible, puis suivit l’Amadicienne.
Sevanna était fascinée par ses trois prisonnières. Pourtant la seule véritable servante du lot, Maighdin l’intéressait autant que la reine Alliandre et que Faile, une femme assez puissante pour avoir une souveraine en guise de vassale. Assez souvent, elle demandait nominalement l’une d’entre elles pour l’aider à s’habiller ou à se laver dans la grande baignoire de cuivre qu’elle utilisait plus souvent que la tente-étuve. Parfois, c’était simplement pour lui servir du vin. Le reste du temps, les trois gai’shain s’acquittaient des mêmes corvées que les autres, mais quand elle en convoquait une, Sevanna ne s’inquiétait jamais de ce qu’elle devait abandonner pour répondre à son appel. Et elle ne tenait aucun compte des conséquences de ses caprices.
En d’autres termes, quoi que lui veuille Sevanna, Faile savait qu’elle serait tenue pour responsable de la lessive au même titre que ses deux amies. Exigeant qu’on satisfasse ses moindres désirs à n’importe quel moment, la Matriarche n’acceptait aucune excuse.
Bien que Faile eût connu le chemin du fief de Sevanna, Aravine ouvrit la marche dans le flot de porteurs d’eau jusqu’à ce qu’apparaissent les premières tentes aielles. Puis elle désigna la direction opposée à celle de Sevanna, et lâcha :
— Par ici, d’abord.
Faile s’arrêta net.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, soupçonneuse.
Parmi les serviteurs et les servantes de Sevanna, certains prenaient ombrage de l’intérêt qu’elle portait à Faile, à Alliandre et à Maighdin. Si Faile n’avait jamais senti de jalousie chez Aravine, d’autres pouvaient lui avoir tendu un piège en relayant de fausses consignes.
— Crois-moi, tu voudras voir ça avant de rencontrer Sevanna.
Faile voulut demander des explications, mais l’Amadicienne se détourna et s’éloigna. Relevant l’ourlet de sa robe, l’épouse de Perrin la suivit.
Leurs roues remplacées par des patins, des chariots et des charrettes de toutes les tailles stationnaient entre les tentes. La plupart étaient chargés jusqu’à la gueule, les roues attachées au-dessus des caisses, des tonneaux et des ballots. Après quelques pas derrière Aravine, Faile remarqua une charrette sans cargaison et pourtant pas vide. Nues et saucissonnées, deux femmes gisaient sur le plateau, tremblant de froid et haletant comme si elles étaient en train de courir. La tête baissée sur la poitrine, elles la relevèrent ensemble, à croire qu’elles avaient deviné que Faile approchait.