Après un regard en coin à Elayne, Sareitha prit une grande inspiration.
— Cela posé, former les Régentes est un vrai… défi. Une heure de temps en temps l’aiderait peut-être à oublier son deuil – à force d’enrager, par exemple. Qu’en penses-tu, Elayne ? Une heure ou deux, de-ci de-là…
— Vandene aura tout le temps qu’il lui faut pour pleurer sa sœur, trancha Elayne. Je ne veux plus rien entendre sur ce sujet.
Soupirant à pierre fendre, Careane recommença à ajuster son châle. Sareitha, elle, joua distraitement avec la bague au serpent qu’elle portait à la main gauche. Perplexe, Elayne se demanda si les deux sœurs avaient senti son humeur. Ou n’avaient-elles aucune envie, l’une comme l’autre, d’une nouvelle séance avec les Régentes des Vents ?
Merilille continua d’afficher son éternelle stupéfaction. Sauf quand Elayne l’arrachait à leurs griffes, ses séances avec les Atha’an Miere duraient d’un lever de soleil au suivant, sans interruption. Et malgré les efforts de la Fille-Héritière, les Atha’an Miere laissaient de moins en moins de mou à la longe de cette malheureuse.
Au moins, Elayne avait réussi à ne pas être brusque avec les trois Aes Sedai. Un gros effort pour elle, surtout en présence d’Aviendha.
Si elle perdait un jour sa sœur, la Fille-Héritière ignorait comment elle réagirait. De plus, Vandene ne pleurait pas seulement la défunte, elle cherchait sa meurtrière. Sans aucun doute possible, c’était Merilille Ceandevin, Careane Fransi ou Sareitha Tomares. L’une d’entre elles, oui, ou deux, ou trois… Sachant ce qu’elle vivait, la culpabilité de Merilille semblait peu probable, mais il en allait de même pour toutes les sœurs. Comme Birgitte l’avait souligné, le pire Suppôt des Ténèbres qu’elle avait rencontré, durant les guerres des Trollocs, était un garçon à l’air inoffensif qui blêmissait au moindre bruit. Pourtant, il avait empoisonné les réserves d’eau d’une ville entière.
Aviendha proposait de torturer les trois femmes, ce qui horrifiait Birgitte. Ces derniers temps, l’Aielle ne regardait plus les Aes Sedai avec admiration…
En l’absence de preuves, Birgitte militait pour qu’on respecte les règles élémentaires de la civilisation. Si ça changeait, on passerait à la barbarie.
— Oh ! s’exclama Sareitha, soudain rayonnante. Voici le capitaine Mellar ! Elayne, pendant que tu n’étais pas là, il s’est encore comporté comme un héros.
Aviendha saisit le manche de son couteau et Birgitte se raidit. Careane se figea, très froide, et Merilille elle-même réussit à être l’image de la désapprobation hautaine. Ces deux sœurs abominaient Doilin Mellar et elles ne faisaient rien pour le cacher.
Le visage étroit et dur, Mellar n’était pas beau mais il se mouvait avec la grâce d’un escrimeur – un modèle de puissance brute. Capitaine des gardes du corps d’Elayne, il arborait sur chaque épaule de son plastron poli trois nœuds d’or qui auraient pu le faire prendre pour un supérieur de Birgitte. À son cou et à ses poignets, la dentelle blanche était deux fois plus dense et plus longue que celle des Gardes Royales. Comme souvent, il ne portait pas l’écharpe au Lion Blanc, sans doute parce qu’elle aurait dissimulé trois de ses nœuds d’or. À l’en croire, commander la garde rapprochée d’Elayne était le rêve de sa vie. Pourtant, il parlait souvent des batailles qu’il avait livrées en tant que mercenaire. Apparemment, il n’avait jamais perdu, jouant un rôle majeur dans chaque victoire.
Pour saluer Elayne, il se fendit d’une courbette, son chapeau à plumes blanches balayant le sol. Avec Birgitte, il se montra plus sobre, une main simplement plaquée sur le cœur.
Elayne réussit à sourire malgré son envie de hurler.
— Selon Sareitha, vous avez encore accompli un exploit, capitaine Mellar. Lequel ?
— Je n’ai fait que mon devoir, Majesté.
