Les hommes de Ros, massés autour du cheval de bât, palpaient les ballots et semblaient se quereller à propos d’un oubli qu’ils se reprochaient mutuellement.
Aviendha rapprocha encore Siswai de Cœur de Feu et souffla :
— Nous ne savons rien, Elayne. Est-il en train de danser avec les lances, ou est-ce autre chose ? S’il se bat, quand nous déboulerons, ne risque-t-il pas de frapper avant de nous avoir reconnues ? Ou sera-t-il distrait au mauvais moment, laissant à ses ennemis une chance de le vaincre ? S’il meurt, nous trouverons ses assassins et nous les tuerons. Mais y aller maintenant, à l’aveuglette, risque de provoquer un désastre.
— Sauf si nous sommes prudentes, dit Elayne, boudeuse.
Être si enfantine et le montrer l’enrageait, mais elle n’avait pas d’autres solutions. Faire avec ses sautes d’humeur afin qu’elles ne la dominent pas était l’unique choix.
— Nous ne sommes pas obligées d’arriver exactement là où il est.
Touchant sa bourse, Elayne sentit les contours d’une statuette de femme assise en tailleur. Puis elle regarda avec insistance la broche de l’Aielle.
— Aviendha, nous avons des angreal et nous ne sommes pas de douces agnelles !
Lumière, voilà qu’elle maugréait, passant de la bouderie à l’irascibilité. En s’unissant, et même avec leurs angreal, Aviendha et elle ne vaudraient pas mieux que des moustiques tentant d’éteindre un incendie. Face à ce qu’elles sentaient, la comparaison n’avait rien d’exagéré. Cela dit, une piqûre de moustique, au moment idoine, pouvait changer bien des choses.
— Ne me parle pas de la sécurité du bébé ! Min affirme qu’il naîtra en bonne santé, fort comme un roc. Tu l’as affirmé aussi. Donc, je vivrai au moins jusqu’à la naissance de ma fille.
Une fille, oui, c’était ça qu’elle espérait avoir…
Cœur de Feu choisit ce moment pour mordre Siswai, qui ne se priva pas de riposter. Un moment, Elayne se concentra sur la tâche délicate de maîtriser son cheval et d’empêcher Aviendha de voler dans les airs – tout en assurant Caseille qu’elles n’avaient pas besoin d’aide. Quand ce fut terminé, toute bouderie oubliée, la Fille-Héritière aurait volontiers cogné Cœur de Feu entre les deux oreilles.
Siswai de nouveau bien en main, Aviendha fit comme si rien n’était arrivé. Elle plissa le front, perplexe, mais ça n’avait rien à voir avec leurs démêlés équestres.
— Je t’ai parlé de mon expérience à Rhuidean ? …
Elayne acquiesça sans dissimuler son agacement. Elle savait tout ça…
Toute Matriarche potentielle, avant de commencer sa formation, était obligée de traverser un ter’angreal. Pour accéder au statut d’Acceptées, les novices devaient entrer dans un artefact semblable, mais chez les Aielles, la candidate revoyait toute sa vie. Avec une infinité de variantes dues à des décisions différentes – un éventail d’avenirs potentiels.
— Personne ne peut se souvenir de tout ça, Elayne. Des fragments, voilà ce qu’on garde… Je savais que j’aimerais un jour Rand al’Thor…
En public, l’Aielle avait encore du mal à utiliser le seul prénom du jeune homme…
— … et que je le partagerais avec des sœurs-épouses… Le reste, c’est une série d’impressions très vagues, dans le meilleur des cas. Une sensation d’alarme, parfois. Si nous le rejoignons maintenant, je sens qu’une catastrophe se produira. L’une de nous mourra, voire les deux, malgré les dires de Min.
Aviendha, prononcer ainsi le nom de Min ? Fallait-il qu’elle soit inquiète ! Ne la connaissant pas très bien, elle parlait de « Min Farshaw », comme il se devait chez les Aiels.
