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— J’ai bu le lait de chèvre, dit Elayne d’un ton neutre.

Avec le cercle de Gardes autour d’elle, pas question de faire un esclandre. Si elles scrutaient les environs, y compris les balcons, ces femmes n’étaient pas sourdes.

— Et j’ai bien dormi. Tu as d’autres questions à me poser ?

Aviendha rosit presque imperceptiblement.

— Non, j’ai toutes les réponses qu’il me faut pour le moment, répondit Birgitte sans rougir le moins du monde, ce que la Fille-Héritière espérait.

Sentant la fatigue d’Elayne, Birgitte devait savoir qu’elle mentait au sujet du sommeil. Parfois, le lien était un fardeau. La veille, elle avait bu un demi-gobelet de vin coupé d’eau, rien de plus ; pourtant, elle partageait les symptômes de la gueule de bois de sa Championne. Aucune Aes Sedai avec qui elle avait parlé du lien ne s’était plainte d’un tel phénomène, mais entre Birgitte et elle, il y avait un effet miroir très puissant – physique comme mental. Sur le plan émotionnel, c’était un gros problème quand la Fille-Héritière était dans une phase aiguë d’humeur changeante. Parfois, elle parvenait à dédaigner ou à combattre le phénomène, mais en ce jour, elle paria qu’elle serait condamnée à avoir mal à la tête et à l’estomac jusqu’à ce que Birgitte ait été guérie.

L’effet miroir existait sans doute parce qu’elles étaient deux femmes. Jusque-là, personne n’avait jamais entendu parler d’un lien avec une Championne. La chose restait d’ailleurs assez secrète, et parmi les sœurs informées du prodige, beaucoup s’entêtaient à croire que ce n’était pas possible. Une Aes Sedai avait un Champion, point barre. Tout le monde savait ça, et pour aller au-delà de cette évidence, il fallait être un esprit bien plus curieux que la moyenne.

Être prise en flagrant délit de mensonge alors qu’elle tentait de suivre la consigne d’Egwene – vivre comme si elle avait déjà prononcé les Trois Serments – mit Elayne sur la défensive.

— Dyelin est de retour ? demanda-t-elle d’un ton cassant.

— Non, répondit Birgitte tout aussi sèchement.

Elayne soupira. Dyelin avait quitté la capitale des jours avant l’arrivée de l’armée d’Arymilla. Pour voyager plus vite, elle s’était adjoint Reanne Corly, capable d’ouvrir un portail. Bien des choses dépendaient du retour de Dyelin et des nouvelles qu’elle rapporterait. Surtout si elle rapportait autre chose que des nouvelles.

Si on en restait aux fondamentaux, choisir la nouvelle reine d’Andor serait très simple. Dans le royaume, on comptait plus de quatre cents maisons nobles, mais dix-neuf seulement étaient assez fortes pour entraîner les autres. En temps normal, ces dix-neuf-là, ou presque, soutenaient la Fille-Héritière, sauf quand elle était d’une incompétence crasse.

À la mort de la reine Mordrellen, la maison Mantear avait dû céder le trône à la maison Trakand parce que Tigraine, la Fille-Héritière, avait disparu – sans remplaçante possible, puisque la succession comptait seulement des garçons. Du coup, Morgase Trakand avait obtenu le soutien de treize maisons sur dix-neuf. Selon la loi et la coutume, dix suffisaient pour monter sur le trône. En pratique, quand ce quota était atteint, les autres prétendantes se rangeaient derrière la future reine ou, au minimum, faisaient contre mauvaise fortune bon cœur.

Quand Elayne avait trois rivales, sa situation était déjà très défavorable. Depuis, Naean et Elenia s’étaient ralliées à Arymilla, celle des trois qui avait le moins de chances de succès. Matherin et les dix-huit autres maisons qu’elle avait visitées étant trop petites pour compter, Elayne en disposait de deux – la sienne et celle de Dyelin Taravin – contre six s’étant déjà déclarées pour son adversaire. Selon Dyelin, les maisons Carand, Coelan et Renshar se rallieraient à la Fille-Héritière, tout comme Norwelyn, Pendar et Traemane. Mais les trois premières voulaient voir Dyelin sur le trône, et les autres semblaient être en pleine hibernation.

