Arrela, une Tearienne à la peau sombre aussi grande que la plupart des Aielles, détourna le regard comme si elle était… embarrassée. Mince et pâle, la Cairhienienne Lacile rougit jusqu’à la racine des cheveux.
— On les a ramenées ce matin, dit Aravine en sondant le regard de Faile. Avant la nuit, on les détachera, parce que c’est leur première tentative d’évasion. Mais je doute qu’elles soient capables de marcher avant demain.
— Pourquoi me montres-tu ça ? demanda Faile.
Les évadées et elle avaient fait de leur mieux pour que leur lien reste secret.
— Tu oublies, ma dame, que j’étais là quand on vous a toutes revêtues de blanc.
Aravine dévisagea Faile un moment, puis elle lui prit les mains et les fit tourner pour qu’elles enveloppent les siennes. Enfin, elle s’agenouilla et dit très vite :
— Sur la Lumière et sur mon espoir de résurrection, moi, Aravine Carnel, je jure d’obéir en toutes choses à dame Faile t’Aybara.
Seule Lacile sembla avoir remarqué la scène. Pour les Shaido qui allaient et venaient alentour, les agissements de deux gai’shain n’avaient aucune importance.
— Comment connais-tu mon nom ? demanda Faile en dégageant ses mains.
Elle avait dû dévoiler plus que son prénom, bien sûr, mais elle avait choisi Faile Bashere, certaine que pas un Shaido ne connaissait Davram Bashere. À part Alliandre et ses autres amies, seule Galina était informée de la vérité. Enfin, elle l’avait cru jusqu’à présent.
— Qui te l’a dit ?
— J’ai des oreilles, ma dame. Un jour, j’ai entendu Galina te parler. Mais je n’ai rien dit, tu peux me croire.
Alors que le nom « Aybara » ne paraissait rien évoquer pour elle, Aravine ne semblait pas surprise que Faile ait voulu le cacher. Aravine Carnel n’était peut-être pas son vrai nom – ou son patronyme complet.
— Ici, les secrets doivent être aussi jalousement gardés qu’à Amador. Je savais que ces deux femmes étaient liées à toi, mais je ne l’ai dit à personne. Pareillement, je sais que tu veux t’évader. J’en étais certaine dès le deuxième ou troisième jour, et depuis, rien ne m’a convaincue du contraire. Accepte mon serment et emmène-moi quand tu partiras. Je pourrai être utile, et, plus important encore, je suis digne de confiance. Ne l’ai-je pas prouvé en gardant tes secrets ? S’il te plaît !
Les derniers mots avaient eu du mal à sortir, comme si Aravine n’était pas habituée à les dire. Une noble, plutôt qu’une négociante…
Jusque-là, elle n’avait rien prouvé, sinon qu’elle était capable de surprendre des secrets. En soi, un talent des plus utiles. Cela dit, Faile connaissait au moins deux gai’shain trahis par des « pairs » alors qu’ils avaient tenté de fuir. Dans les pires circonstances, certaines personnes ne reculaient devant rien pour améliorer leur sort. Certes, mais Aravine en savait déjà assez pour tout saboter.
Faile pensa de nouveau au couteau qu’elle avait caché. Une morte ne pouvait plus trahir. Mais l’arme était à quelque cinq cents pas de là, elle ignorait où cacher le cadavre, et Aravine aurait effectivement pu se gagner les faveurs de Sevanna en lui révélant qu’une prisonnière préparait une évasion.
Faile reprit les mains d’Aravine et récita très vite :
— Au nom de la Lumière, j’accepte ton serment et je m’engage à vous protéger, toi et les tiens, dans la fureur des batailles, des tempêtes de l’hiver et de tout ce que l’avenir nous réserve. Connais-tu d’autres personnes fiables ? Pas des gens que tu crois dignes de confiance, mais des alliés dont tu répondrais sur ta vie.
— Pas pour une affaire pareille, ma dame…, répondit Aravine, très grave.
Mais elle rayonnait. À l’évidence, elle avait douté que Faile l’accepterait. La voir ainsi soulagée incita l’épouse de Perrin à lui faire confiance. Jusqu’à un certain point, bien entendu.
