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Soudain, Elayne redouta que son rire vire abruptement aux larmes.

Lumière, je t’en prie, ne me laisse pas devenir une de ces femmes enceintes qui pleurent sous n’importe quel prétexte.

Changer d’humeur en permanence était déjà assez agaçant. À certains moments, elle se sentait tout à fait normale, mais à d’autres, elle aurait juré être un ballon qui dévale les marches d’un escalier sans fin. Comme ce matin, par exemple…

— Il va bien et ça continuera, souffla Aviendha, l’air farouche comme si elle entendait éliminer tous ceux qui menaçaient le Dragon Réincarné.

Du bout d’un index, Elayne chassa une larme de la joue de l’Aielle.

— Oui, il va bien et ça continuera, répéta-t-elle.

Hélas, les deux jeunes femmes ne pouvaient pas éliminer le saidin, dont la souillure, un jour ou l’autre, finirait par prendre la vie de leur bien-aimé.

Quand un battant de la grande porte d’entrée s’ouvrit, laissant entrer un souffle d’air glacial, la lumière des lampes vacilla brièvement. Sans se lâcher les mains, les deux sœurs s’écartèrent l’une de l’autre. En un clin d’œil, Elayne afficha l’impassibilité requise chez une Aes Sedai. Pas question que quelqu’un la voie – apparemment – chercher du réconfort dans une étreinte. Une reine, ou toute femme résolue à le devenir, ne devait jamais afficher la moindre faiblesse en public. À son sujet, il courait assez de rumeurs, bonnes ou mauvaises, pour qu’elle n’en rajoute pas. Bienveillante, cruelle, équitable, arbitraire, généreuse, avare… Sur elle, on racontait tout et son contraire. Au moins, ces fantaisies s’équilibraient. En revanche, un récit montrant la Fille-Héritière dans les bras d’une amie risquait d’ajouter la notion de peur à cet inventaire. Et si ses ennemis la pensaient effrayée, ils se sentiraient pousser des ailes.

Comme la boue, une réputation de lâcheté vous collait aux semelles jusqu’à la fin des temps. Impossible de s’en débarrasser. Dans l’histoire, on mentionnait des femmes privées du Trône du Lion – qui leur revenait – pour des raisons de ce genre.

Pour qu’un règne soit un succès, la compétence était requise et la sagesse ne pouvait pas nuire. Par le passé, des femmes qui manquaient des deux avaient accédé au pouvoir et régné pas si mal que ça, avec du recul. Mais en Andor, peu de gens auraient soutenu une poltronne – et ceux-là, Elayne n’avait aucune envie qu’ils soient dans son camp.

L’homme qui approcha pour refermer le battant n’avait qu’une jambe et remplaçait l’autre par une béquille. À force de frotter contre le bois, la manche de sa lourde veste en laine en était tout élimée. Ancien militaire aux larges épaules, Fridwyn Ros gérait le domaine du seigneur Aedmun avec l’aide d’un clerc grassouillet qui avait sursauté en voyant la Fille-Héritière pour la première fois. Ébahi de découvrir qu’elle portait en sus une bague au serpent, il s’était replongé dans ses grands livres comptables dès qu’il était apparu qu’elle n’attendait rien de lui et n’avait aucune intention de lever un impôt spécial sur les revenus du domaine.

Maître Ros aussi avait été troublé par la bague au serpent. En revanche, il avait souri chaleureusement à la Fille-Héritière avant de regretter de ne plus pouvoir chevaucher avec elle à cause de son handicap. Une déclaration sincère qui avait convaincu Elayne. Si ce type avait été un menteur, Aedmun et le gros clerc auraient déjà été sur la paille. Aucun risque, donc, qu’il colporte des ragots.

Malgré sa béquille, il se fendit d’une courbette pour Elayne et d’une autre pour Aviendha. Au premier abord surpris par l’Aielle, il avait très vite mesuré l’amitié qui la liait à Elayne. Une raison d’accepter la jeune Aielle, même s’il ne se fierait jamais vraiment à son peuple. Mais on ne pouvait pas tout demander.

— Ma reine, les hommes attachent déjà vos bagages sur les chevaux de bât, annonça-t-il.