D’une loyauté sans faille, Dyelin continuait à œuvrer pour Elayne. À l’en croire, les maisons silencieuses pourraient presque toutes être convaincues. Pas par la Fille-Héritière en personne, bien sûr, mais par Dyelin…

Les choses tournaient très mal. Six maisons pour Arymilla, et on pouvait parier qu’elle avait envoyé des émissaires dans toutes les autres. Sans compter que certaines la choisiraient simplement parce qu’elle était déjà en tête.

Malgré le départ de Caseille et de ses Gardes, Elayne et ses compagnes durent se frayer un chemin dans une foule. Enfin tous descendus de selle, les hommes de Matherin s’agitaient encore autour de leur cheval de bât qu’ils ne parvenaient pas à décharger. Maladroits au possible, ils laissaient tomber leur hallebarde, la ramassaient, la laissaient de nouveau tomber… Un des plus jeunes poursuivait un poulet qui s’était libéré et se faufilait entre les jambes des chevaux. Un des vieillards criait des encouragements. Au jeunot ou au poulet, bien malin qui aurait su le dire.

Sa veste rouge tendue à craquer sur sa bedaine, un porte-étendard tout ridé, une couronne de cheveux blancs sur la tête, tentait de rétablir l’ordre avec l’aide d’un Garde Royal à peine moins vieux que lui. Des retraités de retour dans l’active comme il y en avait beaucoup…

Un autre jeune gars de Matherin parut vouloir entrer dans le palais avec sa monture. Pour libérer le chemin à Elayne, Birgitte dut le faire dégager. Le menton vierge de poils, ce gamin, quatorze ans au maximum, regarda la Championne avec les yeux ronds qu’il avait rivés sur le palais. En uniforme, l’archère était sûrement plus impressionnante que la Fille-Héritière en tenue de voyage – de plus, cette fichue Fille-Héritière, le garçon l’avait déjà vue et revue.

Accablée, Rasoria le poussa en direction du vieux porte-étendard.

— Je ne sais fichtre pas ce que je ferai d’eux, marmonna Birgitte pendant qu’une servante débarrassait Elayne de son manteau et de ses gants.

Petit à l’échelle du palais, le hall d’entrée secondaire, ses lampes à déflecteur brillant entre les colonnes blanches cannelées, faisait une fois et demie la taille du hall principal de Matherin. Cela dit, la voûte était un peu moins haute.

Le Lion Blanc brodé sur le côté gauche de sa livrée, une autre servante, à peine plus vieille que l’idiot qui voulait entrer avec son canasson, présenta à Elayne un plateau d’argent lesté de coupes de vin chaud fumant, mais le regard furibard de Birgitte et d’Aviendha l’incita à battre en retraite.

— Si on leur ordonne de monter la garde, continua Birgitte, les fichus jeunes s’endormiront. Les maudits vieux resteront éveillés, mais s’ils voient des gens tenter d’escalader le mur de malheur, un sur deux ne se souviendra plus de ce qu’il est censé faire et les autres ne réussiront pas à repousser six bergers et un chien.

Aviendha approuva du chef.

— Ils ne sont pas là pour se battre, rappela la Fille-Héritière.

Flanquée de sa Championne et de sa première-sœur, une moitié de ses Gardes la précédant et l’autre la suivant, la Fille-Héritière s’engagea dans un couloir aux dalles bleues éclairé par des lampes à déflecteur.

Par la Lumière ! Il était inutile de terroriser cette pauvre fille. Je n’aurais pas accepté le vin…

Sa tête pulsant au même rythme que celle de Birgitte, Elayne se demanda si elle ne devait pas lui ordonner d’aller se faire guérir sur-le-champ.

Mais l’archère avait une autre idée en tête. Après avoir jeté un coup d’œil à Rasoria et à ses guerrières, qui formaient l’avant-garde, elle fit signe à celles qui fermaient la marche de se laisser un peu distancer. Un comportement étrange. La Championne avait recruté toutes ces femmes et elle leur faisait confiance…