Dans les métiers des armes, on ne trouvait pas beaucoup de femmes, sauf dans les escortes de caravane, et plus rarement encore, dans les armées en temps de guerre. Jusqu’à ce qu’elle en ait créé un, Elayne n’avait jamais entendu parler d’un groupe de soldats exclusivement féminin. À part les Promises de la Lance, bien entendu, mais avec les Aiels, rien n’était jamais normal.
Cette initiative, Elayne espérait bien que les gens la prendraient pour un caprice de sa part. Pensez, toutes ces dentelles et cette soie ! Avant d’en affronter une, les hommes sous-estimaient les femmes qui portaient une arme. Pire encore, leurs propres sœurs avaient tendance à les considérer comme des idiotes ou des folles.
En règle générale, les gardes du corps s’échinaient à paraître assez féroces pour qu’on n’ait aucune envie de se frotter à eux. Entourée de ses gardes féminins, la Fille-Héritière aurait l’air d’une proie facile aux yeux de ses ennemis. C’était voulu, et elle pariait que les ennemis en question, une fois en déroute, regretteraient amèrement leurs préjugés. À l’avenir, elle comptait renforcer le côté « esthétique » des uniformes. Pour induire davantage en erreur ses ennemis, bien sûr, et renforcer le sentiment d’unicité de ces femmes. En ce qui la concernait, elle n’avait aucun doute : gardes de caravane ou Quêteuses du Cor, toutes ces recrues avaient été choisies pour leurs compétences, leur expérience et leur courage. Mettre sa vie entre leurs mains ne l’inquiétait pas – d’ailleurs, elle l’avait déjà fait.
Une mince jeune femme, les deux nœuds d’or de lieutenant sur l’épaule de sa veste rouge, salua la Fille-Héritière en se plaquant une main sur le cœur. Son hongre rouan secoua la tête, faisant sonner les clochettes d’argent de sa crinière – sa façon à lui de saluer.
— Nous sommes prêtes, ma dame, et la voie est libre.
Caseille Raskovni avait servi comme garde de caravane. Son accent de l’Arafel n’était pas celui des classes supérieures, mais elle parlait d’un ton ferme et plein d’autorité. En s’adressant à Elayne, elle utilisait le titre approprié à ce jour, et elle continuerait jusqu’au couronnement. Cela dit, elle était résolue à combattre pour que le trône revienne à la Fille-Héritière. Homme ou femme, très peu de membres de la Garde, ces derniers temps, restaient en poste s’ils ne partageaient pas cet objectif.
— Les hommes de maître Ros sont prêts aussi, ajouta Caseille. Enfin, autant qu’ils peuvent l’être…
L’intendant toussota, tressauta sur sa béquille puis baissa les yeux sur la pointe de son unique botte.
Elayne vit du premier coup d’œil ce que Caseille voulait dire. Soucieux de fournir une escorte à la future reine, Ros avait sélectionné onze hommes du manoir, les équipant de hallebardes, d’épées courtes et de pièces d’armure dépareillées – en particulier, neuf antiques casques sans protection faciale et sept plastrons cabossés, de quoi les rendre plus vulnérables qu’autre chose. Un peu hirsutes dans leur pelage d’hiver, les montures semblaient convenables, mais huit de leurs cavaliers, malgré la capuche relevée de leur manteau, ne parvenaient pas à cacher qu’ils n’avaient pas besoin de se raser plus d’une fois par semaine – et encore !