— Ou c’est lui qui mourra. À moins qu’un autre drame se produise. Je n’ai aucune certitude… Au fond, si on y va, nous finirons peut-être tous assis autour d’un feu à faire griller des pecara. Mais dans ma tête, j’entends le son lointain d’une alarme…
Elayne ouvrit rageusement la bouche. Puis elle la referma, vidée de sa colère comme une baignoire trouée. Abattue, elle songea que sa première-sœur pouvait avoir raison… ou non. Quoi qu’il en soit, son raisonnement était logique depuis le début. Prendre un risque majeur à l’aveuglette pouvait provoquer un désastre.
Dans la nuit, le phare brillait de plus en plus fort. Et Rand était là, tout à côté. À une telle distance, le lien ne la renseignait pas, mais elle savait. Hélas, elle allait devoir laisser Rand veiller sur lui-même pendant qu’elle s’occupait d’Andor.
— Sur l’art d’être une Matriarche, tu n’as plus rien à apprendre de moi, Aviendha. Car tu es déjà bien plus sage que moi. Plus courageuse, aussi, et dotée de plus de sang-froid. Nous retournons à Caemlyn !
Sous cette avalanche de compliments, Aviendha rosit – à ses heures, elle se montrait très sensible –, ce qui ne l’empêcha pas d’ouvrir sans tarder le portail, une étroite image d’une cour d’écurie, au palais, s’élargissant pour former un passage dans l’air. Charriés par le vent, des flocons s’écrasèrent sur les pavés, à plus de cent lieues de l’endroit où ils tombaient.
Elayne sentit de nouveau la présence de Birgitte, quelque part dans le palais. Comme souvent ces derniers temps, la Championne avait des maux d’estomac et très mal aux cheveux. Parfait, son humeur s’accorderait avec celle de son Aes Sedai.
Je dois laisser Rand prendre soin de lui-même…, songea Elayne en franchissant le portail.
Combien de fois avait-elle pensé ça ? Aucune importance ! Si Rand était l’amour et la joie de sa vie, le devoir l’appelait à Caemlyn.
11
Une affaire de dettes
Le portail était placé de telle façon qu’Elayne parut émerger d’un trou, dans le mur donnant sur la rue, pour se retrouver dans une cour pavée entourée de barriques remplies de sable – une mesure de sécurité judicieuse.
Bien que le palais hébergeât plus de cent cinquante femmes ayant cette aptitude, Elayne n’en détecta aucune qui fût en train de canaliser le Pouvoir. Certaines devaient être sur les remparts, soit trop loin pour qu’elle capte quelque chose de moins fort qu’un cercle lié, et d’autres pouvaient être sorties, mais ici, on utilisait presque en permanence le saidar – que ce soit pour forcer une sul’dam prisonnière à avouer qu’elle voyait les tissages ou, plus simplement, pour défroisser un châle sans avoir besoin de chauffer un fer.
Ce matin, rien de tout ça.
Très souvent, les Régentes des Vents, en matière d’arrogance, n’avaient rien à envier aux Aes Sedai. Eh bien, ce que toutes ces femmes devaient sentir les incitait à en rabattre, pour une fois.
Depuis une des plus hautes fenêtres du palais, Elayne aurait sans doute pu voir les tissages de l’incroyable phénomène, à des centaines de lieues de là. En tout cas, elle en avait le sentiment. L’impression, aussi, d’être une fourmi qui découvre l’existence des montagnes. Oui, une fourmi amenée à comparer la Colonne Vertébrale du Monde aux collines qui l’impressionnaient tant jusque-là. Face à un tel événement, même les Régentes des Vents ne devaient pas en mener large.
Sur le flanc est du palais, délimitée au nord et au sud par des écuries de pierre blanche à deux niveaux, s’étendait la Cour de l’Écurie Royale, traditionnellement réservée aux calèches et aux chevaux de la souveraine. Scrupuleuse, Elayne avait hésité à s’en servir avant qu’on ait reconnu son droit au Trône du Lion.
Comme ceux des danses de cour, les pas qui conduisaient au pouvoir étaient très codifiés. Même quand le bal tournait à la foire d’empoigne, il convenait de continuer avec grâce et précision si on voulait atteindre son objectif. Revendiquer les gratifications de la couronne avant de l’avoir sur la tête avait coûté son règne à plus d’une prétendante.