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— Toi, parler de sécurité ? s’esclaffa Sevanna. Es-tu vieille et édentée au point qu’il faille te nourrir de pain et de lait ? Allons, à quelle distance sont tes fichues montagnes ? Combien de jours ou de semaines devrions-nous passer à patauger dans cette neige de malheur ?

Sevanna désigna la carte déroulée sur la table et tenue par deux grosses coupes d’or et un chandelier à trois branches du même métal. En général, les Aiels dédaignaient les cartes, mais cette Matriarche les avait adoptées en même temps que bien d’autres us et coutumes des terres mouillées.

— Ce qui est arrivé, comme tu dis, s’est passé très loin d’ici, Thevara. Tu ne le contestes pas, idem pour toutes les autres Matriarches. Cette ville regorge de vivres. Assez pour tenir des semaines, si nous y restons. Ici, qui oserait nous défier ? Dans un peu plus d’un mois, dix autres clans m’auront rejointe. Plus, peut-être. Et si on en croit les habitants de cette cité, d’ici là, la neige aura fondu. À ce moment-là, nous voyagerons vite, au lieu de devoir tout traîner sur des patins.

Apparemment, constata Faile, les citadins avaient omis de mentionner la gadoue consécutive à la fonte des neiges.

— Dix autres clans t’auront rejointe ? répéta Thevara, mordante. (Sa main se referma sur le manche du couteau.) Tu parles comme si tu étais chef de la tribu, Sevanna, et on m’a choisie pour te conseiller, si tu veux bien t’en souvenir. Tout à fait dans mon rôle, je te suggère de partir pour l’est et de continuer jusqu’aux montagnes. Les nouveaux clans pourront nous y rejoindre aussi aisément qu’ici, et si nous devons avoir l’estomac vide en chemin, quel Shaido redoute les privations ?

À la lumière des lampes, la grosse émeraude que Sevanna portait à la main droite brillait de mille feux tandis qu’elle jouait avec ses colliers. Pinçant les lèvres, elle eut l’air… affamée. Si les privations ne lui étaient pas étrangères, elle s’en était détournée et ne comptait pas revenir en arrière.

— Je parle comme si je dirigeais la tribu, et je décrète que nous resterons ici.

Un défi pur et simple. Mais Sevanna ne laissa pas à Thevara le temps de le relever.

— Je vois que Faile est arrivée… Ma bonne et obéissante gai’shain

Sur la table, Sevanna prit un paquet enveloppé de tissu et l’ouvrit.

— Faile Bashere, reconnais-tu cet objet ?

La Matriarche brandissait un couteau à un seul tranchant à la lame longue d’une dizaine de pouces – un banal outil comme des milliers de fermiers en portaient. Mais Faile reconnut la configuration des rivets, sur le manche en bois, et l’ébréchure unique de la lame. C’était le couteau qu’elle avait volé puis caché avec tant de soin.

L’épouse de Perrin ne dit rien. Qu’aurait-elle pu raconter ? Les gai’shain n’avaient pas le droit de posséder ou d’utiliser une arme, même un couteau, sauf quand ils faisaient la cuisine.

— Une chance que Galina me l’ait apporté avant que tu aies pu t’en servir. (À ces mots, Faile ne réussit pas à s’empêcher de sursauter.) Qui sait ce que tu en aurais fait ? Si tu embrochais quelqu’un, je serais très mécontente…

Galina ? C’était logique. Tant qu’elle n’aurait pas ce qu’elle voulait, l’Aes Sedai ne permettrait pas aux prisonnières de s’enfuir.

— Elle est sous le choc, Thevara ! lança Sevanna, très amusée. Faile Bashere, Galina sait ce qu’il est attendu d’une gai’shain. Thevara, que dois-je faire de cette femme ? Voilà un conseil qui me sera utile. Nombre de gens des terres mouillées ont été exécutés pour avoir volé une arme, mais je détesterais la perdre.

D’un index, Thevara releva le menton de Faile et sonda son regard. La jeune femme ne baissa pas les yeux, mais ses genoux tremblèrent. Pas à cause du froid, inutile de s’illusionner. Faile n’avait rien d’une poule mouillée, mais quand Thevara la regardait ainsi, elle avait le sentiment d’être un lapin pris entre les serres d’un aigle. Encore vivant, mais attendant que s’abatte le bec mortel.

