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À partir de maintenant, Sevanna la surveillerait avec l’œil acéré d’un faucon et Thevara tenterait peut-être de la tuer pour l’exemple. Mais elle s’évaderait ! Quand une porte se fermait, une autre s’ouvrait toujours. Oui, elle s’évaderait !

Indomptable, Faile rit… jusqu’à ce qu’elle éclate en sanglots.

10

Un phare dans la nuit

Les yeux écarquillés, la servante semblait plus habituée à pétrir de la pâte à pain qu’à batailler contre plusieurs rangées de minuscules boutons. Quand elle eut enfin fini de fermer la robe d’équitation vert foncé d’Elayne, la brave fille s’inclina, puis recula en haletant. À cause de l’effort, ou parce qu’elle était face à la Fille-Héritière ? Difficile à dire, ça… La bague au serpent, à la main gauche d’Elayne, y était peut-être aussi pour quelque chose.

En droite ligne, huit lieues seulement séparaient le manoir de la maison Matherin du fleuve Erinin et de sa foisonnante activité commerciale. Mais quand il fallait traverser les monts Chishen, le seul chemin possible pour quiconque ne savait pas voler, la distance augmentait considérablement. Du coup, les gens du coin voyaient plus souvent du bétail en transhumance du Murandy que des visiteurs humains. Et encore plus rarement une visiteuse qui combinait les privilèges d’une Fille-Héritière et d’une Aes Sedai. Pour certaines servantes, ce qui aurait dû être un honneur se révélait écrasant…

Pour plier la robe de chambre bleue et la ranger dans un coffre de voyage en cuir, Elsie avait mis si longtemps qu’Elayne avait failli la lui arracher des mains.

Au début de la nuit, la Fille-Héritière avait affreusement mal dormi. Ça s’était arrangé ensuite, mais en conséquence, elle s’était réveillée tard. Là, elle se sentait très excitée de repartir pour Caemlyn.

Depuis qu’on assiégeait la capitale, c’était la cinquième nuit qu’elle passait hors de ses murs. À chaque excursion, elle consacrait une journée à visiter trois ou quatre manoirs – voire cinq – appartenant à des femmes et des hommes liés par le sang ou par serment à la maison Trakand. Chaque visite lui prenait un temps fou. Même si la pression du temps était terrible, elle devait toujours donner d’elle-même la meilleure image possible. Pour voyager, une tenue d’équitation s’avérait indispensable, sinon, on arrivait fripée et froissée. Mais durant le séjour, qu’il dure quelques heures ou plus longtemps, il était impératif de se changer.

Une perte de temps, ces acrobaties pour passer d’une tenue à l’autre ? Bien entendu que non. Des vêtements de voyage laissaient penser à une situation d’urgence, voire à une fuite, alors que la couronne de Fille-Héritière et une robe impeccable – grâce à un entretien régulier et des coffres assez grands – donnaient un sentiment de confiance et de force. Histoire d’étayer cette impression, Elayne aurait bien amené Essande, sa dame de compagnie, si elle l’avait crue capable de voyager dans des conditions extrêmes. Mais sa lenteur, peut-être normale à son âge, lui aurait donné envie de hurler. Pourtant, Essande n’aurait pas pu traîner davantage que la toute jeune Elsie.

La servante maladroite présenta son manteau vermeil doublé de fourrure à la future reine d’Andor, puis elle le lui jeta sur les épaules – au lieu de l’en draper.

Même si des flammes crépitaient dans la cheminée, la chambre était glaciale. Depuis peu, Elayne ne parvenait plus à ignorer les intempéries au prix d’un simple effort de volonté.

Multipliant les révérences, Elsie demanda à « Sa Majesté » si elle devait faire venir les hommes chargés de transporter les coffres. La première fois que la servante l’avait appelée ainsi, Elayne lui avait expliqué qu’elle n’était pas encore reine, justement. Malgré ses efforts, Elsie répugnait toujours à s’adresser autrement à la Fille-Héritière. Et au fond, ce n’était pas un mal.

