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Je ne réfléchis pas logiquement…, songea Elayne, agacée.

Eh bien, ça aussi, c’était la faute de Rand !

Les palefrenières ayant décidé que Cœur de Feu et Siswai étaient assez calmes pour être montés par des dames, Aviendha prit appui sur le support de pierre puis se hissa en selle avec bien plus de grâce qu’à ses débuts. Une fois en place, elle tira sur sa jupe pour cacher du mieux possible ses jambes gainées de bas noirs. En matière de jambes, elle s’entêtait à penser que les siennes valaient mieux que celles de n’importe quel cheval, mais elle était au moins devenue une cavalière acceptable. Pourtant, elle continuait à paraître surprise quand Siswai consentait à lui obéir.

Dès qu’Elayne fut en selle, Cœur de Feu voulut lui mener la vie dure, mais elle le reprit en main avec une grande assurance… et peut-être un peu plus de fermeté que d’habitude. Toujours fluctuante, son humeur la plongeait à présent dans un océan d’inquiétude à propos de Rand. Dans l’incapacité d’assurer sa sécurité, elle pouvait au moins se consoler en imposant sa volonté au seul mâle qu’elle avait sous la main.

Au pas, la seule possibilité à cause de la neige, six Gardes Royales ouvrirent le chemin. Le reste de l’escorte se rangea derrière Elayne et Aviendha, la dernière palefrenière tenant la longe des chevaux de bât.

Les recrues de Ros, à la traîne, avaient elles aussi un animal de bât – un malheureux canasson aux crins emmêlés chargé de ballots, de casseroles et même d’une demi-douzaine de poulets vivants.

Dans le village de chaumières, quelques vivats retentirent, et ça continua lorsque la colonne traversa le pont qui enjambait un cours d’eau sinueux gelé.

— Elayne du Lys !

— Trakand ! Trakand !

— Matherin vaincra !

Elayne vit cependant une femme qui pleurait contre la poitrine de son mari – lui aussi en larmes – et une autre qui tournait le dos aux cavaliers, refusant de les regarder. Le cœur serré, la Fille-Héritière espéra pouvoir leur renvoyer bientôt leurs fils. Sauf si elle s’y prenait très mal, il y aurait peu de violence à Caemlyn – mais pas aucune, hélas. Et dès que la Couronne de Roses serait à elle, les guerres commenceraient. Au sud, les Seanchaniens, et au nord, les Myrddraals et les Trollocs, guettant le début de Tarmon Gai’don. Dans un futur très proche, Andor perdrait beaucoup de fils.

Que la Lumière la brûle, elle n’allait pas encore pleurnicher !

Après le pont, la route recommençait à monter, serpentant entre des pins, des sapins et des lauréoles. Heureusement, jusqu’à la vallée qu’ils visaient, il y avait à peine une demi-lieue. Dans la neige qui brillait au soleil, on distinguait toujours les empreintes des chevaux venus la veille de l’endroit où un portail avait laissé un profond sillon dans la poudreuse. L’aire aurait pu être plus proche du manoir, mais quand on ouvrait un portail, le risque de nuire à de pauvres gens ne devait jamais être sous-estimé.

Lorsqu’ils s’engagèrent dans la vallée, l’aura du saidar enveloppait déjà Aviendha. La veille, c’était elle qui avait tissé le portail conduisant de leur dernière halte, en fin d’après-midi, au domaine de la maison Matherin. Près de quarante lieues avalées en un clin d’œil… Du coup, l’Aielle s’occuperait aussi du portail qui les ramènerait à Caemlyn.

Voir sa première-sœur auréolée de Pouvoir déprima un peu Elayne. Celle qui ouvrait le premier portail, à Caemlyn, finissait toujours par prendre en charge les autres, parce qu’elle connaissait le terrain sur chaque aire d’arrivée. Lors de leurs cinq excursions, Aviendha avait demandé à ouvrir le premier portail. Pour s’entraîner, comme elle le prétendait ? Mais Elayne, après tout, avait tout autant besoin de s’exercer.