Malgré le ton modeste, un sourire éclatant trahit la vraie nature du type. Au palais, la moitié des gens le prenaient pour le père du bébé d’Elayne. Comme elle n’avait pas démenti, il se voyait un bel avenir. Mais quand il souriait, ça ne se reflétait jamais dans ses yeux noirs…
— Vous servir est mon plaisir, Majesté.
— Le capitaine Mellar, dit Birgitte d’un ton neutre, a encore lancé une sortie de sa propre initiative. Cette fois, les combats ont failli se dérouler en ville, puisqu’il avait ordonné qu’on laisse ouverte la porte de Far Madding.
Le sourire hypocrite d’Elayne se figea.
— Non ! protesta Sareitha. Ça ne s’est pas passé ainsi. Ce matin-là, une centaine d’hommes du seigneur Luan ont tenté d’entrer en ville. Comme ils étaient partis trop tard, le soleil les a surpris en chemin – en même temps que trois fois plus de soldats du seigneur Nasin. Si le capitaine Mellar n’avait pas fait ouvrir la porte pour leur envoyer des secours, ces malheureux auraient été taillés en pièces sous nos murs. À la tête de ses hommes, il a sauvé quatre-vingts de nos alliés.
Comme s’il n’avait pas entendu les critiques de Birgitte, Mellar but comme du petit-lait les louanges de l’Aes Sedai. Comme de juste, il ignora aussi les regards désapprobateurs de Careane et de Merilille. Occulter tout ce qui le dérangeait, sa tactique favorite…
— Comment avez-vous su que c’étaient des hommes du seigneur Luan, capitaine ? demanda Elayne.
Birgitte eut un sourire en coin qui aurait dû alarmer l’officier. Hélas pour lui, il était convaincu qu’une femme ne pouvait pas être une Championne. Plus clairvoyant, il n’aurait pas été plus avancé, car peu de gens, à part les sœurs et leurs Champions, savaient ce qu’impliquait le lien. Inconscient de son ignorance, il eut un sourire suffisant.
— Ma reine, je ne me fie pas aux étendards. Après tout, n’importe qui peut en brandir un. Avec ma longue-vue, j’ai reconnu Jurad Accan. Le plus loyal serviteur de Luan, Majesté. Grâce à cette information, la suite fut un jeu d’enfant.
— Jurad Accan apportait-il un message du seigneur Luan ? Un texte scellé et signé annonçant que la maison Norwelyn me soutient…
— Aucun écrit, Majesté, mais comme je le disais…
— Le seigneur Luan n’est pas mon allié, capitaine.
Le sourire de Mellar vacilla. En général, on ne l’interrompait pas.
— Ma reine, selon dame Dyelin, c’est tout comme ! La venue d’Accan prouve…
— Elle ne prouve rien du tout ! lâcha Elayne. Le seigneur Luan se ralliera peut-être à moi, mais jusqu’à ce qu’il le proclame, vous aurez fait entrer en ville quatre-vingts hommes dont il faudra se méfier.
Quatre-vingts survivants pour cent soldats. Au prix de quelles pertes ? Et ce maudit « héros », pour ça, avait mis en danger Caemlyn.
— Puisque votre mission à mes côtés vous laisse le temps de commander des sorties, j’imagine que vous vous chargerez de surveiller ces hommes. Pour ça, je ne retirerai pas une sentinelle des remparts. Ordonnez à maître Accan et à ses gars d’entraîner les renforts que j’ai ramenés des manoirs. Pendant la journée, ça les occupera. À vous de les garder loin du mur d’enceinte le reste du temps. Capitaine, je tiens à ce qu’ils n’approchent pas des remparts et ne causent pas de problèmes. C’est un ordre prioritaire.
Mellar parut sonné. Jusque-là, Elayne ne lui avait jamais soufflé dans les bronches, et il détestait ça, surtout devant tant de témoins. Sourire éclatant aux oubliettes, il eut un rictus et ses yeux brillèrent de rage. À court d’options, il dut néanmoins s’incliner en murmurant :
— Si ce sont les ordres de ma reine…
Malgré la rebuffade, il se retira d’abord avec sa grâce coutumière – mais après avoir fait trois pas, il passa au pas de course, résolu à renverser quiconque se dresserait sur son chemin.
Elayne nota mentalement d’inciter Rasoria à la méfiance. Un type pareil pouvait essayer de se défouler sur les témoins de la scène.