Pourtant, quand elle se pencha vers Elayne, elle choisit de murmurer :
— Juste avant ton retour, il s’est passé quelque chose… J’ai demandé à Sumeko de me guérir, et sans crier gare, elle s’est évanouie. Les yeux révulsés, elle est tombée comme une masse. Et il n’y a pas eu qu’elle… Devant moi, personne ne veut rien reconnaître, mais les autres femmes de la Famille étaient bouleversées et les Régentes des Vents aussi. La chique coupée, tu peux me croire ! Tu es revenue avant que j’aie pu dégotter une sœur, mais j’aurais sûrement eu droit à un silence glacial. À toi, ces femmes parleront.
Pour fonctionner, le palais avait besoin de la population d’un gros village. En livrée, des hommes et des femmes grouillaient dans les couloirs. Sur le passage d’Elayne, ils se plaquaient contre les murs ou s’enfonçaient dans des alcôves pour ne pas la ralentir. Par souci de discrétion, la Fille-Héritière parla à voix basse et résuma très succinctement le peu qu’elle savait. Que certaines rumeurs se répandent dans les rues et atteignent les oreilles d’Arymilla ne la dérangeait pas. En revanche, quand il s’agissait de Rand ou des Rejetés, ces ragots cent fois revisités pouvaient être destructeurs. Surtout quand ils concernaient le Dragon Réincarné, d’ailleurs. Car personne n’aurait gobé que les Rejetés tentaient de la faire monter sur le trône pour avoir une reine de paille…
— Quoi qu’il en soit, conclut Elayne, ça n’a aucun rapport avec nous.
Alors qu’elle se trouvait très convaincante, parfaitement calme et hautement détachée, Aviendha lui prit la main et la serra – l’équivalent d’une étreinte réconfortante pour une Aielle, du moins en public – et le lien lui transmit toute la sympathie de Birgitte. Plus que ça, même : la compassion d’une femme qui avait vécu le deuil qu’une autre redoutait plus que tout au monde. Pour la Championne, Gaidal Cain était perdu aussi sûrement que s’il avait quitté ce monde, et ses souvenirs de leur passé commun s’estompaient. Avant la fondation de la Tour Blanche, elle ne se rappelait rien, et même cette époque-là lui échappait peu à peu. Certaines nuits, la peur d’oublier totalement Gaidal – oui, jusqu’à son existence et celle de leur amour – la laissait incapable de dormir, sauf si elle buvait autant d’alcool fort que son estomac pouvait en contenir. Une mauvaise solution, Elayne le comprenait, et elle aurait aimé aider sa Championne à en trouver une autre. Cela dit, ses souvenirs de Rand, elle le savait, ne mourraient qu’avec elle. Comment imaginer l’horreur d’un tel oubli ? Se vider ainsi du sens même de sa vie…
Malgré tout, elle espérait que quelqu’un guérirait la gueule de bois de Birgitte avant que son propre crâne explose comme un melon trop mûr. En matière de guérison, elle n’était pas à la hauteur, et Aviendha ne valait pas mieux.
Malgré les émotions qu’Elayne sentait chez elle, Birgitte conserva un visage de marbre.
— Les Rejetés…, murmura-t-elle, méprisante. (Un nom qu’on ne criait pas sur tous les toits.) Bon, si ça n’a rien à voir avec nous, on s’en contrefiche !
Un grognement qui aurait bien voulu passer pour un rire démentit ces propos. Mais si elle affirmait n’avoir jamais été militaire avant cette vie, Birgitte en avait la vision du monde. Le plus souvent, les probabilités n’étaient pas bonnes, mais il fallait quand même accomplir son devoir.
— Je me demande ce qu’elles en pensent, fit la Championne en désignant les quatre Aes Sedai qui venaient de débouler d’un couloir latéral.
Vandene, Merilille, Sareitha et Careane marchaient en rang serré. En réalité, les trois dernières se massaient autour de Vandene pour lui parler tout en décrivant dans l’air des arabesques qui faisaient osciller les franges de leur châle.