Même si ce n’était pas protocolaire, Elayne appréciait qu’on reconnaisse son droit au trône, et elle aurait été ravie qu’on l’appelle parfois « princesse », bien que ce titre datât terriblement. Ce matin, épuisée, elle ne pensait qu’à une chose : rentrer chez elle.

Après avoir étouffé un bâillement, elle confirma à Elsie qu’elle pouvait aller chercher les hommes et se tourna vers la porte lambrissée.

La servante se précipita pour l’ouvrir – en flânant, Elayne aurait fait deux fois plus vite – puis elle s’inclina encore et finit par se relever.

Tandis qu’elle enfilait ses gants rouges, la jupe de soie fendue d’Elayne émit des frous-frous où s’entendait un agacement certain. Si cette fille l’avait retardée une seconde de plus, la Fille-Héritière aurait pu hurler à la mort.

Avant qu’Elayne ait fait trois pas, ce fut Elsie qui poussa un cri horrifié qui semblait arraché à sa gorge par un assassin. Se retournant, la Fille-Héritière s’unit à la Source Authentique et sentit le saidar l’emplir d’une plénitude à nulle autre pareille.

Immobile sur le tapis étroit qui composait un chemin sur les dalles marron clair, Elsie, les deux mains plaquées sur la bouche, sondait l’extrémité gauche du corridor. À l’intersection, deux couloirs transversaux partaient dans des directions opposées, mais il n’y avait personne en vue à cet endroit – ni ailleurs.

— Que se passe-t-il, Elsie ? demanda Elayne, plusieurs tissages en cours de formation.

Ça allait d’un simple filet d’Air à une boule de Feu capable de démolir la moitié des murs. D’une humeur exécrable, elle rêvait de se défouler en cassant du matériel. Frapper avec le Pouvoir, quel délice !

Dernièrement, ses dispositions fluctuaient un peu, c’était le moins qu’on pouvait dire.

Tremblante, Elsie regarda par-dessus son épaule. Écarquillés depuis le début, ses yeux menaçaient à présent de jaillir de leurs orbites. Histoire d’étouffer un nouveau cri, elle gardait les mains plaquées sur sa bouche.

Les cheveux et les yeux noirs, grande et dotée d’une poitrine opulente, cette servante vêtue de la livrée gris et bleu de la maison Matherin n’avait plus rien d’une gamine. Alors qu’elle devait avoir quatre ou cinq ans de plus que la Fille-Héritière, son comportement incitait à la considérer comme une gosse.

— C’était quoi, Elsie ? Et ne réponds pas « rien », je t’en prie. On dirait que tu as vu un fantôme.

— C’est le cas… (Pour oublier le titre d’Elayne, fallait-il que la servante soit perturbée.) Dame Nelein, la grand-mère du seigneur Aedmun… Quand elle est morte, j’étais petite, mais je me souviens que le seigneur lui-même marchait sur des œufs, tant elle avait mauvais caractère. Les servantes défaillaient quand elle les regardait, les nobles visiteuses frémissaient, et les seigneurs eux-mêmes n’en menaient pas large. Tout le monde la redoutait. Eh bien, elle se tenait là, devant moi, le regard jetant des étincelles…

Elsie s’interrompit et Elayne éclata de rire.

L’expression d’un certain soulagement, rien de plus… Au moins, l’Ajah Noir ne l’avait pas suivie jusqu’à la demeure du seigneur Aedmun. Aucun assassin ne la guettait, et pas une sœur loyale à Elaida ne menaçait de la ramener de force à Tar Valon. Parfois, elle voyait en rêve ces catastrophes, qui arrivaient toutes en même temps.

Comme toujours, elle se sépara de la Source à contrecœur. Quel vivier de joie et d’enthousiasme ! La maison Matherin la soutenait, mais si elle saccageait tout, le seigneur Aedmun risquait d’en prendre ombrage.

— Les morts ne peuvent pas faire de mal aux vivants, Elsie…

Des propos d’autant plus consolants qu’elle avait ri au nez de la fille – sans parler de l’envie de lui frictionner les oreilles, à cette idiote.