Alors qu’ils étaient seuls depuis le début de la matinée, un cavalier apparut. Un type en noir sans cape ni manteau qui talonna son cheval dès qu’il les vit, histoire de les rejoindre plus vite.
Parangon de calme, Logain tira sur les rênes de sa monture et attendit. S’immobilisant près de lui, Gabrelle se tendit. Dans le lien, les sentiments et les émotions venaient de changer. En Logain, elle sentait la tension d’un loup qui s’apprête à bondir. Bizarrement, au lieu de voler vers la poignée de son épée, sa main droite gantée reposait toujours sur le pommeau de sa selle.
Presque aussi grand que Logain, le cavalier aux longs cheveux blonds et aux larges épaules affichait un sourire charmeur – en sachant très bien ce qu’il faisait. Pour l’ignorer, il était bien trop beau – bien plus que Logain, sans nul doute. Alors que des rides sillonnaient le visage de l’un, l’autre arborait la peau lisse d’un très jeune homme. Pourtant, l’Épée et le Dragon brillaient aussi au col de sa veste. Ses yeux bleus plissés, il scruta les deux sœurs puis lâcha :
— Tu couches avec les deux, Logain ? La plus en chair a des yeux glaciaux, mais l’autre semble très chaude.
Toveine en siffla de colère et Gabrelle serra les dents. N’étant pas originaire du Cairhien – un pays où on faisait en privé ce qu’on condamnait en public –, la sœur marron n’avait pas essayé de se cacher. Cela dit, ça n’était pas une raison pour clamer la vérité sur tous les toits. Et ce type parlait comme s’ils avaient gardé les cochons ensemble !
— Ne redis jamais ça, Mishraile, fit Logain, extérieurement très calme.
Gabrelle s’avisa que le lien avait encore changé. Il était glacial, désormais, au point de faire paraître la neige brûlante. Assez froid pour qu’une tombe passe pour un nid bien chaud.
Mishraile… Atal Mishraile… Gabrelle avait déjà entendu ce nom. En le prononçant, Logain avait trahi la méfiance que ce type éveillait en lui – bien supérieure à celle que Toveine et elle lui inspiraient. Mais il n’y avait pas que ça… Une envie de tuer…
De quoi éclater de rire. Logain était son geôlier, pourtant, il se serait battu pour défendre son honneur ? C’était effectivement risible – mais pas au point de négliger l’information. Dans sa situation, la moindre bribe pouvait être utile.
Toujours souriant, le jeune insolent parut ne pas avoir entendu la menace.
— Le M’Hael dit que tu peux y aller, si ça te chante. Mais pourquoi aurais-tu envie de te coller au recrutement ?
— Parce que quelqu’un doit le faire…
Gabrelle et Toveine se regardèrent, perplexes. Pourquoi, en effet, Logain aurait-il voulu se mêler du recrutement ? Depuis qu’elles vivaient à la Tour Noire, elles avaient vu des groupes d’Asha’man revenir de cette mission – épuisés d’avoir « voyagé » sur de longues distances, couverts de crasse et d’une humeur de chien. Les recruteurs du Dragon Réincarné n’étaient pas toujours reçus à bras ouverts, semblait-il, même avant d’avoir exposé le réel motif de leur venue.
Pourquoi Toveine et Gabrelle entendaient-elles parler de ça pour la première fois ? Au lit, la sœur marron aurait juré que l’Asha’man lui disait absolument tout.
Mishraile haussa les épaules.
— Beaucoup de Dédiés et de Soldats se chargent de ce boulot… Mais superviser la formation doit être ennuyeux, à la longue. Apprendre à des idiots l’art de se déplacer furtivement dans la forêt et d’escalader des falaises, tout ça comme s’ils étaient incapables de canaliser un filament de Pouvoir… Même une excursion dans un village perdu doit finir par avoir son charme…
Le sourire du jeune coq vira au rictus.
— Si tu demandes au M’Hael, il te laissera peut-être participer à ses cours, au palais. Là, tu ne t’ennuierais pas.
Si Logain ne broncha pas, Gabrelle sentit dans le lien une explosion de fureur. Sur les « leçons particulières » de Mazrim Taim, les sœurs avaient entendu nombre d’histoires, mais elles ne savaient rien de précis, sinon que Logain et ses partisans se méfiaient de Taim et de ses élèves.