Et si… ? Oui, c’était sans doute ça. Aviendha voulait éviter qu’elle canalise le Pouvoir, surtout pour un tissage important. Afin de la ménager, bien entendu. Parce qu’elle était enceinte.

Le tissage qui avait fait d’elles des sœurs nées de la même mère n’aurait pas pu fonctionner si l’une ou l’autre avait porté un enfant – parce que celui-ci aurait partagé le lien sans être assez fort pour survivre. À part ça, si canaliser avait été proscrit en cas de grossesse – ou simplement déconseillé –, une des Aes Sedai du palais n’aurait pas manqué de le signaler. Encore que… Les sœurs ayant rarement une descendance, elles ne savaient peut-être rien sur la question. Malgré ce qu’elles clamaient à la face du monde, les Aes Sedai ignoraient beaucoup de choses. À l’occasion, Elayne en avait largement tiré profit. Mais il semblait improbable qu’elles soient ignares sur un sujet si important pour la plupart des femmes. C’était comme si un oiseau avait su manger toutes les sortes de céréales, à part l’orge. S’il souffrait de cette lacune, combien d’autres risquait-on de lui découvrir ?

Les Matriarches, en revanche, étaient souvent mères, et aucune n’avait…

D’un coup, les inquiétudes au sujet du bébé, du Pouvoir ou de ce que savaient ou non les Aes Sedai furent expulsées de l’esprit d’Elayne. Quelqu’un canalisait le saidar, elle le sentait. Pas Aviendha, ni quiconque d’autre dans ces montagnes. Non, nul de si proche. C’était lointain, comme la lumière d’un phare au sommet d’une falaise, vue depuis le grand large. Une falaise impossiblement distante, en fait. Quelle quantité de Pouvoir fallait-il canaliser, pour qu’elle le sente de si loin ? Partout dans le monde, toutes les femmes capables de s’unir à la Source devaient pointer un doigt en direction du phénomène.

Ce « phare » était à l’ouest. Dans son lien avec Rand, rien n’avait changé et elle restait incapable de dire où il se trouvait, à quarante lieues près, mais elle savait que…

— Il est en danger. Aviendha, nous devons le rejoindre.

L’Aielle s’arracha à la contemplation de l’ouest. L’aura du saidar l’enveloppant toujours, elle avait puisé dans la Source aussi profondément que possible, Elayne le sentait. Pourtant, quand elle se tourna vers sa première-sœur, Aviendha canalisait déjà beaucoup moins de Pouvoir.

— Non, il ne faut pas y aller, Elayne.

Indignée, la Fille-Héritière se tourna sur sa selle pour regarder l’Aielle.

— Tu veux l’abandonner ? Face à ça ?

Personne ne pouvait contrôler tant de saidar, y compris le cercle le plus puissant. Pas sans soutien, en tout cas. On parlait d’un sa’angreal supérieur à tous ceux qu’on connaissait. Si ce n’était pas une légende, cet artefact aurait pu soutenir un tel exploit. En théorie. Mais toujours selon les rumeurs, aucune femme n’aurait survécu à l’expérience sans un ter’angreal conçu spécifiquement pour ça. Et selon toute vraisemblance, il n’en existait pas.

En outre, même si elle en avait découvert un, aucune sœur n’aurait pris ce risque. Une pareille quantité de saidar pouvait raser une chaîne de montagnes. Aucune sœur, vraiment ? Oui, à part celles de l’Ajah Noir. Ou pire encore, un des Rejetés. Voire plusieurs. Il n’y avait pas d’autres possibilités. Et Aviendha voulait tout ignorer, alors que Rand était impliqué, et qu’elle devait le savoir ?

Les Gardes Royales, inconscientes du problème, attendaient patiemment sur leur monture. Peu enclines à s’inquiéter après la chaleureuse réception, au manoir, elles sondaient quand même les alentours. À part Caseille, sourcils froncés, qui ne quittait pas Elayne et Aviendha du regard. Les deux amies, elle le savait, ne différaient jamais l’ouverture d’un portail.