Les types que maître Ros qualifiait d’« expérimentés » étaient tout ridés, avec des mains osseuses. À eux tous, ils auraient eu du mal à reconstituer une denture complète. L’intendant n’avait pas menti ni essayé de former une escorte au rabais. Comme il l’avait dit, Aedmun avait recruté tous les hommes valides et réquisitionné les meilleurs équipements. Partout, c’était la même histoire. Dans tout le pays, des hommes en bonne santé et vigoureux tentaient de rejoindre Elayne à Caemlyn. Là où en étaient les choses, aucun n’arriverait en ville avant que tout soit joué. Et elle pourrait chercher des jours durant sans tomber sur un de ces groupes. Cela dit, les onze types tenaient leur hallebarde comme s’ils savaient s’en servir. Rien d’extraordinaire là-dedans, tant qu’on était en selle, immobile, avec l’embout de l’arme coincé dans un étrier. La Fille-Héritière elle-même aurait pu faire illusion…
— Ma sœur, souffla Aviendha, nous avons visité dix-neuf de ces manoirs… (Elle approcha d’Elayne jusqu’à ce que leurs épaules se touchent.) En comptant ceux-là, nous avons rassemblé deux cent cinq gamins trop jeunes pour mourir ou vieillards qui devraient s’être rangés des lances depuis longtemps. Comme tu connais ton peuple et vos coutumes, j’ai hésité à poser la question, mais… Tu crois que ça vaut la peine ?
— Oh ! que oui, ma sœur !
Comme Aviendha, Elayne avait murmuré pour que maître Ros et les autres ne l’entendent pas. Même les gens les mieux intentionnés pouvaient se rebiffer s’ils s’avisaient qu’on les manipulait. Surtout quand les renforts qu’ils avaient si péniblement rassemblés et si généreusement proposés ne correspondaient pas, en réalité, à ce que cherchait la personne qui les sollicitait et les avait acceptés.
— Au village, près du fleuve, tout le monde sait que je suis ici. Même chose dans la moitié des fermes, à des lieues à la ronde. Avant midi, l’autre moitié sera au courant, et demain, ce sera le tour du village suivant et de beaucoup d’autres fermes. En hiver, les nouvelles circulent lentement, surtout en Andor. Ces gens savent que je revendique le trône, mais si je suis couronnée demain, ou si je meurs, ils risquent de ne pas l’apprendre avant le milieu du printemps, voire le début de l’hiver. Aujourd’hui, ils sont sûrs qu’Elayne Trakand est vivante, qu’elle est venue au manoir en robe de soie, couverte de bijoux, et qu’elle a rallié des hommes à son étendard. À dix lieues d’ici, des gens prétendront m’avoir vue et m’avoir serré la main. Très peu d’hommes et de femmes sont capables de mentir ainsi sans parler en faveur de la personne qu’ils affirment avoir rencontrée. Et quand on parle en faveur de quelqu’un, on finit par le soutenir pour de bon. En dix-neuf lieux, dans ce pays, des gens raconteront qu’ils ont vu la Fille-Héritière. Chaque jour, ces récits se répandront comme une tache d’encre.
» Si j’avais le temps, j’irais dans tous les villages d’Andor. Sur ce qui se passera à Caemlyn, ça n’aura aucune influence, mais ça changera tout une fois que j’aurai gagné.
Elayne refusait d’envisager une autre possibilité. Surtout quand elle songeait à qui porterait la couronne si elle échouait.
— Beaucoup de reines du passé ont consacré les premières années de leur règne à rassembler leurs sujets derrière elles. Certaines n’ont pas réussi, mais aujourd’hui, des temps extraordinairement difficiles se profilent. Dans un an, il faudra que tous les Andoriens me soutiennent. Pour les fédérer, je ne peux pas attendre d’être sur le trône. En vue de ces temps difficiles, je dois être prête, et le pays aussi. Quoi qu’il arrive, c’est à moi de le préparer.
Aviendha sourit puis caressa la joue de sa sœur d’élection.
— Avec toi, je vais en apprendre beaucoup sur ce que doit être une Matriarche…
À son grand courroux, Elayne en rougit d’embarras. Au point d’en avoir les joues en feu ! Au fond, les sautes d’humeur étaient peut-être pires que le maternage. Et dire qu’elle allait être ainsi pendant des mois ! Pas pour la première fois, elle éprouva du ressentiment envers Rand. Si elle était dans cet état, c’était à cause de lui ! Certes, elle l’avait encouragé à faire ce qu’il fallait pour ça – voire aidé –, mais ce n’était pas la question. Après, il s’en était allé avec un sourire suffisant sur les lèvres. « Suffisant » était peut-être exagéré, mais voir les choses ainsi la défoulait. Qu’il passe donc du rire aux larmes d’heure en heure, et on verrait s’il aimait ça !