Sans leur accorder d’attention, Vandene glissait sur les dalles comme si elle était seule. De nature, elle était mince, mais là, sa robe vert foncé ornée de fleurs sur les manches et les épaules pendait comme si elle était de plusieurs tailles trop grande. Dans le même ordre d’idées, son chignon blanc aurait eu besoin d’un coup de peigne. Si elle tirait la tête, ça n’avait rien à voir avec les propos des trois autres sœurs. Même avant l’assassinat de sa sœur, cette femme était sinistre.
Elayne aurait parié que la robe appartenait à Adeleas. Depuis ce jour maudit, Vandene portait plus souvent les vêtements de sa sœur que les siens. Rien qui expliquât le problème de taille, puisque les deux femmes avaient la même corpulence. Mais Vandene avait perdu le goût de la nourriture – et d’à peu près tout le reste, en réalité.
Sœur marron dont le visage sombre n’était pas encore touché par l’intemporalité des Aes Sedai, Sareitha vit Elayne du coin de l’œil et posa une main sur le bras de Vandene comme pour l’entraîner dans la direction opposée. Se dégageant de l’étreinte de la Tearienne, Vandene continua son chemin sans daigner accorder un regard à la Fille-Héritière.
Les deux novices en blanc qui suivaient les quatre sœurs à distance respectueuse saluèrent brièvement Sareitha, Merilille et Careane puis emboîtèrent le pas à Vandene.
Petite femme en gris anthracite – une couleur qui donnait des allures d’ivoire à sa peau pâle de Cairhienienne –, Merilille sembla vouloir suivre le mouvement. Ajustant son châle à franges vertes sur ses épaules plus larges que celles de bien des hommes, Careane échangea quelques mots avec Sareitha. Puis toutes deux se tournèrent pour s’incliner humblement devant la Fille-Héritière. Voyant d’abord les Gardes Royales, Merilille sursauta quand elle reconnut Elayne, et se fendit d’une révérence digne d’une novice.
Merilille portait le châle depuis plus de cent ans. Careane en était à un demi-siècle, et Sareitha l’avait reçu avant Elayne Trakand. Mais la hiérarchie, chez les Aes Sedai, reposait sur le niveau de Pouvoir, et aucune de ces femmes n’était au-dessus de la moyenne. Aux yeux des sœurs, si la puissance n’augmentait pas la sagesse, elle donnait plus de poids à une opinion. Quand l’écart entre deux Aes Sedai se révélait abyssal, une opinion devenait un ordre. Par moments, Elayne se surprenait à penser que les règles de la Famille étaient meilleures.
— Je ne sais pas ce que c’était, dit-elle avant qu’une des sœurs ait pu ouvrir la bouche, mais nous ne pouvons rien y faire, donc il vaut mieux cesser de s’angoisser. Nous avons trop de pain sur la planche pour nous soucier de celui qui est hors de notre portée.
Rasoria se retourna à demi, se demandant à l’évidence ce qu’elle avait pu rater. En revanche, la déclaration d’Elayne chassa toute anxiété du regard de Sareitha. Peut-être pas de son esprit, cependant, car elle fit mine de lisser nerveusement le devant de sa jupe, mais elle entendait s’aligner sur la position d’une sœur d’aussi haut niveau qu’Elayne Trakand. Parfois, avoir un statut élevé permettait de balayer les objections d’une seule phrase, et c’était plutôt agréable.
À supposer qu’elle l’eût perdue, Careane avait déjà retrouvé sa sérénité. Un état qui lui convenait bien, même si elle ressemblait plus à un conducteur de chariot qu’à une Aes Sedai, malgré ses soieries rehaussées de pierres précieuses et son visage cuivré sans âge. Mais les sœurs vertes, en général, étaient plus coriaces que les marron…
Merilille ne semblait pas du tout sereine. Les yeux ronds, les lèvres écartées, elle trahissait tous les symptômes de la stupéfaction. Cela dit, chez elle, c’était habituel.
Elayne avança avec l’espoir que les sœurs ne colleraient pas à ses basques, mais Merilille emboîta le pas à Birgitte. En tant que sœur grise, elle aurait dû dominer les deux autres, mais elle était encline à attendre qu’on lui dise comment agir. Du coup, elle s’écarta sans un mot quand Sareitha demanda poliment à la Championne de lui faire un peu de place. Avec la chef de la Garde, les sœurs se montraient toujours obséquieuses. En revanche, elles ignoraient superbement Birgitte la Championne…