— La moitié des prisonniers vendraient leur mère pour recouvrer leur liberté, continua Aravine. Les autres crèvent de peur ou sont trop hébétés pour être fiables dans les moments de tension. Des alliés dignes de confiance, il doit y en avoir, et j’ai même repéré un ou deux candidats. Mais je dois être très prudente. Une seule erreur serait déjà une erreur de trop.
— Très prudente, oui, approuva Faile. Sevanna veut vraiment me voir ? Sinon, je…
La convocation n’étant pas un leurre, Faile gagna la tente de Sevanna en un temps record – plus vite qu’elle l’aurait voulu, en fait. Qu’il était agaçant d’obéir au doigt et à l’œil pour ne pas déplaire à la Matriarche !
Quand elle entra, personne ne lui accorda une once d’attention. Comme fief, Sevanna n’avait pas choisi une tente aielle basse mais un modèle de toile rouge assez haut et grand pour nécessiter deux poteaux centraux. Alors qu’une dizaine de lampes à déflecteur fournissaient la lumière, deux braseros dorés diffusaient une chiche chaleur, les volutes de fumée qui en montaient s’échappant par un trou ménagé dans la toile. Au mieux, l’intérieur était très légèrement moins froid que l’extérieur. Posés sur le sol après qu’on l’eut déneigé, de riches tapis rouges, verts et bleus arboraient des motifs géométriques – la spécialité de Tear – floraux ou animaliers. Entouré de coussins de soie à pompons, un grand fauteuil sculpté et orné de dorures se dressait dans un coin. Faile n’avait jamais vu quiconque s’y asseoir, mais il était censé évoquer la présence immanente d’un chef de tribu.
Faile se contenta de rester dans l’entrée, la tête baissée. Trois autres gai’shain à ceinture et collier d’or – dont un homme barbu – se tenaient en permanence debout contre une paroi de la tente, prêts à satisfaire chaque désir de leur maîtresse.
Sevanna était là, en compagnie de Thevara.
Un peu plus grande que Faile, Sevanna aux cheveux d’or avait des yeux vert clair. Pour être belle, il aurait fallu que sa bouche charnue n’affiche pas en permanence un rictus cupide. À part ses yeux, ses cheveux et sa peau tannée par le soleil, rien en elle ne semblait authentiquement aiel. En chemisier de soie blanc, elle portait une jupe d’équitation gris sombre. Autour de sa tête, une écharpe pliée or et écarlate retenait en arrière ses cheveux. Des bagues brillant à tous ses doigts, ses colliers et ses bracelets – des bijoux lestés de grosses perles, d’énormes rubis, de saphirs géants et d’émeraudes démesurées – auraient fait passer pour du toc la collection pourtant impressionnante de Someryn. Dans le lot, rien ne provenait de l’artisanat aiel.
À l’inverse, Thevara était aielle jusqu’au bout des ongles. En chemisier d’algode blanc et jupe de laine noire, elle ne portait pas de bagues et tous ses bijoux étaient en or et en ivoire. Pour elle, pas de pierres précieuses clinquantes. Plus grande que beaucoup d’hommes, ses cheveux roux foncé strié de blanc, elle faisait penser à un aigle aux yeux bleus prêt à fondre sur Sevanna comme sur un agneau blessé. À choisir, Faile aurait préféré dix colères de Sevanna à un seul agacement de Thevara.
Pour l’heure, les deux femmes, de chaque côté d’une table incrustée d’ivoire et de turquoises, se foudroyaient du regard.
— Ce qui est arrivé aujourd’hui doit nous alarmer, dit Thevara, sûrement agacée de se répéter pour la énième fois.
Agacée au point de dégainer le couteau qu’elle portait à la ceinture ? En parlant, elle caressait le manche, et ça ne semblait pas être inconsciemment.
— Nous devons mettre le plus de distance possible entre ce phénomène et nous. Sans tarder ! À l’est d’ici, il y a des montagnes. Quand nous y serons, nous ne risquerons plus rien. Là, nous attendrons que les autres clans nous rejoignent. Des clans qui n’auraient jamais été séparés si tu ne t’étais pas montrée si sûre de toi, Sevanna.