S’adressant à Elayne, Ros lui donnait toujours du « Majesté » ou du « ma reine ». Dès qu’il s’agissait de son escorte, il se montrait plus dubitatif. Un toussotement lui permettant de dissimuler son trouble, il enchaîna :

— Les hommes que nous affectons à votre sécurité ont les meilleures montures possible. Des types jeunes, en majorité, avec quelques gars plus expérimentés, mais tous savent à quel bout de la hallebarde se trouve le fer. J’aurais aimé vous allouer plus de soldats, hélas, je vous ai expliqué pourquoi c’est impossible. Quand le seigneur Aedmun a entendu dire qu’on vous disputait la couronne, qui vous revient de droit, il a décidé de ne pas attendre le printemps. Avec la majorité des hommes du coin, il est parti pour Caemlyn. Depuis, nous avons eu deux ou trois tempêtes de neige, mais s’il a eu un peu de chance dans les cols, il doit déjà être à mi-chemin de la capitale.

Un discours optimiste… Comme Elayne, Ros savait qu’avec un peu de malchance, dans ces terribles cols, Aedmun et ses soldats pouvaient être déjà morts.

— La maison Matherin a toujours soutenu la maison Trakand, dit Elayne, et je suis sûre qu’il en sera toujours ainsi. J’apprécie la loyauté du seigneur Aedmun, maître Ros, et la vôtre aussi.

Fine mouche, Elayne n’insulta pas la maison Matherin, ni son représentant, en proposant une récompense. Le grand sourire de l’intendant signala qu’il avait pour sa part tout ce qu’il désirait en termes de gratification.

Si c’était mérité, la maison Matherin serait récompensée, mais en la matière, on ne se livrait pas à des négociations de marchands de tapis.

Sa béquille martelant les dalles du sol, maître Ros accompagna Elayne jusqu’à la porte puis sur le perron où des serviteurs attendaient avec une coupe de vin chaud – le coup de l’étrier, comme on disait – que la Fille-Héritière refusa poliment.

Avant de s’être adaptée au froid mordant, elle entendait garder les mains libres pour resserrer les pans de son manteau. De toute façon, Aviendha aurait trouvé un moyen de l’empêcher de boire.

En revanche, après s’être enveloppée de son châle – sa seule concession au mauvais temps – l’Aielle accepta la boisson. Bien entendu, elle était insensible aux frimas. Une astuce que son amie lui avait apprise…

Tentant d’y recourir, la Fille-Héritière constata, non sans surprise, que ça fonctionnait. Pas complètement, mais elle ne gelait plus sur pied.

Dans un ciel dégagé, le soleil brillait au-dessus des montagnes, mais des nuages noirs pourraient l’occulter à n’importe quel moment. Dans ces conditions, mieux valait atteindre le plus tôt possible leur destination du jour.

Se montrant à la hauteur de son nom, le grand hongre noir d’Elayne, Cœur de Feu, piaffait et hennissait, l’écume à la bouche, à croire qu’il n’avait jamais été harnaché de sa vie. Comme de juste, la jument grise d’Aviendha avait décidé de l’imiter. Renâclant dans la neige très profonde, elle tentait d’aller un peu partout, sauf là où la palefrenière voulait la conduire. Une monture un peu trop nerveuse pour sa sœur, au goût d’Elayne, mais Aviendha avait insisté pour l’avoir. Tout ça parce que son nom, Siswai, signifiait « lance » dans l’ancienne langue. À première vue compétentes, les palefrenières paraissaient convaincues qu’on ne pouvait pas rendre sa monture à quelqu’un avant de l’avoir calmée. Non sans mal, la Fille-Héritière parvint à ne pas leur crier qu’elle montait Cœur de Feu bien avant qu’elles aient posé un œil sur lui.

L’escorte d’Elayne était déjà en selle, pour éviter de piétiner dans la neige. Une vingtaine de gardes en veste rouge à col blanc, plastron et casque brillants de la Garde de la Reine. Les doutes de maître Ros tenaient sûrement à quelques détails inhabituels. Comme les pantalons rouges dotés de deux bandes blanches verticales, les vestes étaient en soie et les chemises, dessous, arboraient de la dentelle au col et aux poignets. Des tenues de parade ? Ou la coquetterie d’un détachement exclusivement féminin ?