C’était Thevara qui lui avait ordonné d’espionner Sevanna. Malgré les doutes qu’avaient exprimés les autres Matriarches, Faile était sûre que leur collègue au décolleté vertigineux lui trancherait la gorge si elle la décevait. Cette Aielle l’effrayait, il aurait été vain de le nier. La solution, c’était de contrôler sa peur. Si c’était possible.

— Sevanna, elle pensait à s’évader, dirait-on. Mais nous pouvons lui inculquer l’obéissance.

Entre les tentes, sur l’espace découvert le plus proche de celle de Sevanna – une centaine de pas –, on avait installé une simple table de bois brut. Saucissonnée dessus, Faile, au début, s’était dit que la honte d’être nue serait le pire de sa punition – avec le froid, bien entendu, qui lui donnait déjà la chair de poule. Un peu avant le coucher du soleil, l’air était encore plus mordant, et ça ne s’arrangerait pas pendant la nuit. Or, elle devrait rester ainsi jusqu’à l’aube. Quand il s’agissait d’humilier les habitants des terres mouillées, les Shaido apprenaient vite, et ils utilisaient la honte comme un châtiment.

Craignant de s’empourprer jusqu’à en mourir dès que quelqu’un la regarderait, Faile avait vite constaté que les Aiels ne lui accordaient pas un coup d’œil. Pour eux, la nudité en soi n’avait rien d’humiliant.

Aravine passa à un moment, mais elle ralentit juste le temps de murmurer :

— Courage !

Faile comprit pourquoi elle ne s’était pas attardée. Qu’elle fût loyale ou non, elle avait conscience de ne rien pouvoir faire.

Très vite, Faile avait cessé de s’inquiéter à cause de la honte. Les poignets liés dans le dos, on lui avait plié les jambes afin d’attacher ses chevilles à ses coudes. À présent, elle comprenait pourquoi Lacile et Arrela haletaient. Dans cette position, respirer était un effort surhumain. Le froid augmentant, elle tremblait, mais c’était vite devenu secondaire. Des crampes la torturaient, comme si ses jambes, ses épaules et ses flancs étaient en feu. Pour ne pas crier, elle dut se concentrer, et cet objectif occupa bientôt la totalité de sa conscience. Ne-pas-crier… Mais par la Lumière, qu’est-ce qu’elle avait mal !

— Faile Bashere, Sevanna a ordonné que tu restes ici jusqu’à l’aube. Mais elle n’a pas interdit qu’on te tienne compagnie…

Pour éclaircir sa vision, Faile dut cligner des yeux plusieurs fois. À cause de la sueur… Comment pouvait-elle transpirer alors qu’elle était gelée jusqu’à la moelle des os ?

Bizarrement, Rolan portait deux braseros dont un des pieds était enveloppé de tissu pour lui épargner des brûlures. Voyant que Faile fixait les morceaux de charbon rougeoyants, il haussa les épaules.

— Il fut un temps où une nuit au froid ne m’aurait pas gêné. Mais depuis que j’ai franchi le Mur du Dragon, je me ramollis…

Faile faillit crier quand l’Aiel posa les braseros sous la table. Puis la chaleur monta jusqu’à elle, à travers les planches disjointes, et elle bénit son sauveur. Les crampes ne s’arrangeant pas, elle cria pour de bon quand Rolan lui posa une main sur le torse et l’autre sur les genoux. D’un coup, la pression qui partait de ses coudes disparut. Alors qu’il la… comprimait, Rolan entreprit de lui masser une cuisse. Quand ses doigts malaxèrent un muscle noué, elle crut hurler, mais le nœud se défit. La douleur persistait, le massage faisait mal, pourtant la souffrance, dans ce muscle-là, était différente. Pas encore moins forte, mais ça viendrait si l’Aiel continuait.

— Si je m’occupe en essayant de trouver un moyen de te faire rire, tu ne te formaliseras pas ?

Soudain, Faile s’avisa qu’elle riait – et pas hystériquement. Enfin, pas totalement. Plumée et ficelée comme une oie prête à passer au four, elle allait pour la deuxième fois devoir son salut à un homme qu’elle ne larderait pas de coups de couteau, très probablement.