Taim, lui, ne faisait pas le moins du monde confiance à Logain.
Manque de chance, les Aes Sedai ne pouvaient pas apprendre grand-chose sur ces cours, car aucune d’entre elles n’était liée à un partisan de Taim. Certaines affirmaient que l’inimitié entre les deux hommes s’expliquait, puisque tous les deux avaient jadis prétendu être le Dragon Réincarné. D’autres voyaient dans leur antipathie réciproque un signe de la folie qui guettait les mâles capables de canaliser.
Gabrelle n’avait détecté aucun signe de troubles mentaux chez Logain. Et ce n’était pas faute d’y prêter attention. S’il devenait fou alors qu’elle était liée à lui, elle risquait de perdre la raison aussi. Cela dit, tout ce qui pouvait nuire aux Asha’man devait être exploité à n’importe quel prix.
Sous le regard de Logain, Mishraile ravala son rictus.
— Jouis de tes petits privilèges, dit-il en talonnant sa monture. La gloire attend certains d’entre nous, Logain !
— Ce type ne profitera pas longtemps du Dragon qu’il porte au col, marmonna Logain. Il parle beaucoup trop.
Un instant, Gabrelle douta que ce soit une allusion à la remarque grivoise du jeune coq. Mais qu’est-ce que ça pouvait vouloir dire d’autre ? Et pourquoi Logain semblait-il soudain inquiet ? Certes, il le cachait bien, surtout si on songeait au lien, mais ça restait évident. Par la Lumière ! Parfois, savoir ce qui se passait dans la tête d’un homme rendait les choses encore plus confuses…
Sans crier gare, Logain se tourna vers les sœurs et les dévisagea. Dans le lien, de l’inquiétude apparut. Provoquée par les deux femmes ? Ou pour elles ?
Quelle étrange pensée…
— Il va falloir écourter notre promenade, j’en ai peur… Des préparatifs m’attendent.
Sans passer au galop, Logain accéléra le rythme sur le chemin du retour. Il se concentrait sur quelque chose, devina Gabrelle. Une réflexion intense qui se répercutait dans le lien. Dans cet état, il avançait comme un automate.
Très vite, Toveine vint chevaucher au niveau de sa compagne. Penchée sur sa selle, elle tenta de sonder son regard sans cesser de jeter des coups d’œil nerveux à Logain – comme si elle avait peur qu’il se retourne et les surprenne en train de parler. Bizarrement, elle ne s’intéressait jamais à ce que le lien aurait pu lui apprendre. Pour l’heure, son petit jeu la faisait osciller sur sa selle, au risque d’en tomber.
— Nous devons l’accompagner, souffla la sœur rouge. À n’importe quel prix, tu dois te débrouiller pour qu’il nous emmène.
Quand Gabrelle fronça les sourcils, Toveine lui fit le plaisir de s’empourprer, mais elle ne désarma pas pour autant.
— On ne doit pas rester en arrière… Depuis qu’il est ici, Logain n’a pas renoncé à ses ambitions. Quoi qu’il mijote, nous ne pourrons rien faire s’il agit en notre absence.
— Je n’ai pas besoin de toi pour voir ce qui est sous mon nez, lâcha Gabrelle, agacée.
Constatant que Toveine n’insistait pas, elle se détendit un peu.
Pas longtemps, car l’angoisse la submergea. La sœur rouge ne réfléchissait-elle donc jamais à ce qu’elle sentait dans le lien ? Un élément présent depuis le début – la détermination – venait de gagner en puissance. Devinant de quoi il s’agissait, Gabrelle en avait l’estomac noué.
Logain Ablar allait partir en guerre. Contre qui, elle n’aurait su le dire, mais il n’y avait aucun doute sur ses intentions.
Alors qu’elle descendait un des larges couloirs qui serpentaient paisiblement au cœur de la Tour Blanche, Yukiri se sentait aussi agacée qu’un chat affamé. Dans cet état, elle parvenait difficilement à comprendre les propos de la sœur qui marchait à ses côtés. Par une matinée plutôt sombre – à cause de la neige qui s’abattait sur Tar Valon, voilant le soleil – les niveaux intermédiaires de la tour étaient aussi glacés que les Terres Frontalières en hiver.